‹ Confidences d'un journalisteChapitre 12 sur 55 · J36 CONFIDENCES · texte numérisé non relu

J36 CONFIDENCES

de mettre à la tète des affaires publiques Thomme qui représente le plus glorieusement en France l'antagonisme contre l'anarchie, et qui réunit en sa personne toutes les garanties que réclame la préservation sociale. Le concours de l'Assemblée, de tous les pouvoirs publics et de la France honnête vous est acquis : nous en avons pour gage Tacclamation des représentants du pays.

« Les services immenses que vous avez rendus à la France nous donnent le droit de réclamer de votre patriotisme celui qui mettra le comble à tous les actes d'une vie si généreusement, si noblement dévouée à la patrie. Maréchal, l'heure est solennelle ; le pouvoir ne peut, dans les circonstances actuelles, admettre la moindre intermittence. Veuillez envisager tout ce qui pourrait arriver si demain la France se trouvait sans gouvernement. Il y aurait là une de ces situations critiques que connurent seulement les plus mauvais jours de notre histoire.

« Votre responsabilité, Monsieur le Maréchal, serait, par votre refus de répondre à l'attente du pays, d'une extrême gravité. Vous ne pouvez refuser, par votre acceptation, de sauver le pays, comme vous n'avez jamais hésité à lui donner votre sang, à lui sacrifier votre existence sur les champs de bataille. Demain, la France poussera, si vous acceptez de prendre en main ses destinées, un immense soupir de soulagement; elle éprouvera un frémissement de reconnaissance, qui

d'un journaliste 137

laissera loin celle que déjà depuis longtemps elle doit à vos grands services. »

M. Benoist d'Azy joignit ses instances à celles de M. Buffet, et le Maréchal, réellement en proie à une émotion violente, se retira, la tête baissée, contre la cheminée ; puis il se redressa au bout de quelques instants, et dit : a Monsieur le Président, je suis plein de reconnaissance pour l'honneur que l'Assemblée nationale me fait en m'appelant à la tête du gouvernement de rÉtat. Veuillez lui dire que, si lourd que soit le fardeau, je l'accepte. »

Un éclair de satisfaction brilla dans tous les yeux. On remercia à Tenvi le Maréchal, visiblement touché de ces marques chaleureuses de haute estime et de confiance. La crise si grave que le pays venait de traverser était finie, et aussi heureusement qu'on pouvait le souhaiter. La France venait d'avoir son second Neuf Thermidor; mais, Dieu merci, un Thermidor sans proscriptions, sans excès d'aucune sorte et sans guillotine.

Le Maréchal et M. Buffet échangèrent encore quelques mots pour régler les premières nécessités de la situation politique, et le Bureau se retira pour aller rendre compte à l'Assemblée de Theureuse issue de sa mission.

La déclaration faite à ce sujet par M. Buffet fut accueillie par des applaudissements chaleureux et des cris énergiques de : Vive Mac Mahon ! Vive la France !

138 CONFIDENCES D'qN JOriRNALTSTE

Tel est le récit de cette journée, qui tiendra une place considérable dans l'histoire du pays.

Véritablement, le maréchal de Mac Mahon s'est livré à lui-même un violent combat avant d'accepter une Présidence pour laquelle il se sentait d'ailleurs peu fait et qui a si piteusement pris fin. C'est sur les plus vives instances qu'il s'est résigné à saisir un gouvernail que sa main était incapable de tenir, comme on ne tarda pas à en avoir la preuve. Une fois devenu «hef provisoire de TÉtat, il sembla cependant prendre au sérieux ses fonctions, assisté dans son cabinet par le vicomte Emmanuel d'Harcourt, (( qui savait tout, » suivant une parole un peu enfantine du Maréchal, qui, lui, ne savait rien, à ce qu'on prétend. Le vicomte d'Harcourt, homme aimable et sympathique, se multiplia pour couvrir la nullité politique du Président, et, s'il n'y parvint pas toujours, il s'appliqua du moins à y réussir. J'ai eu occasion de le voir plusieurs fois, et j'ai conservé de nos relations le meilleur souvenir.

Page 1