‹ Confidences d'un journalisteChapitre 15 sur 55 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Portrait de Gambetta. — Gambetta et Robert Mittcbell. — Le

a Grand Ministère, »

Gambetta était le chef victorieux de la Révolution triomphante. Il avait conduit avec une audace heureuse la campagne contre le Maréchal. Il pouvait envisager l'avenir avec une entière sécurité : sa dictature était à la fois prochaine et certaine ; elle ne pouvait s'évanouir que dans la mort.

J'ai peu de chose à dire de ce conspirateur heureux, que je n'ai pas connu personnellement — parce que, pour des motifs particuliers associés à des raisons d'ordre général, il me répugnait de le connaître.

Du reste, le (( fou furieux » dénoncé par M. Thiers a été si bien étudié par M. Edouard Drumont dans un magnifique chapitre de son livre la France Juive , qu'on ne pourrait presque rien ajouter à ce magistral portrait, digne de Ju vénal :

Le poids du cerveau disait le peu de fonds intellectuel qu'il y avait chez cet homme bruyant comme tout ce qui est vide. C'était un cerveau de ténor : effectivement, il y avait du ténor chez ce grand premier rôle de la politique, qui resta comédien jusque dans les moelles.

Ténor, certes ; artiste, jamais ! Rien n'est plus intéressant et plus instructif, selon moi, que Pétude de ce talent. On a ri à gorge déployée de ces phrases devenues légendaires : ,

Navrais, je connais vos besoins, je connais aussi vos moyens d'écoulement,,.

Audacieux coursiers^ élancez^vous sur cette mer qui vous sollicite par devant,,.

Vos applaudissements font plus que couronner mon passé : ils illuminent mon avenir,,.

Je trouv^ qu'il y a plus d'une occasion de rire dans le spectacle de ce malencontreux qui ne peut arriver à prononcer deux phrases correctes de suite ; il y a un enseignement à tirer de Pim puissance de cet étranger en parlant une langue qui n'est pas la sienne.

N'est-elle pas saisissante, cette impossibilité radicale, absolue, d'un homme qui possède certains dons, à lier deux idées dans une forme régulière ? Gambetta rencontrait d'instinct l'épithète ridicule et fâcheuse, comme Lamartine rencontrait la belle image, la comparaison vibrante et juste.

Pourquoi la langue fourchait-elle toujours à ce virtuose si habile comme exécutant. C'est qu'il n'avait absolument aucune fibre par laquelle il tînt au sol, qu'il ne communiait réellement avec aucun des sentiments vivant dans l'âme

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française. Il n^avait pas plus le sens exact des mots, nés en son absence pendant que les siens psalmodiaient Thébreu dans les ghettos d'Allemagne, qu*il n'avait la tradition de ces pensées magnanimes ou de ces notions innées, en quelque sorte, qui empêchent aussi bien les Français de frapper sur les faibles que de dire que Bouvines est une défaite.

Les mots, sans rapports entre eux, employés presque au hasard, indiquent merveilleusement Phomme qui ne tient à rien, le politique qui ne se rattache ni au passé ni à l'avenir.

Du spectacle de cet homme, qui a pu arriver à être un moment le maître de la France, sans parvenir à prononcer jamais une phrase française, qui a pu nous dérober notre bourse et n'a pu nous prendre notre style, il faut rapprocher l'aversion native et spontanée, franchement accusée, qu'ont éprouvée pour cet intrus tous les esprits lettrés, affinés, élevés. Républicains et conservateurs, catholiques et libres penseurs, tous ont été d'accord sur ce point.

Il faut écouter George Sand, la vieille républicaine, qui maudit et raille à la fois Arlequin dictateur,

Ecoutez encore Alexandre Dumas, qui complète en philosophe ce qui, chez George Sand, était surtout un mouvevement du cœur gonflé de dégoût. Dès 1872, il tire à cet infatigable déclamateur un horoscope qui s'est réalisé de point en point, et qui atteste chez l'écrivain une singulière puissance de prévision.

« Gambetta, dit-il, ne fait appel qu'à des instincts ; il ne rallie pas une âme, et il se retrouve toujours au point de départ. 11 passera sa vie à recommencer. Il prétend à être le maître de ceux qui n'en veulent plus avoir; il se croit le

dieu de ceux qui n^en ont pas. Rien à craindre, et, ce qui est plus triste encore, rien à espérer de cet homme. Il est purement verbal, 11 mourra d'un éclair de vérité, comme son aïeul le cyclope Brontês d'une flèche d'Apollon. »

Mais prêtez l'oreille. Une salle entière bat des mains; une salle qui contient tout ce que Paris compte d'illustre, acclame cette œuvre verveuse et hardie de Victor Sardou, qui du moins, nous venge un peu par le rire : Rabagas,

Qu'il est exact encore, le portrait de Daudet, le premier, le vrai, le bon, le portrait avant les retouches I Comme le Gambetta président de la Chambre est bien resté le Gambetta de la table d'hôte de la rue de Tournon I

« Il y avait là une douzaine d'étudiants méridionaux, — mais du vilain Midi — avec des barbes en palissandre, trop noires, trop luisantes, un accent criard, des gestes désordonnés et de grands nez tombants qui leur faisaient à tous des têtes de cheval,

<( Mon Dieu ! que ces jeunes Gascons étaient donc insupportables ! Quelle agitation dans le vide, quelle niaiserie, quel aplomb, quelle turbulence! Un d'eux surtout, le plus criard, le plus gesticulant de la bande, m'est resté particulièrement dans le souvenir. Je le vois toujours arriver dans la salle, lé dos voûté, roulant des épaules, borgne avec cela et le visage tout enflammé.

« Lui s'asseyait bruyamment, s'étalait sur la table, se renversait sur sa chaise, pérorait, frappait du poing, riait à fendre les vitres, tirait la nappe à lui, crachait loin, se grisait sans boire, vous arrachait les plats des mains, les paroles de la bouche, et, après avoir parlé tout le temps, s'en allait sans avoir rien dit! Gaudissart et Cazonal tout ensemble.

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c'est-à-dire ce qu'on peut imaginer de plus provincial, de plus sonore etde plus ennuyeux. »

Valère a vu surtout Thistrion : son Charonnas, sans être creusé à fond, est d'un relief étrange.

« La vulgarité même de Charonnas sert à sa vogue ; la banalité de son fond d'idées est Tengrais de son talent.

« Il a lu que Danton, avant d'éternuer dans le son, déclara qu'il ne regrettait pas la vie, ayant bien soiffë avec les buveurs, bien riboté avec les filles ; et il fait le soiffeur, le riboteur, le Gargantua et le Roquelaure.

« Ce mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunitienne emplit d'admiration les petits de la conférence Mole ou les ratés du café de Madrid, qui s'en vont criant à la foule :

(( — Heinl est-ce un mâle?

(( Cabotin ! cabotin ! »

Sur tous Gambetta faisait la même impression.

Cet élôignement pour lui de tout ce qui était intelligent et honnête était, d'ailleurs, assez indifférent à Gambetta.

Le mépris de l'homme, chez lui, était inextinguible, immense, profond, à croire qu'il avait passé sa vie devant son miroir.

Il méprisait ceux mêmes dont l'enthousiasme naïf et l'enfantine crédulité l'avaient élevé au pouvoir ; il affichait bruyamment Tespoir de faire égorger ceux qui avaient échappé à la Commune ; il les faisait recenser dans ce but peu philanthropique, et, quand ils avaient murmuré devant lui, il les menaçait de sa canne comme un garde chiourme aviné.

Ce mépriseur de tous finit méprisé de tous.

Et devant cet homme tout trembla, un jour, tout se courba, tout s'assujettit. Il avait Taudace, ce que conseillait Danton ; mais une audace sans ressort, lâche, misérable, odieuse. Et on lui obéissait ! Lui aussi décrétait la victoire ; mais il ne réussit qu'à développer le désastre. Il commandait aux généraux, les destituant lorsqu'ils étaient heureux, les humiliant lorsque, par sa faute, sa très grande faute, ils étaient contraints de battre en retraite. Grand stratège en chambre, il traçait des plans de bataille sans connaître les premiers éléments de la géographie la plus vulgaire, et se sauvait à toute vapeur quand sa précieuse existence lui semblait courir quelque danger.

C'est un tel homme, bavard et inconséquent, vantard et incapable, qui osa prendre en mains, après nos premiers malheurs, les destinées de la France. Et pas une protestation nulle part; partout la plus lâche obéissance.

Jules Favre, le faussaire éhonté à Paris ; Gambetta le viveur effréné en province : voilà ce qui succédait à l'Empire!

Un jour de 1881, je fis rencontre sur le boulevard de mon ami Robert Mittchell, qui fréquentait Gambetta à la Chambre et le voyait chez lui. Gambetta était, à ce qu'il paraît, un grand charmeur, et, après avoir menacé ses anciens c camarades » infidèles et hostiles de les « poursuivre jusqu'en leurs repaires, » il faisait

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une sorte d*évolution qui le rapprochait sensiblement des conservateurs. Robert Mittchell s'était laissé séduire, et il croyait exercer une heureuse influence sur les déterminations du futur dictateur. C'était à Tépoque où Gambelta, encore président de la Chambre, était pour ainsi dire mis en demeure de constituer ce qu'on a appelé depuis « le Grand Ministère. » Je tins ce langage à Mittchell :

(( G^est la conscience de sa fortune qui rend M. Gambetta ménager de ses œuvres et Pa prudemment écarté jusqu'à présent du ministère. En parfait calculateur génois, il eût voulu arriver à la première magistrature du pays sans passer par l'épreuve dangereuse du portefeuille ; il comprend, en effet, que le gouvernement, tel qu'il l'entend et le veut exercer, peut lui être fatal, et que, quand il y aura échoué, il ne restera rien de son parti et bien peu de lui-môme; il envisage que la lutte où il va s'engager doit lui devenir irréparablement funeste, et qu'il y succombera tôt ou tard, et bien plus tôt que plus tard.

« Son influence est grande, et il n'est pas jusqu'aux chancelleries étrangères qui ne comptent avec lui. On prétend même que M. de Bismarck a recherché sa conversation; ce qui est bien autrement sérieux que les entrevues du prince de Galles et les déjeuners du roi de Grèce. Cela durera tant qu'il ne sera pas ministre ; quand il ne le sera plus, tout son prestige, si l'on peut

appeler cela du presUge, se sera évanoui, et il ne vaudra pas beaucoup plus en Europe que le larmoyant Jules Simon ou le glabre Jules Ferry, sans parler de Tauslére Jules Grévy.

(( Il le comprend à merveille; et voilà pourquoi il décline obstinément Thonneur de former un cabinet. Seulement, cet honneur, cette charge, pour mieux dire, il ne parviendra pas à y échapper. Gela s'impose désormais à son autorité dominante; il faudra qu'il s'y résigne, dùt-il y périr.

(( Toutefois, il est hors de doute que la République, en usant cet homme, épuisera d'un coup ses cartes d^atout presque jusqu'à la dernière. Après lui, il ne restera que des subalternes sans autorité comme sans valeur, ou bien des écervelés qui nous précipiteront dans les pires aventures, ou bien des esprits froidement méchants, qui feront le mal pour le plaisir de voir le mal s'épanouir, et qui détermineront, sans hésiter, la chute finale de la patrie.

tt C'est là évidemment la pente, la pente inévitable de la Révolution exécrable dont nous parcourons depuis onze ans les étapes diverses. Il serait puéril d'espérer qu'on pourra s'y soustraire.

a M. Gambetta sera ministre, parce qu'il faut qu'il le soit; mais ce sera pour lui le commencement de la fin, sans que cela puisse être pour le pays, hélas 1 le signal prochain du relèvement et du salut. »

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MiUchell m'écouta avec une attention visible; puis, quand j'eus terminé, il me jeta ces mots : « Voulez-vous voir Gambetta, afin de lui dire vous-même ce que vous venez de me faire entendre? — Non, répondis-je. Ma parole semblerait inopportune ou môme importune à Gambetta. Je ne veux pas le voir. — Alors, m'autorisez -vous à lui répéter ce que vous m'avez dit? — Je n'ai aucune autorisation à vous donner. Mon langage n'a eu rien de confidentiel. Il vous appartient tout entier, soit pour le reproduire, soit pour Tensevelir dans le silence. »

Je ne sais si Mittchell entretint Gambetta de notre rencontre; mais il ne s'était point passé deux semaines que le « Grand Ministère » était formé.

A son avènement, je publiai ceci :

a C'est dit et il n'y aplusàs'en dédire : M. Gambetta sera ministre, premier ministre, ministre en chef, ministre comme il n'y a jamais eu de ministre, ministre imposé par un vote de la Chambre et subi sans contrôle par le Président. 11 régnera et gouvernera à la fois ; il agira en maître. C'est bien cela : il sera le maître, le seul maître; les autres, sans nulle exception, seront ses serviteurs.

(( Voilà où nous en sommes, nous autres, qui avons justement raillé et couvert de nos mépris comme de nos exécrations la dictature folle et imbécile de cet homme ; voilà où nous nous trouvons réduits après onze années

de République : avoir pour souverain M. Gambetta !

« Qu'en ad viendra- t-il ?

(( Ah ! c'est laque l'embarras commence. Ou M. Gambetta fera de la réaction, ou il se maintiendra dans les pratiques révolutionnaires. Dans le premier cas, sa queue, cette fameuse queue qui lui cause depuis quelque temps de si lourds soucis, le fera promptement repentir de sa trahison. Dans le second cas, il ne tardera pas à rencontrer le fossé où les gouvernements mal assis font toujours la culbute. Dans Tun ou l'autre, il s usera vite, très vite même, et on le verra s'effondrer, quelque jour prochain, dans une chute misérable.

« Gela est absolument certain, et il n'évitera pas le sort qui Pattend.

(( A bien prendre, il commet une immense maladresse en prenant le pouvoir ; et ses adversaires, les intransigeants, se sont véritablements montrés habiles eu le mettant dans Timpossibilité de s'y soustraire. Il ne gouvernera ni mieux ni plus mal que M. Jules Ferry, homme d'importance indiscutable; il se montrera sans doute plus arrogant encore et plus bruyant; il fera de la besogne irritante et tapageuse; il voudra même, par des artifices de politique génoise, sauver la République et lui-même; mais son œuvre, pour tant qu'elle dure, produira des fruits stériles ; c'est-à-dire qu'il échouera comme ont échoué les autres, et il s'usera et se perdra comme les autres se sont usés et perdus. Cela est fatal. Il n'y échappera point. »

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Le (( Grand Ministère » vécut deux mois à peine, et, lorsqu*il rejoignit les « vieilles lunes » dans le néant, il n'emporta ni regret, ni sympathie, ni estime. Il tomba lourdement, misérablement, sous Tindifférence, pire en*core que le mépris. Gambetta n'avait plus qu'à disparaître dans la tombe : il s'y dépêcha. Et cependant, on ne peut le contester, il laissa un vide dans le pays : cet homme, après avoir été cruellement néfaste, pouvait être utile. Il avait un rôle à jouer dans une évolution prochaine. Il avait montré ce que peut produire un tempérament gascon ; il avait usé de toutes les subtilités, et sa popularité malsaine s'y était greffée; mais il se trouvait, après ses triomphes déraisonnables et ses échecs humiliants, prêt pour une œuvre de réparation nécessaire. Il se rectifiait chaque jour; et, avec le temps, il fût vraisemblablement devenu un « esprit politique, » fruit rare qui manque depuis des années à la France et dont le défaut nous est pour ainsi dire mortel. Son linceul enveloppa dans ses plis un système, presque tout un régime. La République, meurtrie, fît comme une halte, perdant, avec son équilibre, l'une de ses forces essentielles et peut-être même la garantie de son avenir. Une sorte d'écroulement soudain Ta éprouvée, accompagnant une suite d'orages et préparant, au milieu de déchirements multipliés, des chutes désormais inévitables. Rien ne saurait plus, en effet, la conduire, la préserver et assurer son existence.

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