CHAPITRE CINQUIÈME
— Je vois, dit d'Arcelles, que, tous trois, nous mettons très haut les bonnes filles cloîtrées à l'Auberge de la Grosse Lanterne. .Mannonde, lui-même, vient de rendre hoin-
ge à leurs délicatesses ; mais je me méfie de ses concessions; peut-être il exalte des filles pour mettre plus bas d'autres amoureuses; par exemple, les femmes mariées?
— Noua sommes convenus, lit Mannonde, que chacun dirait la vérité. On ne peut conter que l< - aventures qui vous sont airi\
— En effet, reprit d'Arcelles, mais comme je prévois que les pauvres femmes mariées auront à se plaindre des deux mécréants que vous êtes, je prends les devants, je dis du bien d'elles — quitte à vous égayer à mes dépens.
Cette rencontre-ci est déjà ancienne. Je sais sa date précise : nos troupes faisaient la conquête du Tonkin et moi j'aimais précisément la femme d'un capitaine qui se battait, là-bas, dans les rizières. Tu souris, Marmonde. Tu songes : « Voilà un sujet digne d'estime : une femme qui a des galanteries quand son mari est sous les balles. » Mon amie appréhendait plus qu'un coup de couteau de me voir au coin de la lèvre ce sourire qui, maintenant, fait relever ta moustache. Et cette parole lui remontait aux lèvres, après ses abandons de baisers :
— N'est-ce pas, que vous ne me méprisez point?
Chère âme ! Pourquoi l'aurais-je mépri-
sée? Je lisais en elle comme en un livre. Et ceci était l'histoire de ses angoisses.
Elle avait accompagné son mari jusqu'à Toulon. Sur le pont du navire, elle l'avait serré dans ses bras. Elle avait descendu la passerelle sans y voir; elle avait usé ses yeux à suivre jusqu'à l'horizon le fantôme décroissant du navire. Et puis, elle s'était enfuie vers Paris. Elle était venue tomber sur le divan de ce boudoir. Elle y avait pleuré jusqu'à la torpeur, où Ton gît comme dans la paix du tombeau. Après ces chutes, les âmes ont d'étranges convalescences, pleines d'enfantillages et de désirs. Le goût de la vie revient trop vif, parce qu'on a été très avant dans la mort. Qui donc osera juger ces inconstances avec un cœur
ire? Qui doue accusera le pendule, troubl«' dans sa gravité, d'équilibrer toul<' oscillation par une oscillation contraire ?
fort même qu'elle taisait pour attacher ses i ce mari absent lais-
sait son cœur à découvert. Il lui fallait quelqu'un près de qui elle se reposât de tant d'angoisses. Elle avait la mère de son mari qui pleurait avec elle ; — elle avait des sœurs, modernes associées de banquiers et d'hommes de Bourse, qui compatissaient à son chagrin par un froncement de sourcil, entre deux bals ; — elle avait un confesseur qui la félicitait, en paroles convenues, de ce que Dieu l'avait choisie pour l'épreuve. Elle agonisait sous le poids de ces encouragements et de ces sympathies. Vaguement, elle cherchait une main qui la relevât : l'amour pouvait seul la consoler des affres de l'amour. C'est alors que je la rencontrai, par hasard, à un dîner de famille, je m'en souviens, chez de communs amis. La conversation était sur le droit que l'infidélité des hommes donne aux femmes. Je dis comme je le pense :
— La liberté des unes, aussi bien que des autres, est limitée par le péril et parla dou-
leur. Pour moi, une femme qui trompe son mari pendant qu'il se bat est aussi vile qu'un soldat qui déserte au feu.
Personne n'avait pris garde à cette boutade; mais elle l'entendit. Elle me regarda si profondément, que j'en fus troublé jusqu'aux os. L'amour surgit entre nous, à cet instant même, comme il arrive chaque fois que deux âmes ont un contact.
Et la logique ?
En amour, n'est-ce pas, c'est l'absurde. Elle m'aima parce que j'avais dit le mol qui lui défendait de m'aimer. Je l'adorai parce que l'honneur me la faisait saci
Dans ce vertige qui nous poussait l'un vers l'autre, nous eûmes cette honnêteté de n<' pas uou< aveugler les yeux avec nos mains. Noua nommâmes notre tendresse par son nom. Dès la première visite, j'eu< d'elle tout ce dont une femme peut enivrer un homme >uu< qu'il la dise sa maîtresse: les rds noyés, les mains fondues dans les
mains plus fortes, la chute des lèvres sur les lèvres, la pâmoison du baiser sans fin, môme ce tutoiement qui donne à des tendresses éphémères le caractère éternel de l'amour.
— Demain... tu reviendras... demain?... Elle disait cela, sans forces pour se lever
du divan, pour me montrer une dernière fois sa silhouette adorée sous le pli soulevé de la portière. Chez moi, je réfléchis :
— Où vas-tu, avec cet amour?
Je songeai à l'homme dont partout, chez elle, j'avais vu le portrait. Il était digne d'être aimé. Or, moi, sachant que le double vertige des sens et de 1 ame mettait, seul, cette femme entre mes bras, j'allais profiter d'une occasion trop facile, un peu honteuse... Les résolutions que l'on prend loin de l'être qu'on aime ont la consistance d'un château de neige; leur éclat éblouit, leur masse est vite entassée: la douceur du premier baiser les fond en eau.
Pendant une semaine, je vins ainsi, régulièrement, à ce rendez-vous de caresses. Son premier mot, à ma vue, était toujours le même.
— Vous savez, les nouvelles sont bonnes. C'était des dépêches du Tonkin qu'elle
parlait. L'heureux succès de l'expédition lui était comme une excuse. Elle avait moins de remords à capituler, puisque son mari, là-bas, était victorieux. Aussi, moi, qui devinais le secret motif de ses préoccupations, je répondais avec un enthousiasme de bon patriote:
— C'est une campagne glorieuse pour la France.
Après cela, nous étions quittes envers nos scrupules, et nous ne parlions plus guère. Un jour, elle me montra une lettre de son mari. Elle avait des larmes de joie sur la figure :
— Imaginez-vous! dit-elle. 11 a tué de sa main un porte-étendard ! Il est pro[ pour la croix.
Je répondis avec une émotion sincère :
— C'est un héros...
Alors, elle s'abattit contre ma poitrine ; elle m'enlaça comme jamais elle ne m'avait saisi. Je sentis que j'étais tout seul maître de nos volontés ; peut-être, en rouvrant les yeux, elle s'étonna que je n'eusse pas profité de son abandon ; mais j'apportais dans cette passion trop de délicatesses pour la surprendre par hasard ; je voulais partager la responsabilité de mon action avec elle ; enfin, je désirais savoir dans quel sentiment précis elle se donnerait.
Le soir même, un télégramme annonçait le désastre de Lang-Son. Je courus chez elle. Je la trouvai affaissée. Je me mis à genoux, je m'efforçai de la saisir dans mes bras. Mais elle me repoussa avec épouvante :
— Non! non!... Je vous en prie... C'est Dieu qui me punit...
Je passai la nuit au ministère de la guerre
TROIS MONDAINES IHO
dans l'attente des nouvelles. On ne pouvait lui dire où se trouvait son mari au moment du massacre ; mais je lui apportai la certitude qu'il n'était pas parmi les morts. Elle me reçut comme si j'avais sauvé le capitaine, au péril de mes jours. Elle me tenait les deux mains en pleurant ; et, de joues aux coins de sa bouche, elle me laissait suivre la route des larmes...
Qui expliquera ces contradictions de l'homme? Tant que je l'avais sentie prête à se donner, ma délicatesse avait été obscurément choquée de sa trahison : mais, de la seconde où je compris qu'elle redevenait consciente du devoir, un désir fou de la posséder s'installa dan- ma chair. Vraiment, mes Bcrupales ne m'avaient abandonné que pour nicher chez elle. L'alerte l'avait réveillée ; elle ne m'aimait pas moins mais elle Be jugeait. Puis, elle goûtait cet apaisement où les sens se résignent dès qu'on assigne on terme à leur inquiétude.
Avant trois mois, le capitaine serait près d'elle. Elle comptait les jours; je m'aperçus qu'elle les effaçait d'un trait de plume sur son calendrier. Je lui mis sous les yeux cette preuve de son infidélité. J'étais tout prêt pour une scène de jalousie violente. Elle sourit et son sourire me désarma.
— Je vous en prie, dit-elle, ne gâchez pas au dernier moment, par amour-propre, une liaison qui a été toute de nuances et de délicatesses. . .
J'avais apporté l'opinion que j'étais joué et je lui dis avec amertume qu'elle avait abusé de mon amour pour me tourner en dérision. Son visage exprima sa surprise et sa douleur :
— Mon Dieu ! fit-elle, s'il vous faut vraiment ce témoignage de ma sincérité complète, prenez-moi dans les larmes...
La crainte du ridicule tue le désir. J'étais assez soulagé par ses paroles. Je la remerciai. Je lui dis :
— Jurez-moi seulement que jamais vous n'aurez un amant?
Elle hésita, puis, avec franchise :
— Quelle femme, fit-elle, peut prendre un tel engagement"? mais, je le jure, pour moi, toute la vie vous resterez 1' « amant du baiser », le seul dont la caresse ne lasse point le désir... dont l'approche n'épuise pas le rêve...
Quand un homme conte une histoire féminine où il n'a pas triomphé, personne ne doute qu'il dise vrai. D'Arcelles obtint donc de ses amis ce -mers qui n'était pas médiocre: une seconde de méditation. Mais il en est de toute émotion sincère comme d'une pierre qui tombe dans un éti D'abord, la surface de l'eau est circulairement ridée; une rosace d'ondulations va, B'élargissant, jusqu'aux berges; puis, il y a réaction de la rive. De même l'ironie reparut <laiH la moustache «le Mai-monde.
H2 confidences d'hommes
Il dit :
— Tu te trompes, mon ami, quand tu penses que tu peux nous donner à sourire, parce que tu as respecté une femme à ta merci, sur des scrupules d'honneur. Ta délicatesse nous charme plus qu'elle ne nous semble ridicule, mais, j'en jurerais, dans son for intérieur, la femme que tu as ménagée a été pour toi moins indulgente que nous. Il m'est arrivé, comme à toi-même, de m'arrêter devant des larmes que je croyais sincères, devant des protestations qui auraient donné à mon triomphe le caractère d'un vilain abus de force. J'ai toujours regretté par la suite ma magnanimité.
Même quand on m'en remerciait, je sentais qu'elle avait obscurément déplu, au moins elle avait étonné. Les femmes veulent qu'on obéisse non à ce qu'elles disent, mais à ce qu'elles pensent. Avec elles, il faut sentir et non pas raisonner. Aussi bien la logique est-elle le cadet de leurs soucis. Un. jour,
une de mes bonnes amies m'a donné làdessus une leçon dont j'ai fait mon profit. Je veux que vous en ayez votre part.
Dans le temps où je passais ma vie sur les rivières avec une paire d'avirons dans les mains, j'ai eu une amitié très forte — une de ces belles amitiés de jeunesse où il y a de la santé, du plein air et des éclats de rire — pour un grand diable d'Anglais qui faisait la pluie et le beau temps au ige de Joinville. Nous avions tout juste la même largeur de poitrine, et nous amenions, à quelques nuances près, le même numéro à la mailloche. Au milieu de tous les garçons assez mal embouchés qui fréquent I. - de canotiers, nous avions été rapprochés par notre goût réel de l'aviron et par quelques préjugés d'éducation dont il est inutile de se défaire parce qu'on endosse un maillot. Bien entendu, mon ami niaM .1 moi nous n'avions pas l'ait \uii de chasteté. Mais, par principe, je n'eniine-
nais jamais une femme dans mon bateau. Lui, au contraire, aimait avoir sa maîtresse assise en toilette claire au gouvernail de sa yole. C'était une jolie fille; elle l'adorait et elle lui était fidèle. (Gela ne coûte pas, quand on aime un garçon joyeux et robuste). Ils avaient eu ensemble quatre années de bonheur. Il ne la quitta que pour se marier.
Quand je vis la femme légitime de Reginald, je songeai :
— Pourquoi celui-là s'est-il marié? Il a épousé une coquette qui dépensera plus que le revenu de sa dot, qui ne voudra pas avoir d'enfants de peur de s'abîmer la taille, qui ne l'aimera jamais autant que sa petite barreuse de yole, et qui, probablement, le rendra ridicule. En tout cas, ce ne sera pas avec moi...
J'étais sincère, car je n'aimais pas seulement Reginald, je l'admirais. Sans une apparence d'effort, il renonça à tous ses goûts. La yole fut vendue car la jeune femme détestait le plein air et ces cruautés
TROIS MONDAINES I i i
qu'il a pour les minois trop blanchis. En revanche, elle adorait les nuits de lumière. A l'Opéra, au bal, des semaines de suite, elle faisait avaler à son mari, debout dans des portes, qu'il masquait de sa large carrure, cette odeur pourrie de musc et de relents de femmes chaudes que rabattent les plafonds d'étoffe. Lui, il était surprenant de bonne humeur et de patience. Était-ce bien le même homme qui, pendant des années, it levé à la pointe du jour pour venir avec moi glisser sur les rivières, rire au soleil levant, s'emplir les poumons d'un air qui n'a encore traîné que sur les prés et sur les arbres? De cette vie ancienne, il restait à Reginald un aspect de force éblouis- Bante que beaucoup de femmes remarquaient. Il était 1»; point de mire des coups d'œil et des coquetteries des connaisseuses. Il n'y prenait pas garde, il suivait sa femme des yeux avec une tendresse amusée, et lorsqu'elle lui revenait enfin, brisée, à bout
de nerfs, leur départ avait toujours l'air d'un enlèvement.
J'entendais bien dire dans leur dos :
— Tiens , Georgette rentre avec son «monsieur», ce soir.
Ou toute autre méchanceté analogue. Je n'y avais pas pris garde. On dit tout de tout le monde, à Paris; puis, je me souvenais de la petite barreuse de yole, qui n'avait pas de vertu, pas de contrat en poche, pas de devoirs moraux, mais que la bonté forte de Reginald avait faite si fidèle.
Or, cette fois-là, comme toujours, mon honnêteté avait tort. Georgelte trompait son mari avec tous ses danseurs. Ce n'était pas affaire de tempérament : c'était un sport. Que voulez-vous donc que fasse, à Paris, une femme d'un certain monde? Elle ne peut se mettre à la bicyclette...
— Et, d'autre part, je ne suis pas joueuse. Georgette répondit par cette phrase triomphante aux observations que je lui présentai,
TROIS MONDAINES 1 ÎT
paternellement, au coin d'un canapé, sur l'imprudence de sa conduite.
— ... Et puis, mon cher ami, les hommes ne me laissent pas tranquille. Il n'y a que vous qui ne me fassiez pas la cour... Pourquoi ne me faites- vous pas la cour?
J'avais sur le bout de la langue :
— Parce que je ne trompe pas un ami.
Mais je me souvins, à temps, que mon
aventure avec madame d'Ormeuil et mon duel avec son mari, m'empêchaient de prononcer cette honnête parole. Je cherchai une autre explication à ma froideur. Et comme, dans le fond, j'en voulais à Georgette, je lui dis assez brutalement :
— Parce que vous sentez le musc.
Vraiment, elle avait une âme de tille!
Mon coup de boutoir la heurta délicieusement:
— C'est tout? fit-elle.
Puis, awc son sourire de gamine perverse:
Ii8 CONFIDENCES D'tlOJlMES
— Quel parfum faut-il adopter pour vous plaire?
Toujours bourru, je répondis :
— Le plein air et la meule de foin.
L'hiver passa. Nous nous retrouvâmes nez
à nez sur la planchée d'Houlgate, au mois de juillet, avant l'arrivée de la foule. Expliquez-moi ce phénomène psychologique.
Jamais je n'aurais consenti à être le premier amant de Georgette. Mais le douzième ? Mais le vingtième? La responsabilité était si éparpillée que je ne la sentais plus. Tout le monde prend un vingtième de part dans une affaire scabreuse et qui peut donner de beaux bénéfices. Et puis, cela se fit avec tant de nuances. Elle était entrée avec une camaraderie si franche dans ma bicoque de garçon. Elle guetta si habilement la minute de mon instinct d'homme ! Reginald était à Paris pendant ce temps-là, retenu par ses affaires de Bourse. Je lui avais confié quelques fonds. Au moment même du crime,
j'appris par un télégramme qu'il venait de me gagner six billets de mille sur une différence de cours. Je laissai tomber ce petit papier bleu sur la couverture du lit adultère. Je ne trouvais rien à dire. Cette bonne nouvelle venait mal à propos. Georgette prit la dépèche, et, l'ayant lue, elle fit avec froideur:
— Qu'est-ce que c'est ? Vous aimez tant que cela 1 argent?
— Tu sais bien que non, ma chérie, mais j'ai honte...
— De quoi ?
— ... Tandis que ton mari soigne mes intérêts...
Elle rit délicieusement, fraîchement, égrenant des perles :
— Mais, dit-elle, il me semble que vous ne négligez pas les siens. Vous passez votre temps à me faire de la morale. Et, pas \M\< lard que tout ;'■ l'hepre, quand cette malheureuse dépêche est arrro
C'était vrai, j'avais eu l'inconséquence de lui conseiller la sagesse et de lui dire du bien de son mari. Il ne me restait plus qu'à m'enferrer davantage. Je revins à la charge. Je lui parlai de Reginald en termes élogieux ; je lui racontai l'histoire de la petite barreuse.
Je me souviens même que je fis un mensonge. J'affirmai que cette pauvre enfant avait allumé un réchaud en apprenant le mariage de notre ami. Je crois que je fus éloquent, surtout sur la fin de ma plaidoirie, quand j'adjurai Georgettede ne plus tromper un mari que d'autres femmes avaient aimé avec une ardeur passionnée.
Georgette avait laissé paraître quelque émotion pendant mon discours et j'attendais son verdict avec impatience. Il me laissa confondu. Très haut, hors du lit, hors de sa chemise, elle haussa sa ronde épaule ; puis, avec le froncement de sourcil des logiques sûres d'elles-mêmes, elle prononça :
— Comment veux-tu qu'on lui soit fidèle? Un cocu !
Il y a des syllabes qui portent en elles une vertu magique de rire ou de larmes, comme les plantes que les nécromanciens recueillent au clair de lune, empoisonnent ou guérissent. Ce petit mot de « cocu », plein et sonore comme une tierce de clairon, sonne pour notre race une fanfare toujours joyeuse. Sûr qu'il était de son effet , Marmonde l'avait envoyé à pleins poumons, et de francs éclats de rire lui répondirent à l'écho.
Quand cette gaieté fut calmée, Téramont, dit:
— J'ai toujours entendu affirmer par les penseurs de fumoir que le mariage a été institué au profit de la femme et aux dépens de l'homme. Ils ont raison, si l'on envisage la seul»- question économique : la femme, à qui l'enfant reste sur les bras après les oublis de la l>onne nuit, veut que
l'homme reconnaisse sa responsabilité dans un contrat d'argent. Mais si la mère souhaite le mariage, l'amante y étouffe. Autrement, on ne verrait pas des femmes, d'ailleurs amoureuses de leur mari, les tromper, tandis qu'ils se battent, ou cesser de les aimer, simplement parce qu'elles les ont rendus ridicules. L'homme, au contraire — (des sages, comme Marmonde et comme moi, sont des exceptions tous les jours plus rares) — l'homme va au mariage de gaieté de cœur, irrésistiblement, comme si cet engagement lui donnait le vertige. Il y a peut être là l'illusion qu'on échappera à la loi commune, en vertu de mérites, invisibles pour la galerie, mais qui sont reluisants aux yeux de l'amour- propre. Il y a peutêtre encore le désir de s'imposer, une fois au moins dans sa vie, à une vierge authentique. Mais ceci, je crois, est pour l'homme l'attrait mystérieux du mariage : il satisfait son goût de l'absolu. Nous tous, tant, que
nous sommes, nous vivons de raisonnement autant que de sensualité. La pure logique nous procure des voluptés inaccessibles aux femmes. Or, toute la logique sociale aboutit au mariage. Il apparaît à l'homme civilisé comme la fondation de toutes les constructions artificielles auxquelles il tient si fort. Par là, il transfigure ceux qui entrent dans ses liens ; même dans sa forme purement légale, il est déjà un sacrement. Et ce ne sont pas les sots, les bons naïfs que le mariage hypnotise tout seuls. Les sceptiques les plus racés, ceux que l'on se montre comme une curiosité d'élégance ironique, subissent cette influence mystérieuse. Une femme qu'ils ont aimée dans le mariage , fût-ce la durée d'une courte lune de miel, leur tiendra toute la vie au cœur par des liens incompréhensibles : haine ou amour, n'importe ; jamais ils n'arriveront avec elle •tte indifférence qui efface tout, qui dit d'un arr.nl sincère : « Ceci n'a pas été. »
Tu souris, d'Arcelles, tu penses : « Voilà Téramont qui fait amende honorable ! »
C'est mal me connaître. Je constate l'occulte puissance du mariage, mais, je l'affirme, elle ne me cause que de l'effroi. Je m'en garde comme de la peste noire, depuis que l'homme du monde, que j'admirais le plus pour son dandysme, m'a laissé voir, par une fente de causerie, qu'un mariage malheureux a taré sa force.
Je vous ai déjà parlé de ma cousine Hélène, cette belle métisse canadienne qui prit la peine de me déniaiser, sur la fin de mes études, pendant un voyage de son mari. Je crois qu'à l'ordinaire le premier soin d'un garçon qui vient d'être initié aux rites élégiaques, c'est de tromper sa marraine d'amour. On souffre du manque d'initiative dont on a fait preuve dans l'escarmouche de début; et comme la peur de l'inconnu s'est évanouie, on a hâte de se donner à soi-même un certificat d'audace virile. Peut-
TROIS MONDAINES ioo
être bien que j'aurais fait comme les autres mais ma cousine Hélène prenait au sérieux son rôle de « correspondante » et sa vigilance ne me permit aucun écart — en dehors d'elle. Par contre, elle me planta là, sans aucune cérémonie, dès que son mari repassa le seuil de sa maison. Avait-elle pour lui un retour de goût, après une demi-année d'absence? M'avait-elle pris seulement pour « faire l'intérim »? Se méfiait-elle de ma gaucherie qui aurait pu la compromettre? Toutes ces questions, et bien d'autres que je me posai à ce moment-là, demeurèrent sans réponse; même cousine Hélène et moi, nous n'eûmes jamais ensemble l'ombre d'une explication : elle se contenta d'oublier, et elle me laissa libre d'en faire autant. Je lui obéis avec une facilité surprenante ; sûrement, ces premiers essais d'amour ont un caractère tout à fait anonyme. Ma cousine était une des plus magnifiques créatures qu'un homme pût tenir dans ses bras; pour-
tant, j'avais si peu pris garde à sa beauté que je n'eus aucun regret de notre rupture. Puis j'étais — je m'en souviens — dans un curieux état de conscience. Le fait de posséder la femme d'un autre m'apparaissait comme un acte répréhensible dont j'avais conçu de grands remords. L'absence de mon cousin avait diminué mes scrupules. Mais du moment qu'il était de retour, je m'effaçais devant son droit.
Cette abstention était d'autant plus méritoire que cousine Hélène m'avait donné plusieurs remplaçants dans ses bonnes grâces. Je mis un peu de temps à m'en apercevoir parce qu'elle était fine, mais je la démasquai tout de même, parce qu'elle m'avait déniaisé l'esprit avec le reste. Je pensai que mon cousin n'était pas plus aveugle que moi, et alors je le plaignis avec une sincérité d'affection qui confinait à la tendresse. Avez-vous remarqué comme le mari d'une ancienne maîtresse nous devient cher, après
la rupture? On se fait le confident de ses chagrins; on oublie de bonne foi qu'on y a collaboré; on grossit «ajuste irritation des dépits qu'on lui apporte. Vraiment, cousine Hélène m'était devenue tout à fait odieuse pour avoir trompé un tel mari. Comment n'avait-elle pas été conquise, une fois pour toutes, par cette élégance de tournure et d'esprit qui faisait de mon parent le plus Béduisant gentilhomme que j'aie vu de ma vie ? Il y a une façon d'être sceptique, de railler la galerie et soi-même, de panser avec ironie ses blessures d'amour-propre et les autres, qui révèle la trempe des âmes. Évidemment mon cousin avait fait, dans sa jeunesse, un mariage d'amour, et l'infidélité de sa femme devait le toucher d'autant plus qu'elle ne pouvait être soupçonnée ni de perversité, ni de curiosité d'esprit. C'était le tempérament tout seul qui la faisait coureuse. Le mari de cousine Hélène n'était pas homme à permettre qu'on le rendît ridicule
Il tendit à sa femme un piège très plaisant où elle tomba à deux genoux. Tout Paris s'amusait à ce moment-là d'un lutteur masqué qui faisait des prouesses aux Folies- Bergère. Les journaux le donnaient sérieusement pour un amateur mondain. Mon cousin, déguisant son écriture, adressa à sa femme une série de billets doux qu'il signait du sobriquet de cet athlète : 1' « Homme- Taureau. » Il n'y était question que de poids levés, d'haltères brandis, d'hercules mis sur le dos. Cousine Hélène eut l'imprudence de répondre et de venir à un rendez-vous qu'on lui fixait. Elle y trouva son mari et une douzaine de compagnons de cercle. Le divorce eût été facile à obtenir; mais mon cousin avait un oncle évêque et des préjugés religieux; il se contenta d'une séparation.
Quand on joue de pareilles parties avec l'opinion, il fait bon être sûr de soi et toujours prêt à la riposte. Mon cousin avait
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dans ces engagements les bottes foudroyantes qui laissent leur homme sur le carreau. La race seule peut soutenir un pareil jeu. Là où le mari d'Hélène restait dandy, un autre eût paru cynique. Ils sont de lui ces mots publics, tant colportés, dont chacun faisait dans sa femme un trou plus mortel qu'une balle.
Un jour, comme il jouait aux cartes, il entendit qu'un jeune homme se vantait dans son dos d'avoir passé par l'alcôve d'Hélène. C'était un fat qui cherchait une affaire pour se poser dans le monde; mon cousin le toisa et lui dit avec un détachement parfait :
— Monsieur, nous l'avons eue avant vous. Une autre fois, comme il demandait tout
haut, au cercle :
— Qui donc est l'amant de ma femme, cette semaine?
Quelqu'un répondit :
— Moi.
Alors, lui, d'un ton glacial :
— Je ne vous en fais pas mon compliment.
Il la railla tant, qu'elle dut lui céder la place. Elle disparut de Paris et, pendant une quinzaine d'années, on n'entendit plus parler d'elle. Son mari affirmait qu'elle voyageait « pour s'instruire ». Il allait maintenant sur sa cinquantaine, et comme les femmes n'avaient jamais cessé de le gâter, il parlait fort impertinemment d'elles et de l'amour. Après tant d'années et d'aventures, les remords légers que j'avais eus jadis à son endroit s'étaient dissipés. Puis ceci me mettait fort à l'aise : mon cousin semblait tout à fait ignorer que j'avais eu, comme les autres, ce qu'il appelait mon « petit tour d'Hélène ». Il n'en était rien, pourtant, et un hasard devait me faire connaître tout ensemble mon erreur et le vrai fond d'un mari sceptique.
Le mois dernier, bras dessus bras dessous,
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nous montions tous les deux l'Avenue du Bois. Nous regardions descendre un attelage de chevaux russes, noirs comme l'enfer, qu'une sportswoman conduisait à grande allure. Soudain je sentis que la main de mon cousin se crispait sur ma manche.
— Ma femme ! dit-il.
C'était bien elle, toujours belle, toujours cambrée. Ces quinze années, qui avaient fait son mari tout blanc, avaient glissé sur elle comme une nuit. La surprise de la retrouver si triomphante fut pour moi moins vive que l'émotion de son mari.
Il nous avait donc dupés avec ses railleries? JVn étais si stupéfait que je lui dis, presque brusquement :
— Eh bien, quoi! votre femme !... Je croyais que c'était fini et qu'il vous était indifférent de la revoir...
Il me regarda dans les yeux :
Son expression était un conflil d'ironie, de chagrin, d'indulgence et de reproche. Il
soupira, puis reprenant mon bras pour continuer la promenade, il prononça :
— Ça ne te fait plus rien, à toi?... Eh bien! moi ça me fait encore quelque chose..