CHAPITRE QUATRIÈME
TROIS CI.OITP.I
— Comme on a raison de dire, fit d'Arcelles, que les voyages forment la jeunesse! Certes, nous avons été adorés dans notre pays par des femmes qui étaient très différentes de tempérament et d'éducation. Pourtant, des étrangères, aimées, en passant, semblent nous en avoir appris davantage but le vrai fond de la femme, que toutes les maîtresses de notre race. (Test que, mm < exotiques, <>u touche le solde l'instinct A ceux qui ne peuvent | »:»- rouler le inonde,
et qui tout de même sont curieux de s'instruire, je recommanderai la causerie des filles de maison. Ces pauvres cloîtrées vivent derrière leurs persiennes avec une simplicité de cœur qui rappelle l'innocence paradisiaque. Je le sais, cette doctrine est pour faire froncer le sourcil aux théologiens. Ils estiment que le mot d'innocence signifie ignorance du péché. Je crois qu'il s'applique encore à l'oubli du mal. Habituées à vivre nues, ces filles retournent à la naïveté des petits enfants. Personne ne songe à poser, à propos de ceux-là, la question de pudeur. Leurs gambades libres au bon soleil ne provoquent que le sourire. De môme, la nudité des filles est une bonne image de l'innocence de leurs âmes. On y découvre les germes de tous les sentiments que l'éducation de coquetterie travestit chez les autres femmes jusqu'à les défigurer. Par là, ces filles nous avertissent des délicatesses qui sont pour les femmes la condition môme de
la tendresse ; elles nous apprennent ce qu'il y a de factice et ce qu'il y a de naturel dans l'amour ; ce qu'il faut respecter et ce qu'il faut violer pour plaire.
J'ai dans la mémoire une aventure de maison qui remonte presque au début de ma vie masculine. Tous les détails de cette rencontre sont restés vivants dans mon souvenir. Sûrement, ce jour-là, je péchai contre l'esprit et l'aveu que je vais vous faire, sera comme un acte de contrition.
Mes amis, vous avez eu dix-huit an-.
comme moi, vous savez quelles timidités cohabitent à cette minute dans les cerveaux d'adolescents avec la dépravation ingénue. J'en étais là et j'aimais sans desserrer les dents, une belle créole qui fréquentait chez dos parents. Je m'étais emparé de son portrait ; je lui adressais secrètement des vers, mais je n'osais point lui baiser le bout des doigts. I»u moins je résolus de la posséder en elliurif. .!<• -avais que les maisons closes
offrent à leur clientèle un assortiment assez complet de types féminins. Je me dis que j'irais là, avec le portrait dans ma poche, que je chercherais une sosie à la dame de mes pensées et que mon imagination suppléerait, pour cette fois, à mon défaut de hardiesse.
Quelqu'un m'avait donné l'adresse d'un pensionnat assez bien tenu et qui prétendait au mystère. Je m'y rendis le cœur battant. En vérité je vois d'ici le salon Louis XV, blanc doré, coquet avec ses rideaux bleupâle, ses amours de trumeaux envolés audessus des glaces. Le grand feu de bois qui brûlait dans la cheminée éclatait dans cette blancheur comme le soleil sur la neige ; et tous les meubles en rocaille, reflétés dans le parquet, faisaient songer à des traîneaux « pompadour » prêts à glisser sur des étangs, dans une fête de patinage.
La porte s'ouvrit, et les femmes entrèrent. Elles étaient toutes attifées de même, comme
TROIS CT.OITRFFS iû"
des pensionnaires de couvent. Une pèlerine du même bleu que le meuble leur descendait jusqu'aux pointes des seins. Le blanc lx)iseries reparaissait autour, en frisures de plumes. Et elles étaient nues jusqu'à leurs bas de soie, merveilleusement tirésur des jambes fermes et rondes.
A leur vue je me levai bien vite. Je portais dans ce temps-là, de longues redingotes hermétiquement boutonnées, des cheveux romantiques, un monocle — et, malgré tout, j'avais un air candide.
Elles m'entourèrent.
YA\e< se frôlèrent à mon habit, posèrent mains sur mes épai
— Dis, mon mignon, c'est moi qui te plais
— ... Non c'est moi...
— ... C'est moi 1
Elles câlinaient. Elles faisaient des moues. Je ne parvenais point à fixer mon choix. Alors on me houspilla. On me donna
106 CONFIDENCES D-HOMMfSS
chiquenaudes. On alla s'asseoir sur les fauteuils avec des airs détachés et des mines indifférentes.
Seule, une belle brune, un peu exotique, s'acharnait après le bouton de ma redingote.
— Voyons, faisait-elle, il faut lui donner le temps de se reconnaître. Il a peut-être son type, ce garçon...
Elle me regardait langoureusement.
Ses yeux semblaient dire :
« N'est-ce pas?... C'est moi que tu veux.» Et tout d'un coup je me décidai.
— Montons, ma belle...
Quand nous fûmes seuls dans la chambre, elle s'assit sur un petit divan et m'enlaça d'un bras.
C'était sa manie de causer comme cela, un peu, avant. Elle aimait à savoir le petit nom des hommes, qu'elle prenait contre elle. Et aussi leurs histoires de famille, leurs aventures de cœur. Pour tous les
chagrins, elle avait des paroles de résignation
facile, des consolations un peu vagues, qui finissaient par des baisers.
Avec mes longs cheveux et ma redingote de elergyman je l'intriguais particulièrement.
Elle demanda :
— Et en dehors de ça, mignon, qu'est-ce que tu fais?
J'avais envie de lui répondre :
— Des vers...
Je songeai qu'elle ne comprendrait point. Pourtant, comme je désirais me placer très haut dans son estime je déclarai sans vergogne :
— Je suis acteur.
— Elle eut un haut-le-corps, éloigna un peu son buste pour me regarder d'ensemble. Ses yeux exprimaient une admiration naïve.
— Comment dis-tu <;a, mon mignon?
Tu joues dans les théâtres?
Je répondis impudemment :
— Oui, et si tu es bien gentille, je reviendrai te voir, je t'apporterai des billets de faveur.
Elle branla la tête.
— Un beau métier que tu as là, mignon! Moi, j'aurai bien voulu être actrice...
— Eh bien, il faut essayer.
— Tu n'y penses pas ! Je n'oserais jamais me montrer devant tout ce monde.
Elle avait ôté sa pèlerine et elle était maintenant tout à fait nue, les jambes croisées au bord du divan, son menton appuyé à sa main, dans l'attitude de la songerie.
Je la regardai et, pour la première fois, depuis que j'étais entré dans cette maison, j'eus vers elle un mouvement de désir. Quelques lointains reflets d'un soleil méridional l'avaient toute dorée ; des pieds à la tête, elle avait le môme ton d'ambre uni et chaud. Ses lignes jeunes et pleines commençaient à peine de fléchir sous l'avilisse-
ment du métier; les mains qui la pétrissaient tous les jours ne l'avaient pas encore déformée.
Elle surprit ce regard dont je l'enveloppais , et , coquette par habitude , elle demanda :
— Je te plais, mignon ?
Je répondis :
— Il y a une chose qui m'étonne, c'est que, jolie et jeune comme te voilà, tu restes prisonnière dans cette maison, au lieu d'user de ta liberté, comme les autres. Les hôtels des Champs-Elysées sont pleins de demoiselles qui ne te valent pas.
J'en parlais un peu par ouï-dire, n'ayant uuère eu jusque-là que des bonnes fortunes de rue, où des complaisances de dames mûres auxquelles je dédiais mes élégies.
liais la fille prit un air scandai i-<- :
— Quoi donc! fit-elle, tu vomirais que j'ai i hommes, dans la nie? par leur manche? <iUt-' je lance des œillades aux
HO CONFIDENCES D'HOMMKS
beaux garçons qui passent? Ici, je les attends... Y'a plus de dignité.
Un instant nous restâmes silencieux, l'un devant l'autre, ayant dans les oreilles le tintement des paroles dites.
Sur la cheminée, un petit cartel sonna.
La fille y jeta les yeux.
— Mignon, dit-elle, v'ià déjà dix minutes que nous causons. Moi ça ne me déplaît pas, mais Madame est très regardante sur l'heure. Si tu veux... faut te décider...
Sûrement j'avais touché juste, quand je m'étais donné pour un acteur. La fille sortit pour moi de la banalité professionnelle. Il y avait comme une chaleur presque tendre dans les baisers qu'elle me mettait dans le cou, avec un respect qui n'osait toucher à ma bouche. Elle me serrait doucement contre sa gorge nue avec des mots entrecoupés, des murmures, des soupirs de pâmoison, des gazouillements d'oiseau blessé. Moi, j'avais passé le bras derrière son cou, comme
pour l'embrasser. La joue contre sa joue, je penchais la tête, par-dessus son épaule. Soudain, elle poussa un cri, et, d'une main nerveuse, détachant le bras dont je l'accolais , elle m'emprisonna le poignet comme dans un étau :
— Qu'est-ce que ça? Qu'est-ce que c'est que tu tiens... là?
Et ricanant :
— Ah ! ah ! c'est donc cela que tu regardais par-dessus mon épaule?... pendant que je t'aimais?
Cela, mes amis, vous l'avez deviné, n'est - • e pas? c'était la photographie de ma créole. Je l'avais ingénument tirée de mon liabit, et je la contemplais dans le g) des farceurs, qui vous disent à l'oreille la carte placée sous le jeu.
.Nous n'allâmes point au bout du notre. La fille m'avait bousculé avec furie et elle s'était jetée à bas du lit. En même temps son doigt me désignait la porte de lacham*
112 CONFIDENCES D'iIOMMES
bre. Et elle prononça, avec une dignité de reine, une colère qui la faisait suffoquer sous l'outrage :
— Sors ! Je veux bien être à n'importe qui, mais je ne veux pas qu'on me prenne pour une autre !
Ce qu'elle proclamait là, c'est que la dignité est le fond de toute créature humaine ; celle qui semble donner tout, cache dans un dernier replis de son cœur le secret respect de soi-même. Je suis sûr que chacun de nous trouverait dans ses souvenirs une aventure pareille à celle-ci. 11 n'y a pas d'homme à qui une fdle perdue n'ait rappelé, en un jour d'oubli, que l'amour comporte l'estime.
— Tu dis vrai, fit Téramont, et il me revient dans la mémoire une anecdote qui s'applique comme un exemple à la règle que tu poses ; l'histoire est antérieure à ma liaison avec Manette...
— Et va donc, peureux ! s'écria Marmonde. Nous n'irons pas rapporter tes confidences à ta maîtresse.
— Secret professionel ! ajouta d'Arcelles. Téramont conta :
— Vous connaissez tous Florentin, l'avocat, notre ancien camarade de collège. C'est un garçon travailleur, et par-dessus le marché, un mari amoureux. Comment se laissat-il entraîner, après un déjeuner de garçons, chez Cœlina, la modiste de la rue de la Lune? J'ai toujours mis cette incartade sur le compte du bourgogne. Il faut croire que Florentin en avait bu plus que sa part, car non seulement il s'ébattit comme un célibataire, en compagnie de ces demoiselles, mais il oublia dans leurs bras sa raison et sa serviette de maroquin. Elle était bourrée de papiers timbrés et de pièces importante qu'un client avait confiés à notre ami,
Le lendemain, dès sept heures du matin, Florentin me surprenait au lit :
— Téramont, me dit-il, je suis perdu ! Je suis déshonoré! Dieu sait ce que ces demoiselles auront fait de ma procédure !
Je lui proposai d'aller de compagnie réclamer ce dossier malencontreux ; mais il tomba à genoux sur ma descente de lit :
— Je t'en prie, criait-il, vas-y seul!
Jamais je n'oserai refranchir le seuil de cette maison...
Son désespoir me toucha. Je m'habillai à la hâte. Onze heures sonnaient quand je tirai le cordon de sonnette de Cœlina. Vous connaissez la maison. Les indications commerciales, les index peinturlurés sur la muraille, ne peuvent tromper personne. Le mélange de précautions et de sourires avec lesquels on ouvre la porte achèvent de fixer le visiteur. Une bonne, tout de noir vêtue, avec un tablier éblouissant, m'arrêta sur le seuil :
— C'est qu'il est bien tôt... Ces demoiselles se couchent tard... Elles ne sont pas encore levées.
TROIS CLOÎTRÉES Ho
— Je ne viens pas pour ça... répondis-je. Je veux parler à Madame...
— On la frise...
Une grosse voix, presque masculine, dit derrière un rideau :
— Eh bien! quoi! qu'est-ce que ça fait?... Il a déjà vu des femmes en papillotes
Le rideau se tira et Cœlina parut. Un peignoir bleu de ciel flottait sur sa chemise, ï-nveloppait sa personne volumineuse; et toutes les bouclettes de sa toison ébourriffee, étaient emprisonnées dans des enveloppes de papier.
J'exposai ma requête :
— Viens dans mon appartement, dit Cœlina.
C'était une belle rhambre de patronne, en palissandre, avec on lit sérieux pour une personne seule, des rideaux confortable la fenêtre et su baldaquin, des bousses de crochel sortes fauteuils. Tout de suite j'aperçus la Berviette de Florentin sur la comm
— Tu diras à ton ami, fit Cœlina avec rondeur, qu'il ne pouvait pas mieux tomber : mon père était président de cour, j'ai appris de lui le respect des dossiers, et, hier au soir, j'ai mis toutes ces paperasses sous mon traversin.
J'avais accepté un fauteuil; nous causâmes agréablement pendant un quart d'heure. Une irrésistible odeur de cuisine emplissait toute la maison. J'en avais les narines si doucement chatouillées que je ne pus m'empêcher de dire à Cœlina :
— Sapristi! cela sent bon, chez vous.
Elle sourit avec indulgence :
— Tu es gourmand ?
Et tout disait sa sympathie pour ce péché de la table : ses trois mentons concentriques, sa poitrine débordante de chair, son ventre qui bombait sous le peignoir comme un édredon.
Je fis avec un discret sourire :
— Gourmet...
Alors, Cœlina s'épanouit :
— Gourmand, gourmet, dit-elle, il n'y eD a jamais trop quand c'est bon. Aimes- tu les ravioli? Je vais en mauger à déjeuner, des ravioli au poulet, aux tomates et au parmesan... C'est pour ma fête... la sainte Céline... Ces demoiselles doivent me la souhaiter au dessert... Reste avec nous... je t'invite... tu verras une gentille réunion.
La bonne passait derrière la porte en agitant une clochette; des bruits confus de voix, des frôlements de femmes emplissaient le corridor. Et sans doute la porte de la cuisine s'ouvrit largement, car nous fûmes enveloppés d'un fumet si victorieux que mes résistances fondirent.
Dans la salle à manger, les jeunes personnes nous attendaient.
— Mesdemoiselles, dit Cœlina, un hôte inattendu...
Je m'inclinai, et ces demoiselles répondirent à mon salut avec beaucoup de réserve.
Elles étaient six, entre dix-huit et vingt ans; les blondes en peignoir bleu, les brunes en peignoir rouge. Cœlina m'avait placé en face d'elle. J'avais à ma droite une bien jolie fille, que le fard et le crayon ne parvenaient pas à déshonorer. Cœlina ne présidait pas, elle officiait. Sa majesté se faisait maternelle pour parler à ses pensionnaires, et, vraiment, au ton décent de la causerie, au petit rire zézayant qui accueillait les plaisanteries convenables, on se serait cru dans quelqu'une de ces pensions suisses où des jeunes gens des deux sexes se fréquentent sans familiarité. Entre deux bouchées de ravioli, j'avais bien cherché du bout de ma botte le petit soulier de ma voisine, mais il s'était reculé avec tant d'effroi, que l'inconvenance de mon action m'apparut dans un réveil subit de conscience. La cérémonie du dessert acheva de m'édifier, Ces demoiselles sortirent mystérieusement et puis revinrent chargées de pots de fleurs
que des dentelles de papier habillaient comme des collerettes. L'une après l'autre, Madame les embrassa; puis elle prononça quelques paroles de remerciement général. Elle dit que l'on arrive à tout :
— ... Avec de l'ordre et de la conduite.
Cette fois, je me demandai si je ne rêvais point, si je n'étais pas transporté dans un atelier de véritables modistes, où l'on souhaitait honnêtement la fête de la patronne. Un coup de sonnette, à la porte d'entrée, vint dissiper mon incertitude. Ce fut un changement à vue. Madame frappa légèrement dans ses mains :
— Au salon, mes petites!
En bousculade, toutes ces demoiselles se
levèrent. Et comme elles rejetaient leur pei-
ir sur leurs chaises je vis qu'elles étaient
seulement vêtues de bas noirs et de colliers
de jai-.
Cinq minutes on me laissa devant ma tasse
de café, puis ma voisine de table rentra seule dans la salle :
— Le client est monté, dit-elle avec un sourire de mystère. Vous pouvez passer dans le salon.
Je me levai pour la suivre. Vraiment, sa jeunesse et sa ferme nudité me tentaient. Au passage de la porte, je l'entourai d'un bras et, brusquement, je l'attirai contre mon gilet. Mais elle se dégagea d'un mouvement robuste. Son visage était pourpre de colère, et elle me dit, d'un ton qui m'humilia jusqu'à l'âme :
— Vous n'avez pas honte? Madame qui a tant de confiance en vous !
Marmonde dit :
— Je vois venir la loi que d'Arcelles formulera tout à l'heure : « Les filles publiques veulent qu'on les respecte, et les grandes dames qu'on les outrage. » Il y a peut-être bien quelques exceptions à cet axiome-là,
mais nous ne sommes pas en quête d'absolu, nous savons que l'amour est matière expérimentale; nous nous doutons que, en cette occasion comme dans les autres, le contraste est un aiguillon de plaisir : les unes souhaitent l'estime parce que cela les change, et les autres la brutalité parce que cela les surprend. Avec cette réserve, je suis tout prêt à vous accorder que les fdles nous étonnent d'aventure par les délicatesses de leur instinct, et, à mon tour, je n'irai pas chercher bien loin l'exemple que vous me demandez.
L'automne dernier, j'étais venu attendre à la station de Beuzeville un ami qui devait battre la campagne avec moi. Pas un chasseur, pas un chien ne descendit du train. Fu revanche, à la portière d'un wagon de mde classe, j'aperçus une figure connue :
— Thérèse! m'écriai-je.
La tète -'• ncadra dans la portière, un chapeau et un roiie blanc, une plume
blanche, toute mousseuse, une robe d'un bleu cru, comme en portent dans le peuple les enfants voués; et, autour du cou, un gros médaillon d'or rouge, que l'on sentait léger comme une coquille d'œuf. Jamais je n'avais vu Thérèse si habillée. L'uniforme qu'elle portait dans la « maison » de Rouen était singulièrement plus léger; mais les vieux colonels retrouvent dans des brancards de fiacres les chevaux de régiment, et moi j'aurais reconnu cette belle Normande, rebondie et rose comme une pomme d'éclat, jusque sous la fleur d'oranger des mariées. Elle avait sauté du train, et là, au bord du quai, je lui avais campé sur les joues deux baisers, sonores comme des claques.
— Où vas-tu, Thérèse?
— Au Havre. Je change de maison.
— Tu vas passer la journée avec moi ?
— Impossible, le patron m'attend à la gare.
— Nous allons lui envoyer une dépêche, et je te paierai l'express de ce soir.
TROIS CLOITREES 123
Le train sifflait, les employés fermaient les portières. Je la pris par la taille. Je la retins de force.
— Tu restes, Thérèse!... Je suis si content de te voir...
Depuis quatre jours, je chassais consciencieusement. Il n'y a pas à dire : les Barbares qui violaient les femmes le soir même de -;iut étaient dans la logique de la nature. On ne peut pas massacrer, voire des innocents lapins, avec du petit plomb et un Lefaucheux, sans que, avec l'instinct de victoire, s'allume une flamme de rut dans les reins du chasseur. Les idylles aux coins des ses avec la première paysanne qui passe, les accolades de servantes dans des encoignures de porte, ne sont pas des fantaisies de chromolithographes. Le désir et le sang marchent ensemble, comme l'amour et la mort. Et, ma foi, si le poil et la plume avaient donné au delà de mes espérances, depuis que je tenais la campagne, pas uncotil-
Ion acceptable ne s'était montré à l'horizon. C'était une joie que de promener dans les champs cette pauvre cloîtrée. Elle avait tout oublié : les batte-mares qui font hocher leur queue au sommet des mottes de terre ;
— le cantonnier, masqué comme un arlequin, qui casse son caillou le long déroutes;
— l'aboiement des chiens de garde qui se jettent la gueule ouverte hors des barils où on les niche; — le murmure profond des hêtrées autour des cours de pommiers. En deux heures de temps, son mauvais vernis de fille publique était tombé avec le maquillage de sa figure. Et c'était une vraie campagnarde, innocente comme les animaux, rêveuse comme la terre, que je tins, tout le jour, entre mes bras. L'écœurante odeur du musc s'en était allée au grand vent. Maintenant, elle sentait le grenier à foin et la bruyère rose. Assoupi sur sa gorge, je songeais à la tiédeur d'un sous-bois...
Le train passait vers dix heures et demie
TROIS cloîtrées 125
du soir; nous soupâmes dans une ferme.
Avec la chute du jour, j'avais remarqué que la gaieté de Thérèse disparaissait. Elle devint tout à fait mélancolique quand parurent les premières étoiles. C'était l'angoisse qui s'empare des écoliers, lorsque, sur la fin d'une journée de plaisir, les ombres prennent la forme de la prison où on les enferme... Je demandai au fermier d'atteler une maringote pour nous conduire à la gare. Mais il hocha la tète : quatre de ses chevaux étaient aux champs, et la jument qui restait dans son écurie boitait bas.
Thérèse se leva tout effarée :
— Mon Dieu! fit-elle, qu'est-ce que je vais devenir?
— Bah ! lui dis-je, gagnons seulement la grande route, et nous monterons dans la première carriole qui passera.
La nuit était si noire que nous n'avancions pas vite. La blancheur du chemin se perdait dan- l'ombre des champs, e1 Thé-
rèse se serrait contre moi dans un silence que je sentais tout près des larmes. Nous marchâmes ainsi, une grande lieue, sans rencontrer âme qui vive. A droite, à gauche, les poteaux du télégraphe chantaient au vent comme des harpes éoliennes. Thérèse avait des souliers Louis XV à hauts talons. Us n'étaient pas taillés pour courir la campagne et nous n'avancions pas vite. Enfin, j'entendis derrière nous un roulement qui s'approchait. Et, presque aussitôt, la silhouette d'un cheval gris parut entre deux lanternes ; une forme indécise surmontait le garde-crotte : un homme, une femme, on n'aurait su dire...
Du milieu de la route, je criai :
— S'il vous plaît !
Le cabriolet s'arrêta, et m'étant approché du marche-pied, j'aperçus, sous un tricorne, la face large d'un ecclésiastique.
— Monsieur le curé, dis-je bien poliment; poussez- vous jusqu'à Beuzeville?
TROIS r.LOITRÉES 12"
Le prêtre fît avec rondeur :
— Non, mon ami, je rentre au presbytère.
Je lui contai notre cas et je conclus cyniquement :
— Bien sûr, nous allons manquer le train, et ma jeune femme est très fatiguée...
aire sortit de sa ceinture une grosse montre d'argent.
— Pour le train, dit-il, il est manqué. Même en poussant Kébir, nous ne l'atteindrons point; mais je ne vais pas vous lai comme ça sur la route.
In ment s'éleva derrière mon
épaule Je me retournai : Thérèse n'était plus qu'une fontaine de larmes.
Louleur toucha le brave homme.
— Voyons, mon enfant, dit-il, faut \>:\< vous désoler.,.. Dons allons arranger ça... niiinte/ toujours dans le cabriolet... Êtes-vons bien gi Voua vous portez bien !...
N'importe... votre mari se fera tout petit... moi je ne peux pas me changer, et Kébir s'en tirera tout de même... L'an dernier, à l'Adoration, j'ai ramené M. le Doyen et sa servante... nous pesions dans les sept cents à nous trois.
Nous montâmes dans le cabriolet, et Thérèse s'assit sur nos genoux. Les paroles de l'ecclésiastique l'avaient un peu réconfortée; puis c'était la première fois de sa vie qu'on la prenait pour une épouse légitime, et elle était flattée dans son amour-propre.
— Il n'y a qu'une chose à faire, dit le curé, j'vais vous mener coucher au presbytère. Vous prendrez demain un train d'aurore.
Thérèse était suffoquée, moi je protestai pour la forme, mais le curé dit d'une voix subitement grave :
— Nous devons assistance aux voyageurs.
D'ailleurs, il redevint tout de suite exubérant et bon homme. Il nous conta, qu'il
TROIS CLOITREES 129
rentrait d'une confirmation ; Monseigneur avait bien parlé et la table était abondante. Le prêtre y avait fait honneur. Il rejetait son tricorne en arrière pour se rafraîchir le front. Il disait à Thérèse, posée par respect sur la pointe de nos genoux :
— Faites à votre commodité, nous sommes d'attaque...
Entre temps, il lui demanda si nous avions des enfants et comme elle répondait d'une voix hésitante :
— Non, monsieur le curé.
Il lui adressa des paroles de consolation :
— Ça viendra... faites un pèlerinage.
Tout cela nous mena jusqu'au presb\
La servante était couchée et le prêtre nous conduisit lui-même au gite qu'il nous destinait
— La chambre de Monseigneur, dit-il en découvrant un lit tout prépai
11 s'excusa sur la gène que pourraient nous causer les vases de l'Adoration, et deux
grands buissons de roses artificielles qui encombraient la pièce. A chacune de ces phrases, Thérèse répondait : « Oui, monsieur le curé », comme un enfant de chœur qui sert la messe. Cette politesse fit la conquête de l'ecclésiastique. Il déclara qu'il était enchanté de loger sous son toit des « époux vraiment chrétiens».
Quand nous fûmes au lit, je passai le bras sous l'oreiller pour attirer Thérèse contre ma poitrine : elle se jeta dans la ruelle avec un mouvement d'effroi.
— Oh ! non ! fit-elle. Je t'en prie !
Je croyais deviner la cause de ses scrupules, et je dis en riant dans ma moustache :
— Est-ce que nous ne sommes pas mariés? Mais cette plaisanterie lui parut impie,
car elle dit avec une angoisse sincère:
— Ça ne se peut pas, mon chéri... Dans le lit d'un évêque!