‹ Confidences d'un journalisteChapitre 14 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Septennat. — Le 16 Mai. — L'État de siège nécessaire. — Les élections de 1877. — Se démettre ou se soumettre. — La démission du Maréchal.

Lorsque la question du Septennat surgit, les journa* listes de l'Appel au Peuple se réunirent en une séance où elle fut longuement débattue. A cette séance assistaient tous les députés impérialistes et diverses notabilités du parti. Sur mon refus de la présider, M. Granier de Gassagnac père occupait le fauteuil. M. Rouher prit plusieurs fois la parole. On examina toutes les chances de la détermination qu'on allait adopter. D'un côté, le Septennat pourrait ajourner la réalisation de nos espérances ; mais il nous permettrait d'organiser fortement l'état-major de notre parti et donnerait au Prince Impérial le temps de se préparer entièrement pour la grande tâche qui semblait lui être départie. Divers orateurs se prononcèrent, les uns pour, les autres contre» J'étais

résolument parmi les premiers. La majorité se déclara, en définitive, en faveur au Septennat, et je fus chargé par l'Assemblée d'aller à Versailles, en compagnie de cinq ou six de mes confrères, faire part au Maréchal de notre décision et lui promettre le concours énergique de la presse départementale.

En Tabsence du Maréchal-Président, M. Emmanuel d'Harcourt nous reçut avec empressement, et nous affirma que notre démarche pèserait d'un grand poids dans la résolution du gouvernement au sujet du Septennat.

Hélas I il faut bien l'avouer, nous avons commis là une grosse faute, et j'en assume ma part de responsabilité. Le Septennat était un danger, même quand il n'eût pas été une chimère. Mac Mahon était monté fièrement à l'assaut de Sébastopol; mais il était absolument incapable de tenir tète aux entreprises de l'esprit anarchique.

De fait, les sept années accordées au Président pour « remettre la pyramide sur sa base » ne servirent qu'à enflammer les appétits révolutionnaires, et, dés le début, on put voir que les véritables conservateurs n'en devaient rien attendre. Les complots s'ourdirent de toutes parts, et la Chambre elle-même devint un foyer permanent de conspirateurs. Sous l'inspiration, ou plutôt sous la conduite de M. Gambetta, les députés républicains de toutes les nuances s'accordèrent pour

tenir perpéluellement le pouvoir en échec, et il arriva un moment où la « corde dut casser. » Le Maréchal sembla prendre une détermination virile, qui se manifesta par la dissolution de la Chambre et un appel aux électeurs. Seulement, les (( parlementaires » qui firent le 16 Mai étaient incapables de mener leur œuvre à bonne fin. Ils ne surent pas a sortir de la légalité pour rentrer dans le droit, » et dédaignèrent de recourir aux moyens que tout leur conseillait de prendre pour tirer, au profit de la grande cause de Tordre, le pays du désarroi dans lequel il s'épuisait. Ils laissèrent à ceux-là mêmes dont ils voulaient ruiner Pinfluence le temps et la faculté de l'étendre et de la rendre victorieuse.

On peut dire d'eux en toute justice qu'ils trahirent la société, après l'avoir compromise.

Au-dessus d'eux, peut-être au-dessous, le Maréchal laissait tout dire et tout faire, et son incapacité politique apparut sous les aspects les plus lamentables. Il permit, il est vrai, qu'on changeât les préfets; mais il négligea d'investir les fonctionnaires nouveaux de pouvoirs suffisants pour lutter sans trop de désavantage contre les envahissements chaque jour plus audacieux de l'opposition révolutionnaire.

A ce sujet, je ne crois pas inutile de reproduire ici deux lettres dans lesquelles je pris la liberté d'indiquer l'une des conditions qui s'imposaient pour que le combat ne devînt pas promptement et certainement désastreux.

Ces lettres étaient adressées à M. Emile de Girardin, Fun des agents les plus actifs de la résistance, Tun des champions les plus redoutables de la révolution.

Dimanche 29 juillet.

Il faudra bien que le gouvernement se décide k prendre quelques mesures sévères pour dégager une situation qui s'aggrave chaque jour et devient au plus haut degré périlleuse. L^insurrection n'est pas dans la rue; elle est dans la presse. Si elle était dans la rue, on en aurait raison à coups de fusil et à coups de canon : Tordre se rétablirait, et les choses reprendraient leur cours régulier. Puisqu'elle est dans la presse, pour la combattre un autre traitement devient nécessaire. Tout à l'heure, je vais vous dire lequel. Seulement, il convient d'établir que vous êtes tous, journalistes radicaux, en état de sédition ouverte ; que vous attaquez le gouvernement, non pour Féclairer, mais pour le renverser ; que vous soulevez méchamment les passions de la foule; que vous prêchez la révolte en excitant la haine, et que vous préparez l'avènement de je ne sais quel pouvoir terrible façonné sur le programme de Belleville. 11 convient de constater que tous vous travaillez à creuser le gouffre, et que vous avez formé une association redoutable dont le but certain, avoué, reconnu, est de congédier le Maréchal, pour lui substituer quelque chose comme une nouvelle Convenvention, servant de vestibule à une Commune nouvelle. C'est là, en effet, ce qui nous menace. Vous le nierez, Monsieur; mais le Rappel, plus sincère que vous, et la Lanterne, mieux au fait de ce qui se trame, ne se gênent aucunement

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pour l'affirmer. Que vous y consentiez ou que vous n'y consentiez pas, le train que mène la presse républicaine a ce terme-là, avec tout ce qui s'y rattache, c'est-à-dire la ruine, la catastrophe, le triomphe de cette horreur profonde qu'on appelle l'anarchie.

Voilà vis-à-vis de quoi se trouve le gouvernement; voilà contre quoi il a à lutter; voilàfce que l'intérêt public lui commande de déconcerter: voilà ce que le souci du salut social lui ordonne d'anéantir.

Nous sommes d'accord là-dessus, n'est-ce pas, Monsieur? Du moins, logiquement nous devons Têtre ; et chacun sait que vous aimez la logique de passion, même que pour rien au monde vous ne consentiriez à lui être infidèle. Alors il est clair que le gouvernement, pour en finir promptement avec ce qui, le mettant en péril, nous cause de si légitimes alarmes, doit prendre les grands moyens, les bons moyens, les moyens énergiques, surtout les moyens efficaces. Et parmi ces moyen&-là, je n'en connais qu'un seul qui ne trompe pas.

C'est celui de « Tétat de siège. »

Oui, Monsieur, je ne m'en dédis pas, l'état de siège est utile; il est nécessaire ; il est indispensable. Avec lui on ne vous « tordra pas le cou, » puisque cela semble médiocrement vous sourire ; mais on vous imposera silence, on vous empêchera de nuire en répandant le poison à haute dose, on prendra centre vous des garanties, on préservera la société de vos atteintes. Et quand je dis « vous, » j'entends tous les journaux malfaisants et maldisants qui s'acharnent à un travail de démolition et de ruine, tous ceux qui ont un langage factieux, tous ceux qui s'efforcent de pervertir l'esprit

public, de jeter la perturbation dans les âmes et de révolutionner le pays au profit prochain du pire jacobinisme.

Evidemment vous n'admettez pas la mesure que je conseille, ou plutôt que je propose ; mais, dans votre for intérieur, je sais que, tout en le détestant aujourd'hui, vous ne négligeriez pas d'y avoir recours demain si, au lieu d'être dans l'opposition aiguë, vous occupiez le p(Juvoir.

Pour vous comme pour moi, en effet, la presse est une puissance qu'il faut favoriser tant qu'elle sert le bien public, surveiller et modérer lorsqu'elle semble méconnaître le strict devoir, dominer et briser au besoin quand elle est un instrument de menace, de trouble, de sédition. Or, en ce moment, la presse mérite au moins qu'on la surveille et qu'on la modère ; un peu plus, il serait indispensable d'aller plus loin. Eh bien ! pour la surveiller, surtout pour la modérer, tout manque au gouvernement, même la loi ; et l'on ne pourra combler la lacune et pourvoir à la défaillance qu'en ayant recours' à des arguments énergiques tels que seul l'état de siège sait les fournir. Les circulaires sur le colportage sont dérisoires, quant à leur effet; l'interdiction de la voie publique ne vaut pas mieux ; les procès correctionnels eux-mêmes sont inefficaces. Ce n'est pas avec des émollients qu'on guérit la fièvre chaude ; et, tout l'assure, nous sommes en pleine fièvre chaude : il faut une médication vigoureuse, et peutêtre même la camisole de force.

Dites, Monsieur, si cela n'est pas bien vrai.

Si Ton avait proclamé l'état de siège au lendemain du 16 Mai, personne n'aurait bronché dans le pays, pas même vous. Les bons citoyens auraient recouvré la sécurité qui leur manque, et les mauvais se seraient soumis au frein, de

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peur des compromissions et des mésaventures. L'apaisement se serait fait dans tous les esprits ; Tautorité aurait recouvré son prestige, et nous nous avancerions vers la période électorale avec une confiance absolue dans l'issue de la bataille. Au lieu de cela, on a laissé le trouble envahir jusqu'aux consciences ; on a secondé [votre audace et celle de vos complices ; on vous a permis d'ébranler à votre gré les âmes, et, à mesure que le temps marche, le gouvernement semble plus désarmé, tandis que Tangoisse envahit les cœurs les mieux aifermis.

De Pacte généreux accompli par le Maréchal pour nous mener au port il ne reste pas grand* chose ; si l'on n'y avise d'urgence, il n'en restera bientôt plus rien. Eh bien ! il ne faut pas que vous triomphiez. Ce n'est pas seulement l'intérêt social qui le prescrit... c'est aussi Thonneur.

Que le gouvernement donc complète son travail sans retard. Ce n'est pas moi, chétif, qui le lui demande : c'est le salut du pays qui l'ordonne.

Les honnêtes gens politiques ont tout à gagner à l'état de siège ; seuls les autres ont à y perdre. D'ailleurs, ce ne serait, pour vous comme pour nous tous, pas un régime bien nouveau : il a duré de 1870 à la fin de 1875, et je ne sache pas qu'on s'en soit mal trouvé. Ce n'est pas non plus un mécanisme que les républicains doivent répudier : M. Thiers a déclaré, pendant sa présidence, qu'il ne pouvait point gouverner sans lui. Vous en seriez un peu gêné pour votre propagande révolutionnaire et pour vos excitations factieuses : mais où serait donc le si grand mal? Pour parler franc, c'est là précisément pourquoi il est utile, pourquoi il est même devenu indispensable.

SI Ton tarde à le donner au pays, comme une garantie, comme une sécurité, comme une sauvegarde, il viendra trop tardivement et ne produira plus les bons effets qu^on^n peut attendre, parce que vos ravages seront devenus incurables, et que les abîmes creusés par vos mains, Monsieur, seront si profonds qu*on ne saurait parvenir ft les combler.

Avec rétat da siège tout peut être préservé ; sans Tétat de siège tout sera irrévocablement perdu.

Jeudi, 2 août.

Je ne sais si M. le minsitre de Tlntérieur a lu les obser^ vations que j'ai eu Thonneur de vous adresser au si\jet de rétat de siège ; mais j*ai ouï dire quUI a reçu directement, et de divers côtés, des demandes pressantes et absolument conformes à celles que mon patriotisme réflécM n'a pas craint de formuler.

La question se trouve donc posée très formellement. Il ne reste plus qu*à la résoudre. Elle sera résolue bientôt, je l'espère, et Ton verra disparaître et les « comités de jurisconsultes » qui organisent l'insurrection, et les procès audacieux qui compromettent l'autorité des préfets, et les excitations outrageantes de la presse qui pervertissent le sens moral du pays, et tout Tattirail scandaleux de cette vaste conspiration qui menace incessamment Tordre et tend ft faire à bref délai Tanarchie parmi nous. Sans cela, le péril grandirait rapidement et prodigieusement; il deviendrait tel que rien ne pourrait plus le vaincre, ou le conjurer, ou seulement Tamoindrir.

Dans les conjonctures actuelles, Topposition radicale est

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armée de mitrailleuses, de fusils à longue portée et de canons Krupp. L'autorité gouvernementale n'oppose à cet arsenal terrible que des « sabres de bois et des pistolets de paille. » La lutte n'est donc pas égale, et il ne devient guère malaisé de deviner quel pourra bien en être le résultat. Il est clair que cela doit changer. Il le faut, il le faut. Même il le faut tellement qu'on a lieu de se plaindre du retard apporté 'à l'adoption de la grande et vigoureuse mesure que je souhaite : les esprits s'inquiètent, les courages s'éteignent, les dévouements hésitent, les alarmes s'accumulent. On se demande quels sont les motifs du gouvernement pour ne point agir dans le sens de l'énergie, et, ne les discernant pas, on s'impatiente, on se plaint, on doute presque. Et, pendant ce temps, la révolution marche.

Les journaux officieux, toujours contents de tout, signalent les condamnations prononcées de toutes parts contre des feuilles maldisantes. Ils prétendent que la magistrature suffit à garantir la société, et que, elle debout et viligante, rien n'est sérieusement à craindre.

Vous souriez de leur candeur, n'est-ce pas, Monsieur ? et vous êtes charmé de les voir confits en cette sécurité trompeuse et si mal justifiée. C'est que votre expérience vous a fait connaître l'inefficacité des poursuites dirigées contre les excès les plus criminels eux-mêmes de la presse. Ces poursuites ne prouvent rien, ne rectifient rien. Loin de là, je dirais volontiers, sîp je ne redoutais d'être taxé de paradoxe, qu'elles favorisent tout et aident à tout perdre. Les journalistes condamnés deviennent des candidats de l'avenir, à ce point qu'il en est qui se font traduire en police correctionnelle uniquement pour poser leur candidature : l'amende se paye.

la prison se fait ; mais les blessures du gouvernement ne se guérissent pas, et la mort de la société n*en est que plus à craindre.

Telle est Texacte vérité.

Personne ne connaît mieux que vous l'inutilité des procès de presse pour ceux qui les engagent, et le profit qu'en retirent souvent ceux qui les subissent. Ce n'est point par là qu'on peut prendre les journalistes ; c'est par d'autres procédés parmi lesquels se placent, en temps régulier, la législation de 1852, et, en temps révolutionnaire, les terreurs salutaires inspirées par l'état de siège. La législation de 1852, si intelligente dans sa simplicité, si efficace et d'un si facile emploi, on y reviendra plus tard, lorsque la tourmente aura pris fin ; en attendant, il est hors de doute qu'on ne pourra rien espérer et, pour ainsi dire, rien entreprendre si l'on ne protège point l'ordre social par l'établissement du régime militaire.

Evidemment vous ne voulez pas de ce régime; mais c'est précisément parce que vous le repoussez que je le demande. Vous le repoussez parce qu'il vous a fait peur, et il vous fait peur parce que seul il peut préserver le pays contre les envahissements de la peste révolutionnaire.

Démentez-moi donc, Monsieur, si vous l'osez.

Avec l'état de siège, vous ne pourriez plus imprimer ces alinéas factieux qui ont tant fait monter, assurez-vous, le tirage de votre journal ; le Mot (VOrdre se trouverait dans l'obligation de modérer le ton de sa polémique au pétrole; toutes les séditions qui grouillent dans l'ombre ou se manifestent avec audace seraient déconcertées. Cela ne fait pas de doute. Mais, du môme coup, un grand soulagement se

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produirait dans le pays apaisé, et les citoyens se prépareraient à marcher aux urnes en dehors des excitations perfides de vous et de vos amis; ce qui nous assurerait des élections plus loyales, plus sincères, plus patriotiques.

Vous ne sauriez le contredire, les républicains de toutes nuances, depuis les plus claires jusqu'aux plus foncées, sont en état d'insurrection contre Tordre, représenté par le gouvernement du Maréchal. Or, cet état d'insurrection constitue un danger pressant et presque formidable, auquel il est nécessaire de pourvoir d'urgence. Gomment y pourvoir efficacement sinon par les grands moyens énergiques, les moyens décisifs ?

Vous ne me répondrez pas, Monsieur, et je m'en console ; mais si vous gardez le silence, le public, notre juge à nous tous journalistes, en discernera aisément le motif. 11 devinera votre embarras, et, sans y compatir, il regrettera que vous ne consentiez pas à vous expliquer sur toutes les^graves questions du temps présent, vous bornant à produire des attaques au Maréchal, que vous prétendez congédier ou renverser, ou à décerner des admirations folles aux jacobins des diverses écoles, dont il vous plaît de préparer le triomphe.

Oui, Monsieur, vous ayez deux objectifs principaux, et vous entendez ne pas vous en écarter, dût la France y périr : la ruine du gouvernement actuel, la victoire girondine préludant à la victoire montagnarde. Triste égarement d'un esprit autrefois mieux inspiré, et contre lequel il faudra bien, un jour ou l'autre, que le pouvoir prenne des mesures vigoureuses. Ces mesures ne seront naturellement pas dirigées contre vous seul ; mais, si elles vous atteignent, les ayant provoquées, les ayant rendues indispensables au bien public, vous

ne serez pas autorisé à vous plaindre, et certainement per« sonne ne vons plaindra.

En résumé, pour couper le mal dans sa racine, e''est-àdîre pour vous empêcher, vous et vos amis, de ruiner Tordre social, ce n'est pas trop que le gouvernement du Maréchal décrète l'état de siège. Il y viendra, je l'espère; vous Vj contraignez chaque jour ; malheureusement il y met des atermoiements, et le dommage est tel que, pour peu que cela dure, bientôt il serait trop tard.

L'état de siège ne fut pas établi, et les élections, malgré quelques gains, tournèrent mal. Le 23 octobre, j'écrivais ceci, m'adressant encore à M. Emile de Girardin :

Les élections] n'ont pas répondu absolument à toutes vos espérances ; mais elles n'en ont pas moins justifié toutes mes alarmes. La majorité républicaine s'est amoindrie, en dépit de ce que vous annonciez ; mais elle existe très incontestablement, et il faudrait être aveugle pour ne pas voir le danger considérable qu'elle constitue pour le gouvernement comme pour la France.

Le gouvernement aura à lutter contre elle, s'il ne veut obéir à ses injonctions impérieuses. La France ne peut plus combattre, elle; mais elle soufifrira pout-étre jusqu'à en mourir.

Telle est la situation.

Ce qui nous a amenés là, tout le monde le sait, et vous, Monsieur, mieux que tout le monde : c'est la faiblesse du ministère, en même temps que l'audace de l'opposition; c'est

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l'habileté des manœuvres et la folie criminelle de nos divisions ; c'est, de part et d'autre, l'absence de patriotisme.

Les républicains ont combattu en s'inspirant de leurs passions, c'est-à-dire de leurs convoitises et de leurs haines. Les conservateurs ont lutté en s' assujettissant à des pratiques énervantes et en se frappant réciproquement d'exclusion. Les conseillers du Maréchal n'ont rien fait de ce qu'il fallait pour vaincre; les amis de M. Gambetta n'ont reculé devant rien de ce qui était de nature à les faire triompher. Vous aviez des armes, toutes les armes imaginables; nous n'avions rien, nous, que des théories platoniques, soumises aux rigueurs d'une légalité hostile ou idiote.

Dans ces conditions, l'issue de la bataille ne pouvait être douteuse, et si vous êtes victorieux, c'est surtout par notre faute. Nous sommes, en réalité, les auteurs de notre désastre, et c'est à nous que nous devons nous en prendre des malheurs qui menacent la patrie. Nous étions le nombre, nous étions le droit, nous étions la vérité, nous étions le salut. Et, parce que nous avons été mal dirigés, parce que nous nous sommes mal entendus, parce que nous avons manqué d'ordre et de discipline, surtout parce que le gouvernement n'a pas compris son intérêt et son devoir, nous voilà précipités dans une impasse terrible d'où nul ne sait comment on pourra sortir.

Cependant on aperçoit à des signes certains que vous êtes, vous les victorieux, comme embarrassés de votre victoire. Déjà dans vos rangs on hésite, on s'insurge, on a peur. Les uns veulent qu'on traite avec le Maréchal ; les autres se montrent rebelles à tout accommodement; ceux-ci prétendent que la révolution doit s'arrêter au point même où elle est

arrivée ; ceux-là exigent qu'elle pousse tout de suite jusqu'aux extrêmes. C'est à votre tour de vous livrer à la dispute et de subir la loi terrible de la discorde. Vous ne vous entendez plus; même il vous est interdit de vous entendre. Cela vient de ce que vos alliances reposent sur des bases éphémères et à la fois détestables. Tant qu'il s*est agi de combattre, vous avez obéi servilement au même mot d'ordre; maintenant que vous avez à vous partager nos dépouilles, vous procédez comme ces exploiteurs de grand'route quisentre-tuaientsous les yeux de leurs victimes, pour avoir chacun une meilleure part, sinon toute la part.

Le spectacle est bien pour nous intéresser et à la fois pour nous instruire.

Vous-même, Monsieur, qui, profitant de l'incroyable tolérance du pouvoir, avez tant aidé à notre défaite, vous commencez par vous séparer de vos complices et par modifier le dilemme brutal de M. Gambetta. Vous n'admettez plus le « se soumettre ou se démettre » qui vous avait séduit, le mois passé, et dont vous faisiez votre thème favori. Une vous plairait pas que le Maréchal se « soumît, » parce que ce serait encore le Maréchal. C'est le Maréchal que vous visez ; il vous causerait des alarmes tant qu'il « resterait; » or, vous exigez qu'il s'en aille, et vous l'exigez avec ces formes arrogantes qui vous sont familières, dans ce langage insolent que vous pratiquez si volontiers. Je ne sais si le Maréchal vous obéira; mais, à vous parler en toute franchise, je ne le crois point; et là-dessus je jurerais que vous ne vous faites aucune illusion. Toutefois vous daignez lui indiquer un autre parti à prendre, et j'espère que c'est celui-là qui aura ses préférences.

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« La démission ou la dictature. »

Ainsi parlez-vous. A vous vrai dire, Talternative est bien meilleure que celle résultant da discours de Lille, et j'estime que, sans le vouloir, sans le savoir peut-être, vous posez la question sur son terrain véritable. Oui, c'est bien cela : il faut que le Maréchal démissionne ou qu'il exerce le pouvoir dans toute sa plénitude. En dehors de là il n'y a rien que réquivoque, et Péquivoque, nous en sommes arrivés là où nul ne peut Taccepter. Seulement, si vous vous prononcez en faveur de la démission, vous me donnerez bien la liberté de me prononcer en faveur de la dictature.

En effet,

Si le Maréchal donne sa démission, il livre son ministère à vos vengeances ; il abandonne les fonctionnaires qui Tont loyalement servi ; il trahit la confiance que le pays a mise dans son grand dévouement; il se prépare le poteau d'exécution ; il jette la France en pâture à la pire des anarchies ; il voue son nom au mépris de la postérité, c'es-à-dire aux arrêts impitoyables de l'histoire.

Si le Maréchal prend la dictature, il complète l'œuvre imparfaite du 16 Mai ; il poursuit son effort pour le salut; il reste digne de ses engagements et maintient sa loyale parole ; il achève de rétablir l'ordre en France ; il se montre réellement fait pour les grandes entreprises; il étouffe la révolution ; il nous épargne une nouvelle Commune; il restitue à ce pays ses conditions vitales de grandeur, de prospérité, de sécurité ; il écarte la guerre étrangère et la guerre civile; il préserve d'une catastrophe finale cette société haletante eu si grand danger de mort; il devient du coup un bienfaiteur de l'humanité, un grand citoyen, un véritable grand homme.

Vous voyez que je n'élude rien. Vous posez la question pour qu^on la résolve. Je la résous ; tout au moins j'y réponds.

J'ai tout dit. Maintenant, Monsieur, j ^attends, et laissezmoi ajouter : j'espère.

J'avais tort, grand tort d'espérer. Le Maréchal ne prit pas la dictature. Il démissionna, à Texemple de Charles X et de Louis-Philippe, qui, avant lui, avaient abdiqué, n'ayant su ni vaincre, ni seulement résister. Au moins M. Thiers avait combattu : il était tombé en soldat, lui qui ne portait pas Tépée ; jusqu'à la dernière heure il avait défendu son pouvoir, lui qui n'avait jamais commandé les armées. C'était un désastre, un écrasement, une désertion. Et, de fait, le Maréchal, qui avait pris l'obligation de nous préserver, nous livrait; et, en nous livrant, il assurait le triomphe de la révolution, ouvrant devant le pays une perspective d'aventures dont le défilé devait être long.

Ce qui est pire, avant de se démettre, il s'était soumis. On l'avait comme enfermé dans un outrageant dilemme, et, au lieu d'en choisir Tun des termes, il avait consenti à les accepter tous les deux. On lui demandait insolemment de s'en aller ; avant de prendre congé, il s'était humilié. Gambetta se fit deux fois son maître ; il fut deux fois son serviteur. Ce n'était plus (( se soumettre ou se démettre, » c'est-à-dire l'un ou Taulre; c'était a se soumettre et se démettre, » c'est-àdire l'un et l'autre. Condition que jamais chef d'État

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n'eut à subir dans aucun pays où la civilisation a pénétré, et à laquelle le héros de Sébastopol, le vainqueur de Magenta consentit, par faiblesse de caractère ou incapacité d'esprit.

En acceptant le pouvoir en 1873, le Maréchal avait dit : (( Nous allons essayer de refaire la Monarchie ; si nous échouons, nous referons l'Empire, » Or, en 1875, il régularisait l'existence légale de la République, et, en se dérobant en 1878, il facilitait l'avènement du jacobinisme, avec toutes ses conséquences et toutes ses suites naturelles et forcées.

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