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CHAPITRE TROISIÈME

TROIS KXOTIQUES

D'Arcelles reprit :

— Tâchons que ces causeries ne servent pas seulement à notre divertissement, mais qu'elles tournent à l'éducation de notre S'il est vrai — comme nous le croyons tous les trois — que l'amour esl grande affaire de la vie, nous devons nous efforcer de relier entre soi toutes nos expériences; de cette façon, la philosophie • I»' l'un s'éclairera par les observations de l'autre.

Entre tait.- ces aventures <pii peuvent

instruire , je tiens que les liaisons passasagères avec des femmes exotiques sont particulièrement suggestives. Rien ne nuit à l'éclosion de l'amour comme le respect des conventions; chaque pays ayant les siennes, ces étrangères que l'on aime entre deux départs vous découvrent ingénument de nouveaux rites de tendresse. Elles vous font toucher du doigt ce qui est le fond et ce qui n'est que la livrée de l'amour. Elles vous affranchissent de ces tyrannies qui pèsent si lourdement sur un homme bien élevé.

L'an dernier, je me trouvais à Copenhague au moment d'une fête publique. Toute la ville était pavoisée aux couleurs royales; des guirlandes de sapin décoraient les maisons, portaient d'une façade à l'autre des dentelles de girandoles. Dans cette nuit illuminée, une foule septentrionale d'hommes et de femmes blonds, aux yeux couleur de mer, glissait avec une gaieté sans fracas, une hâte polie.

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J'imagine que ce fut cette répétition du même type qui me fit m'écrier: « La belle fille! » au passage d'une jeunesse superbement dorée et brune qui nous frôla sur le trottoir.

Mon exclamation fit relever le sourcil de la promeneuse; sans s'arrêter, elle nous jeta un regard si méprisant que nos amourspropres masculins en tressaillirent.

Mon compagnon de flânerie et mon hôte était un charmant Gopenhaguois de l'espèce cosmopolite. Il avait longtemps habité Paris: il aimait les Françaises; il n'était pas fâché de me montrer qu'il savait comment s'y prendre avec les femmes de son j>;i

— Sapristi ! s'écria-t-il en lâchant mon liras, nous ne pouvons pas rester sur cette riposte.

Kl, avant que j'eusse songé a le retenir,

il avait disparu dans le sous-sol d'une pàlis-

ie populaire. La jolie fille était entrée là

pour acheter boo repas du soir, — une

tranche d'un gâteau très lourd, sur lequel un peu de crème moussait. Mon ami l'aborda comme elle achevait la dernière bouchée.

— Mademoiselle, dit-il avec beaucoup de politesse, je vous apporte les regrets de mon camarade. Il est Français. Il vous a saluée au passage, à la mode de son pays. Il ne savait pas que, à Copenhague, ces exclamations-là choquent les demoiselles...

Le regard arrogant se releva sur mon compagnon et la jolie fille riposta :

— Si votre ami est si fâché que vous dites, pourquoi ne sexcuse-t-il pas lui-même?

— ... Il ne parle guère le danois...

J'avais rejoint le couple sur les marches

de la pâtisserie et je saluai très cérémonieusement. Cette fois, le regard fier s'adoucit, un sourire y monta, qui, en même temps, s'épanouit sur la bouche; les dents parurent entre les lèvres, roulées, un peu goulues; et elles trahirent la race de cette brune : c'étaient les dents d'opale des enfants d'Egypte. Cette

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origine gitane reparaissait dans les cheveux 2 nés et lourds ; ils rapetissaient encore un front étroit de jolie bête têtue. Le métismonlrait seulement dans la clarté des yeux et dans les pieds alourdis. Toute vêtue de noir, presque pauvrement, avec un chapeau où flottaient des plumes, la jeune fille manœuvrait avec fierté une ombrelle claire. — C'est, dan- ces pavs de pluies perpétuelles, le luxe des petite ouvrières. — Pour sceller la réconciliation, nous proposâmes à notre nouvelle amie d'entrer dans le jardin d'une brasserie. Elle jeta autour d'elle un regard inquiet ; puis, soudain, elle [■ta notre offre.

On est bien empêché, dès qu'on sort de chez soi, pour classer socialement les gens que l'on rencontre. Assis devant cette jeune tille, je constatai que j'étais tout à fait sans renseignement sur elle. Je voyais bien qu'elle n'était pas riche; mais je n auraisu dire si nous avions affaire à une modiste,

à une ouvrière ou à une de ces jeunes bourgeoises qui circulaient, dans la nuit claire, au bras de leurs fiancés. Du moins, je remarquai que les façons de notre compagne étaient d'une grâce parfaite ; et, bien que tout son corps semblât pétri pour le plaisir, il y avait sur elle une pudeur toute septentrionale qui imposait le respect.

Mon ami causait avec volubilité. Je devinais qu'il faisait mon éloge ; même il appela le garçon et lui demanda notre Monde illustré. Je venais tout justement de gagner à Cannes un prix de tir aux pigeons, et le journal publiait mon portrait à sa dernière page, en pendant d'un liseur de pensées. La petite gitane regarda très sérieusement l'image, puis moi-môme, et quand elle se fut assurée qu'on ne la trompait pas, le captivant sourire reparut sur ses lèvres.

— Mon cher, me dit mon compagnon, vous pouvez me brûler un cierge. Je suis en train d'accomplir, par amitié pour vous,

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une bien méritoire besogne. Avez-vous entendu parler de l'hospitalité laponne? Elle va jusqu'à la libre disposition de la légitime épouse. Un célibataire comme moi ne peut vous en offrir autant ; mais s'il ne tient qu'à ma bonne volonté, vous ne quitterez pas le Danemark sans avoir goûté à la tendresse «l'une Copenhaguoise.

Je payai la bière et nous reprîmes le chemin de notre logis.

La jolie fille avait dit mystérieusement :

— Je demeure dans vos environs.

Elle avait accepté de monter chez nous, pour boire une tasse de thé. Tout le long du chemin, mon ami continuait de causer avec elle. Moi j'avais pris son bras; j'avais glissé ma main jusque sur la sienne, et, de tempen temps, je lui serrais les doigt-.

Notre portier était sorti pour admirer le feu d'artifice. Il avait oublié d'éclairer l'escalier. Nous montâmes dans les ténèbres. Je profitai d'une station devant la porte pour

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attirer cette fraîche joue contre ma joue, et, brusquement, je baisai les lèvres. Je crus que la gitane allait défaillir. Il ne fallut rien moins que l'aboiement du chien qui venait au devant de nous pour la rappeler à elle. Une minute après, dans le salon, ses regards avaient repris leur expression de fierté sauvage. Elle ne voulait pas s'asseoir. Elle tournait autour de la pièce, et, soudain, elle poussa uu léger cri. Sur une colonnette, elle venait de découvrir un buste de marbre que mon ami avait acheté à l'un des derniers Salons. Gela représentait une bacchante avec des seins tumultueux et une bouche pâmée.

— Je ris, dit-elle, parce que c'est moi qui ai posé ce buste.

Et elle nous conta son aventure.

Elle s'appelait Hulda Iacobsen. Elle était la douzième enfant d'une famille de gitanes. Depuis un an, elle avait quitté ses parents, pour vivre avec l'artiste qui avait sculpté cette figure. Mais il était dur pour elle. Ce

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jour même, il l'avait frappée. Elle ne l'aimait plus. Et au souvenir de l'injure reçue, une lueur de colère passa dans ses yeux.

— Comptes-tu te venger? demanda mon compagnon.

— Certes ! dit-elle.

— Eh bien ! à ta place, je reprendrais ma liberté dès ce soir...

— Mais si je vais chez mes parents, ils ne me recevront pas...

— Nous te gardons, Hulda ! Tu vois bien que mon ami est fou de tes yeux.

Hulda tressaillit. Le sang lui monta aux joues, et elle dit, les paupière baissées, avec une angoisse de honte :

— Ne vous moquez pas de moi... Je sui> une trop pauvre fille pour lui...

Je ne sais vraiment ce qui me retint de

tomber à ses pieds. Et certes, si j'ai jamais

iti l'amour et le plaisir étroitement unis

l'un à l'autre, Cfl fut dans cette nuit impie-

vue, où cette révoltée me fit connaître, avec toutes les fougues de sa race, la démoralisante sensation de l'amour esclave. . .

Il était tard, le lendemain, quand elle sortit du lit. Son premier regard fut pour trois portraits qu'elle vit sur ma cheminée.

— Ta fille t.'.. dit-elle.

Je fis oui, de la tête, et elle embrassa passionnément ce portrait d'enfant.

— Ta femme?... Gomme elle est belle!

Elle baisa encore, mais respectueusement

et les cils baissés.

La troisième image représentait une amie qui m'est chère. Je l'ai adorée avant mon mariage ; jamais nous ne nous sommes complètement détachés l'un de l'autre.

Hulda contempla cette belle créature avec défiance. Ses sourcils se froncèrent, et, dans le mauvais anglais où nous causions, elle dit gravement :

— Je t'en prie, tant que tu me garderas, cache ce portrait...

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— Moi, dit Téramont, je ne suis pas un grand voyageur... Tout comme un autre, j'ai le goût des horizons changeants, de la mer, de la montagne, des petits chalets juchés au-dessus des lacs, des palais tout blancs au soleil ; môme je fais des rêves de forêts vierges, d'oasis et de cocotiers... Mais voilà! je suis un homme d'habitude... Je déteste qu'on me change d'oreiller et de cuisinière... C'est, je crois, une vérité qui n'a pas d'athée : on ne mange qu'à Paris ; partout ailleurs, on se nourrit, et de quelle façon I La cuisine suisse est une entreprise de maçonnerie ; l'Italie est méprisable en dehors de sa pâtisserie... L'Espagne ne vous prend pas en traître: dans ce pays-là, le filet de bœuf s'appelle: « carne de vaca », viande de vache. Les Anglais... ces gens peuvent monter sur un siège... mais un Coi international devrait leur interdire, une fois pour toutes, de mettre la main aux casseroles... De même en amour. Une Espagnole,

une Anglaise, une Italienne, cela peut vous amuser une seconde, en passant C'est une fantaisie, comme le chocolat à la muscade, comme le macaroni napolitain et les puddings. J'estime qu'il y a folie notoire à voyager quand on a une cuisinière française qui connaît vos goûts, et une maîtresse parisienne, bien gaie, bien gentille, bien fidèle...

Sur ce dernier mot, Marmonde, qui tenait la barre du yacht, fut pris d'un accès de toux.

Téramont s'arrêta, interloqué.

— C'est, dit Marmonde, la fumée de mon cigare qui a mal passé. Continue.

Le gros garçon reprit :

— Ce que je viens de vous dire là, c'est mon credo; pourtant, l'année dernière, je me suis laissé entraîner jusqu'à Alger.

Manette devait jouer, dans l'hiver, un rôle de sultane, et, comme de raison, elle voulait voir des Orientales de près. Un ami m'avait

dit du bien de FHôtel des Palmiers. 11 m'avait affirmé que j'y mangerais raisonnablement et que les mouches ne me tourmenteraient pas. Il faut bien faire quelque chose pour la femme qui nous aime... Je donnai l'ordre de boucler nos malles.

L'hiver dernier, l'Hôtel des Palmiers avait pour piqueur, chasseur, interprète, tout ce que vous voudrez, un Kabyle qui s'appelait, bien entendu, Mohamed. On l'avait trié entre des centaines pour séduire les petites mi— a qui viennent guérir leurs anémies au soleil d'Alger. C'était, ma foi, un gars superbe ; plus grand que nous trois, droit comme un mât, large comme une vergue; ses dents étaient aussi éblouissantes que le blanc «lises yeux. Il les montrait à tout propos, et il jouait des prunelles comme un homme à bonnes fortunes. Évidemment, ce garçon-là ne se contentait point de porter les lettres < t d'ouvrir la portière des voitures. Il levait sa dîme sur les voyageuses. Manette elle-

même, qui jamais ne regarde les hommes, ne put s'empêcher de remarquer celui-là.

— Tiens! me dit-elle, en voilà un qui serait bon dans le rôle du Marabout.

Il y avait un marabout dans sa pièce, et je suis sûr que toutes nos Parisiennes auraient bêlé d'admiration rien qu'avoir ceMohameddes-Palmiers dans la neige de son haïk.

Après le dîner, je fis monter l'Arabe dans notre chambre :

— Indique-moi, lui dis-je, comment je dois passer ma soirée... en garçon... Madame est un peu lasse; elle préfère se reposer.

Il me conseilla de monter jusqu'au faîte de la kasbah et de visiter les cabarets espagnols. Je lui recommandai Manette et il me donna un gamin pour me conduire.

Il était bien onze heures de la nuit quand j'arrivai en haut des ruelles coupées de marches. La promenade est émouvante pour un Parisien qui débarque. On regarde avec quelque défiance tous ces Maltais, ces Espa-

gnols, ces pouilleux d'Arabes, ces matelots en bordée; et les masures ont l'air de coupegorges, — autant de souricières dont l'appât est une belle fille, chargée de fard et d'amulettes. . .

Le cabaret où mon guide me conduisit n'avait pas une allure plus rassurante. Une vingtaine d'hommes, des marins, de la vermine de port, y buvaient l'eau-de-vie à pleins verres, avec des filles sur les genoux. Toutes étaient jeunes, quelques-unes vraiment belle?, mais le blanc, le rouge et le noir les déshonoraient. Ce maquillage collait mal sur leurs teints d'Espagnoles, luisant comme du vieux cuivre. Toutes s'étaient levées à mon entrée, flairant mes poches bien garnies ; et je vis que la clientèle masculine, dérangée par cette concurrence, me regardait de trav

Mon gamin expliqua que j'étais venu pour voir danser. Aussitôt, le patron souleva une portière d'algérienne et l'on m'introduisit

dans une petite salle, peinte de couleurs claires, au milieu de laquelle il y avait une table, avec des tabourets et des glaces aux murailles.

Le patron leva le gaz et puis me demanda :

— Avez-vous une favorite ?

— Non, dis-je, c'est la première fois que je viens. Montrez-moi ce que vous avez de mieux.

Il appela :

— Mercedes.

Une des filles que j'avais remarquées entra. Elle était suivie d'un garçon — évidemment son amant de cœur — qui portait une guitare sous le bras. Et elle me dit dans son français rauque :

— Tu veux tout voir?... C'est un douro...

— Voilà, dis-je, en donnant mes cent sous. Je paye d'avance, et même je t'oiîre à boire...

Elle m'envoya un baiser et commanda de l'anisette. Il y avait un troisième verre pour

le musicien. Il me remercia obséquieusement.

La Mercedes eut tôt fait de dépouiller sa jupe à paillettes et son corset couvert de sequins. Elle sauta nue sur la table et, tout de suite, elle commença de se lever, de se baisser avec des claquements de castagnettes.

La ligne du fard s'arrêtait à son cou et l'on aurait dit qu'une tète de plâtre était posée sur ce corps dont la patine vivante. pleine de lumière, faisait songer au raisin de Malaga. À chaque coup de talon, les brunes étoiles de ses seins tremblaient. ><m ventre se creusait d'un grand souffle, et, -oudain, il se rapprochait, poussé par les hanches, comme une vague qui revient. La Mercedes jetait des «ris en dansant, des syllabes rauques qui excitaient la furie du guitariste. (Tétait de la volupté sauvage, presque cruelle. Elle vous faisait monter le sang a la tété, elle allumait le désir cornuxune torche.

Un quart d'heure après, dans l'escalier de la kasbah, j'avançais avec des hésitations d'homme ivre. Il avait fallu toute ma sagesse et le respect que j'ai de ma santé pour m'empêcher de glisser à quelque folie.

Mais je songeais à part moi :

— Pourvu que Manette soit de bonne humeur !

J'appréhendais de la trouver endormie.

J'avais emporté la clef de notre chambre, mais je tentai en vain de l'ouvrir. Manette avait poussé le verrou en dedans. Je heurtai la porte doucement, puis plus fort, et comme je prêtais l'oreille, j'entendis qu'elle venait jusqu'à la porte, pieds nus.

— Qui est là? demanda-t-elle.

Sa voix était toute changée. Je pensai : « Elle s'est réveillée en sursaut. » Et je dis gentiment :

— Cest moi, ouvre...

— Attends!

Il y eut tout un branlebas dans la chambre,

une chute de chaises, des meubles pou*-- Enfin, la porte s'ouvrit. Manette était en chemise. Tout de suite, elle se jeta dans mes bras.

— Ah ! mon gros loup !

Elle était toute tremblante et moite.

Je demandai :

— Qu'est-ce qui se passe?

Elle s'était blottie contre ma joue. Elle fit, sans me regarder.

— Pardonne-moi ! J'ai eu si peur ! Toute seule dans cet hôtel. . . avec ces Arabes qui vont et qui viennent... Je ne pouvais pas dormir... J'ai déplacé cette petite commode... je me sois barricadée.

Je la pris sur mes genoux et je la câlinai comme un entant.

Alors, elle m'interrogea :

— Où es-tu resté si longtemps?

Je contai mon aventure, -ans omettre tous les détails qui donnaientdu prix à ma fidélité. Elle fit avec une moue :

— Tu vois, j'avais raison d'avoir peur et

d'être jalouse... Qu'est-ce qu'elle a fait, cette femme, pour te mettre dans cet état-là?... « Elle danse le ventre ? » Tu vas voir comment une Parisienne roule ses hanches quand le cœur lui en dit...

Elle sauta sur ses pieds, et, levant les bras, elle aussi laissa glisser sa chemise sur ses hanches. Je riais. Je traversai la chambre pour aller m'asseoir au bord du lit.

— Qu'est-ce que c'est que cela, Manette? Dans la ruelle, je venais d'apercevoir un

burnous et une paire de babouches. Manette poussa un cri. Elle courut à moi, et, toute rouge de honte, en me jetant les bras au cou, elle me dit à l'oreille :

— Mon gros bébé! ne te fâche pas!... un caprice de femme!... Toi, n'est-ce pas, tu veux que je danse pour toi, comme les femmes de la kasbah ?... Eh bien, moi, j'ai rêvé de te déguiser en Arabe... Si!... si!... Ce costume-là ira si bien à ta barbe noire et à tes beaux yeux...

Ma foi, mes amis, j'ai fait ce qu'elle me demandait.

Elle ne s'était pas vantée. Elle dansait le ventre, d'instinct, presque aussi bien que la Mercedes. Et moi, j'ai la conscience d'avoir convenablement joué, ce soir-là, mon rôle d'Arabe des grandes tentes. Jamais je n'avais vu Manette si en train. Et, tout bas, je pensais :

— Comme j'ai bien fait de me réserver ! Il faudrait être bête pour tromper une maîtresse si gaie, si gentille, si fidèle...

— Tu l'as déjà dit, interrompit Marmonde, el \rai ment tu n'es pas de ton temps avec tes soucis de pacha jaloux. C'est donc pour toi que je conterai cette histoire où ta verras la fidélité féminine sous un jour qui, je le parie, te paraîtra nouveau. C'est un souvenir de mon voyage à bravera l< s deux Amériques. Avant mon départ, un lieutenant de vaisseau m'avait dit :

— Quand vous passerez par la Havane, descendez donc à l'Hôtel Européen chez la Martinez... Vous ne vous ennuierez point, et, à votre retour, vous me remercierez.

Il faut toujours suivre les bons conseils. Sitôt débarqué, je me fis conduire du quai à l'Hôtel Européen. On aurait pu se croire sur une plage de bains de mer, à Cabourg ou à Trouville. Pas une personne de couleur ne paraissait dans le service. Il était confié à des stewards irréprochables, qui parlaient toutes les langues. Ceci seulement me frappa : il n'y avait point une femme à notre table qui ne fût très jeune et belle. C'étaient, pour la plupart, des Américaines du Nord ou du Sud. Au coup de cloche, elles étaient descendues de leurs chambres dans des toilettes de gala. Elles avaient trop de bijoux sur elles, et la chaleur n'était pas une suffisante excuse pour étaler, sur la nappe d'une table d'hôte, tant de savoureuse nudité. Quelquesunes de ces jeunes femmes s'étaient pré-

sentées au bras de cavaliers. Je reconnus dans le tas des officiers de marine, des Yankees, des Espagnols sur la route des place rs. À la rigueur, on aurait pu prendre ces couples pour des jeunes mariés en voyage de noces; mais, la présence d'une foule d'isolées fixait vite les suppositions. Et justement, j'avais en face de moi une de ces agréables veuves, dont j'apercevais la figure entre deux compotiers d'ananas. Une mousseline rhabillait d'un bleu pale, assorti à yeux. L'étoffe légère était tuyautée en souflets d'accordéon; elle se soulevait comme un surplis.

Malgré les apparences, je n'osais m'adresse? de but en blanc à une personne qui semblait si aogéliqae. J'appelai le maître d'hôtel à mon secours.

— C'est, me dit-il, une jeune dame américaine. Elle habite ici depuis deux ans. Voulez-vous que je fosse monter vos valises dans sa chambre?

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— Pas avant, dis-je un peu surpris, que je lui aie au moins adressé la parole.

Nous nous liâmes au dessert, et je ne me souviens point d'avoir passé une soirée plus délicieuse. Tous ceux qui ont voyagé savent que le cœur, rassuré par la nécessité des départs, s'abandonne, sans scrupule, à des élans de tendresse qui vont, dans l'occasion, jusqu'au sincère amour. La certitude de la rupture toute prochaine purifie cette passion d'une heure. Elle parfume le désir d'un grain de mélancolie.

J'eus la surprise de trouver dans cette maison louche une jeune fille qui était une fille et qui, pourtant, n'avait aucun cynisme dans l'esprit. Des brutes avaient porté la main sur elle sans la souiller. Elle était restée fraîche et sérieuse. Elle lisait tous les livres d'Europe à mesure que les paquebots les apportaient. Elle chantait avec grâce ; sa voix profonde me parut cultivée. Avant de monter chez elle, je lui confessai mon éton-

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nement, et elle me répondit avec confiance.

Elle s'appelait Anna Brown. Elle avait conquis tous ses diplômes d'institutrice, même elle avait appris le français dans une pension canadienne. Mais, là-bas, comme ici, le métier est si ingrat!

— Je suis jolie, me dit-elle, j'aurais sûrement trouvé un mari. Je n'aurais pas pu choisir. Je suis venue à la Havane pour gagner une dot. Après cela, je retournerai à New-York et je me marierai à mon goût.

Elle parlait avec une grâce réfléchie. Ses yeux brillants et purs me regardaient avec un mélange très capiteux de coquetterie et de froideur. Je restai quinze jours avec elle. Je la quittai avec cette pensée obscure que, peut-être, je tenais là le bonheur et que je n'aurais pas dû ouvrir la main.

J'avais certes bien oublié cette rencontre. Anna Brown s'était fondue dans ce bric-àbrac de souvenirs qu'est le cerveau d'un voyageur. Etait-elle blanche, noire ou jaune,

(Ji CONFIDENCES d' HOMMES

cette fille qui nous dit une bonne parole, un soir que nous avions le cœur triste? Est-ce au cap Vert ou aux Sorlingues que nous reçûmes cette lame de fond qui avait la figure de la mort? Au bout d'un peu de temps, on ne sait plus ; tout cela se confond, s'enveloppe dans un embrun, tantôt lumineux et vibrant de soleil, tantôt gris comme une fumée de steamer. Il faut croire, pourtant, que nous avons dans la cervelle des tiroirs dont la clef est perdue, mais où nos sensations d'autrefois se conservent toutes fraîches, comme des papillons épingles dans une vitrine. En effet, ces jours derniers, je descendais la promenade des Anglais, quand, au seuil d'une villa, l'apparition d'une femme dans le cadre d'une grille, m'arrêta net avec ce cri :

— Anna !

Gracieusement, sans inquiétude, la promeneuse se retourna. Elle me fixa avec ces yeux brillants dont la pureté m'avait tant

frappé autrefois. Elle ne me reconnaissait point et je restais là, stupéfait. Pourtant, elle cherchait honnêtement dans ses souvenirs, car son visage s'éclaira d'un sourire :

— C'est vous ! dit-elle.

— Anna...

— Comme on se retrouve !

Je sentis seulement à cette minute toute l'incorrection de ma conduite. Dans la vie de chaque jour, je suis le premier à traiter de goujats les hommes qui se souviennent hors de propos des passagères indulgences d'une femme. Vous rencontrez de ces indélicats qui disent avec des moues de dignité offensée : « C'est mon droit ! » Plaisant droit dont la faveur est la base ! Dans le cas particulier, y- sentais cruellement ma faute de goût. J'aurais donné beaucoup pour oser dire à cette charmante femme: « Excusezmoi. Le tendre souvenir que j'ai gardé de vous a été plus rapide que toute réflexion : il lui qui vous a nommée tout haut,

avant que j'aie pris garde aux conséquences. Mon exclamation n'était pas une menace, mais un hommage. Je n'ai jamais pensé que ma liaison d'une semaine avec la petite Américaine de la maison Martinez, me donnait des droits sur la jeune femme que je retrouve, dix ans plus tard, installée dans une vie régulière. »

Anna lut mon état d'âme sur mon visage, et nous causâmes sans embarras. Elle avait quitté la Havane un an après mon départ. Quelques mois plus tard, elle s'était mariée, à New- York, avec un ingénieur de chemins de fer qui l'avait emmenée dans l'Ouest, du côté de Kansas. Leurs affaires avaient prospéré; aussi, chaque année, ils venaient passer un mois en Europe. Deux enfants leur étaient nés, un garçon qui allait sur ses huit ans, une fillette qu'on songeait à sevrer.

Anna me dit :

— Je suis heureuse. Mon mari est bon

pour moi. C'est un homme loyal, je veux vous présenter à lui...

Je la regardai : il n'y avait ni ironie, ni mensonge dans ses prunelles limpides. Elle • lisait ce qu'elle pensait, en toute paix d'âme, et je me demandai pourquoi j'aurais, dans l'occasion, plus de scrupules qu'elle. Son instinct l'avertit, sans doute, de mes intimes pensées, car elle dit avec un grand calme :

— Vous pensez bien que mon mari «Mimait toute ma vie. Nous autres Américaines, nous ne croyons pas que l'on puisse fonder le bonheur d'un ménage sur la dissimulation. Il faut que des gens qui vivent ensemble et dont les intérêts sont communs, soient tout à fait sûrs l'un de l'autre. Mon mari a jugé que j'étais une femme d'ordre puisque j'avais su faire des économies à un âge où la coquetterie gouverne presque toutes les jeunes filles. Et puis, ma figure lui plaisait. C'est un grand encouragement pour un homme qui va dans l'Ouest, où la

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bataille de la vie est si pénible, d'amener avec soi une jolie femme dont l'honnêteté soit éprouvée. Il y a peu de femmes dans l'Ouest; tous les hommes rôdent autour d'elles, et leur genre de vie les rend très entreprenants. C'est un danger pour une fdle sans expérience. Tout cela a séduit mon mari. Il m'a estimée, pour les raisons qui m'auraient nui chez vous. Comme tout cela est singulier ! C'est vous, les Européens, qui avez l'expérience; c'est nous, les Américains, qui avons le sens pratique.

J'étais curieux de le voir, ce Yankee, et j'acceptai le déjeuner pour le lendemain.

La villa était délicieusement reposée derrière ses volets mi-clos. Des roses, toutes saupoudrées d'eau, emplissaient le salon. Et, dans sa toilette blanche, Anna me parut, elle-même, fraîche comme un bouquet.

Au moment où j'entrai, le mari lisait une revue technique dans un fauteuil à bascule. Il se leva, et me secoua, le bras sans une

parole, dans une de ces poignées de main de l'Ouest qui vous déclanchent l'épaule. Grand, un peu maigre, il avait la beauté de la décision virile. Nous trouvâmes le petit garçon dans la salle à manger. Avant de s'asseoir à table, la mère lui commanda en anglais :

— Johney, dites les « grâces »...

A la dérobée, je regardai Anna et son mari tandis que l'enfant priait. Us se tenaient la tète inclinée sans affectation, sans distraction non plus. Sérieusement, ils suivaient le sens des paroles. A table, le mari parla. Il me conta les procédés de son exploitation, ses projets. Sa mémoire était pleine de faits et de chiffre-. Il s'échauffait ; il avait l'air de combattre. Anna l'écoutait avec une joie tranquille et moi je la guettais, mystérieusement troublé. Elle ressemblait à cotte rose aux trois quarts épanouie qu'elle avait glissée entre ses seins ; c'était la même splendeur, le même éclat de vie, charme des

choses qui sont belles et qui n'ont pas fini de mûrir. Et aussi je regardais leur enfant. Il avait pris à la mère son teint de camélia, au père son masque de volonté. Anna et son mari s'étaient vraiment mêlés dans cette chair. Elle était l'image d'une union, où il n'y avait pas de place pour une surprise. Dans cette honnêteté, je me faisais honte à moimême avec mes souvenirs de la maison Martinez. J'avais l'attitude presque humble d'un homme qu'un remords alourdit. Je souffrais de mon infériorité devant leur calme, de mes inquiétudes morales devant leur bonheur.

Crois-moi, Téramont! Le cocuage est un préjugé de la vieille Europe entretenu par les vaudevillistes.

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