‹ Confidences d'un journalisteChapitre 16 sur 55 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

M. Emile de Girardin. — Jacquot, dit a de Mirecourt. » — ^jfes polémiques avec M. Emile de Girardin. — Lettres d'un Vivant à un Mort. — Questions brûlantes. — L'influence de M. Emile de Girardin sur les événements contemporains.

Dans un chapitre précédent j'ai parlé de M. Emile de Girardin. Il n'est pas inutile de fournir quelques détails au sujet de cet écrivain fécond et remuant, qui a joué pendant cinquante années un rôle considérable dans l'histoire politique de ce pays.

Au début de Tannée 1864, j'adressais à un ami les lignes suivantes :

Bagnères-de-Bigorre, 12 janvier 1864.

Je vous ai promis, un jour, de vous parler de M. Emile

de Girardin, avec qui je me suis trouvé autrefois en relations. Engagement téméraire I A présent, je m'aperçois que

je n^ai rien à vous dire de cet habile journaliste qui ne soit connu déjà.

M. Emile de Girardin est fort accueillant. Son logis n*a pour ainsi dire point de portes closes, et Ton y entre presque comme on veut, quand on y a été introduit une fois. Il cause volontiers et beaucoup, et, quand on Initient tête, la conversation, sans sortir toutefois des bornes permises, arrive jusqu'à la dispute. Comme tous les hommes à système, il est très absolu et. prétend avoir raison contre la raison ellemême. Il s'efforce d'imposer ses opinions à ses contradic* teurs et a recours alors à des artifices de langage d'une espèce assez rare, à des procédés qui n'ont rien de commun avec la grande éloquence sans doute, mais dont on ne saurait nier la valeur ingénieuse. Du reste, il a foi en lui-même — on pourrait presque dire en lui seul; et il s'étonne très sérieusement que ses destinées politiques n'aient point dépassé rhorizon du journal auquel il fournit depuis si longtemps une « idée chaque matin; )> il s'irrite de ne pas être un rouage actif dans la machine gouvernementale^ et de ne pas occuper Punique ministère qu^il a pendant si longtemps proposé de substituer à ceux existant aujourd'hui.

D^ailleurs, homme de formes charmantes, quoique un peu brusque, et d'une brusquerie un peu brutale, il aime la controverse, la sollicite, y pousse même, et semble avoir grand plaisir à ce qu'on ne soit pas de son avis, parce que cela lui donne prétexte à développer ses théories. Les années qui ont passé sur son front presque sans y laisser de rides, n'ont pas corrigé sa plume de journaliste, toujours téméraire et paradoxale ; mais elles n'ont pas non plus rembruni son esprit, invariablement jeune, vif, plein de ressort, riche en

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ressources et nourri encore d'illusions sans bornes. Si je voulais être sévère, je dirais que l'expérience n'existe pas pour lui, c'est-à-dire qu'il a conservé toutes ses chimères et qu'il affectionne passionnément les écarts de ses premiers jours.. L'homme chez lui ne semblant pas encore arrivé à la période de la maturité, on peut lui appliquer en toute justice le mot fameux de Chateaubriand : « 11 vieillit dans son enfance. »

Ne vient-il pas de résumer ainsi son programme en matière de liberté :

« Aux gouvernants le droit de tout faire.

« Aux gouvernés le droit de tout dire. »

Et il ajoute, pour compléter sa pensée:

« Avec le droit de tout dire pour contrepoids, le droit de tout faire ne serait pas à craindre ; avec le droit de tout faire pour contrepoids, le droit de tout dire ne serait pas à redouter. »

Allons tout de suite au but et disons net qu'un pareil système constituerait le pire désordre. Son premier effet serait d'amener entre les gouvernants et les gouvernés une lutte sans rémission, qui aboutirait infailliblement à l'oppression ou à Tanarchie. Entre ces deux extrêmes, il n'y a pas de milieu. C'est en vain que l'on parle de pondération et d'équilibre : un plateau de la balance doit toujours emporter l'autre. Mettez-les aux prises, « tout faire » triomphera de « tout dire, » ou bien « tout dire » égorgera a tout faire. » Cela s'est vu déjà.

La théorie de M. de Girardin, en même temps qu'elle autorise le despotisme, l'autocratie, la tyrannie, le bon plaisir

même du pouvoir, ouvre les clubs, rend à la presse toutes ses licences passées et transporte le forum sur la place publique. Voilà le double terme, le terme infaillible, inévitable du système. Mais lorsqu'on y aura atteint, où sera l'autorité? où sera l'obéissance? Il n'est pas tout à fait indiflPérent de le savoir. On a oublié ce détail, et, si je faisais ici de la politique, j*insisterais pour qu'on daignât me le fournir.

Je dis plus haut que M. Emile de Girardin était très accueillant. Plus d'une fois j'ai éprouvé que, si en politique il nourrissait des ressentiments féroces, il n'avait absolument pas de rancune dans la vie courante. C'est ainsi que, après m'avoir eu pour contradicteur et même pour adversaire [dans des différends graves, il n'a pas hésité à m'ouvrir obligeamment ses tiroirs, où j'ai puisé des armes accablantes contre un vilain personnage nommé « Jacquot, » qui se faisait pompeusement appeler « de Mirecourt. »

« Jacquot, » que j'avais chassé de mon cabinet en lui disant un peu durement son fait, m'intenta un procès. J'étais désireux de le confondre, et, pour cela, je m'adressai à M. Emile de Girardin, qui avait dans sa bibliothèque les dossiers de tous les hommes avec lesquels il s'était trouvé en relations. C'était un arsenal précieux et souvent terrible. Le dossier de « Jacquot » me fut confié, et j'y trouvai la preuve écrite et signée que mon adversaire avait essayé de pratiquer le chantage « dans les grands prix » vis-à-vis du directeur

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de la Presse, Les lettres de « Jacquot » furent lues en plein tribunal ; « Jacquot » en demeura confondu, de même qu'il avait été abasourdi par des révélations puisées chez Veuillot et chez plusieurs autres ; finalement il perdit son procès et fut contraint d'aller traîner ailleurs sa plume flétrie !

En diverses occasions j'ai eu avec M. Emile de Girardin des polémiques d'une certaine vivacité, notamment en 1866, époque à laquelle je lui écrivis une suite de lettres publiées d'abord dans mon journal, ensuite en un volume portant ce titre : Lettres d'un Vivant à un Mort. Mais où j'engageai vigoureusement la bataille contre lui c'est en 1877, époque à laquelle je lui adressai une autre suite d'épîtres, groupées en un autre volume intitulé : Les Questions brûlantes.

Je débutais ainsi :

Votre destinée est de changer toujours. Vous ne voulez pas apparemment être « l'homme absurde. » Seulement, à force de vous modifier à plaisir, vous tombez dans ce que vous-même avez appelé « le gouffre. » Vous avez été royaliste ardent ; plus tard, vous vous êtes déclaré impérialiste à outrance ; voici que vous êtes, en suivant les pentes, devenu républicain presque farouche. Etrange aventure d'un esprit ingénieux mais mal équilibré, d'un cœur sans cesse en proie au trouble, d'une âme inquiète et sans but véritable. Toutes ces transformations successives font de vous une sorte de

curiosité sans doute ; mais elles vous enlèvent tout crédit : à tous vous êtes devenu suspect, et ceux*là mêmes que vous défendez n'ont pour votre talent ondoyant et subtil ni sympathie, ni attention, ni déférence.

Quelle chute n'est pas la vôtre ! Mais aussi comme vous justifiez bien le délaissement qui vous frappe î

En 1&70, vous étiez membre, avec cinq ou six autres dont j'avais l'honneur d'être, du Comité central plébiscitaire qui, pour la seconde fois, affirmait TEmpire. Tous nous sommes demeurés fidèles à notre foi. Seul vous avez déserté; seul vous avez trahi. Pour ceux qui connaissent vos instabilités, cela n'a rien qui surprenne ; toutefois vous devriez conserver quelque pudeur à l'égard de ce que vous avez semblé aimer, et ne pas afficher des hostilités implacables contre ce qui a été Tobjet de vos glorifications. Le malheur a je ne sais quoi de sacré qui devrait le mettre à l'abri de l'outrage, et l'on se déshonore en Toôensant, alors surtout que l'on a adoré l'idole et qu'on a été, par aveuglement, par infatuation, par affolement d'orgueil, Tun des artisans principaux de sa ruine.

Vous détestez l'Empire tombé. Monsieur ; vous n'aviez pas assez d'admiration pour l'Empire debout. Toutefois, si l'Empire s'est écroulé, c'est qu'il a eu le tort d'écouter vos avis, et de devenir libéral quand la France lui demandait instamment de demeurer autoritaire. Mais êtes- vous bien fondé à lui faire un crime d'une catastrophe dont vous êtes l'auteur, ou tout au moins co-auteur? Avez- vous le droit de lui jeter violemment la dernière pierre, quand, au gré de tous, il a été votre victime ?

Ah ! Monsieur, vous aviez un meilleur rôle à remplir. En

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vous en écartant, vous provoquez contre vous les légitimes sévérités de l'opinion, qui, Dieu merci, ne vous ménage pas.

Quoi qu'il en soit, amoureux que vous êtes du sophisme, vous osez prétendre qu'il n'existe rien pour la France entre ces deux extrêmes — la Royauté du droit divin, la République du droit populaire. Vous ne voulez pas voir l'intermédiaire, c'est-à-dire la démocratie organisée, puisant son autorité dans le vœu national et s'épanouissant dans l'hérédité monarchique. Pour les besoins de la cause dont vous vous êtes fait le champion, vous proscrivez le régime qui gêne le plus vos nouveaux clients, parce qu'il est le mieux en rapport avec les mœurs, les directions, les volontés, les intérêts eux-mêmes du pays. Vous êtes un très habile comédien ; toutefois votre jeu d'à présent est trop grossier pour séduire les foules, et votis avez figuré dans trop de pièces politiques pour que, sous votre dernier masque, n'apparaisse pas l'ancien personnage, celui qui, ayant été un député tout dévoué à M. Guizot sous Louis-Philippe, aspirait à devenir, sous Napoléon III, un sénateur prêt à emboîter le pas de M. Rouher. Non, Monsieur, non : vous ne trompez plus personne, et pas même chez vos nouveaux alliés, votre transformation scandaleuse ne vous portera profit. M. Gambetta tolère que vous serviez son dessein ; mais, s'il avait la puissance qu'il a l'audace insolente d'espérer, il ne ferait pas de vous-même un commis aux écritures dans un ministère de second ordre.

Plus loin, je disais :

Vous avez, cela est incontestable, un très grand talent de

polémiste. Avec d'autres procédés, vous êtes aussi fort que M. Veuillot, et bien plus à redouter. La lutte vive, acharnée, implacable, est depuis longtemps votre spécialité, et malheur à celui que, dans votre passion violente, dans votre caprice, dans votre calcul plutôt, vous choisissez comme adversaire. Vous le poursuivez sans relâche, en effet, avec une obstination farouche, et, si l'on ne trouvait moyen d'y mettre ordre, vous en feriez, avant peu, des débris. Autrefois, c'était le général Cavaignac que vous accabliez de vos haines, parce qu'il était trop républicain ; à présent, c'est le maréchal de Mac Mahon, parce qu'il ne Test pas suffisamment, à votre gré.

Cavaignac se débarrassa de vous en supprimant votre journal et en vous consignant à la geôle; plus généreux ou plus confiant en lui-même, le duc de Magenta néglige de vous punir : aussi vous en donnez-vous à cœur joie contre lui, vous acharnant à le détruire au profit de M. Gambetta, de M. Naquet, de M, Rochefort ou de vous-même ; car il n'est pas du tout démontré que vous n'aspiriez point, dans l'orgueil que vous nourrissez, à la présidence de la République, une République faite d'utopie et aimable à l'égal de celle dont M. Jules Simon voulait nous faire jouir.

Le général Cavaignac s'était sans doute montré un peu vif à votre égard, et l'on sait comment vous l'en avez puni; mais il me parait. Monsieur, que les ministres du Maréchal usent, vis-à-vis de vous, d'une longanimité trop longue et bien dangereuse. Ils vous laissent dire, ils vous laissent faire, et, chaque jour, en démolisseur persévérant, vous enlevez une pierre de la forteresse qui nous défend contre Pinvasion des barbares. Ils ont tort; et, pour peu que cela dure, ils l'éprouveront cruellement.

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M. Emile de Girardin me répondit en termes courts^ mais vifs, et la lutte s'accentua. Je la continuai ainsi :

Vous daignez rompre le silence et descendre de votre piédestal pour vous occuper un peu des lettres que j''ai l'honneur de vous écrire. C'est là un témoignage de bienveillance dont je vous sais gré et qui me comble d'un légitime orgueil. Toutefois, des malins trouveront peut-être que vous y mettez de la mauvaise humeur et diront que vos alinéas, pour être brefs et cassants, n'en sentent pas moins l'embarras et même un peu la confusion. Je n'aurai pas, bien entendu, Timpertinence de penser ou de dire comme eux, et j'estime tout parfait dans les lignes que vous voulez bien me consacrer. Tout, même le titre de votre article. La Démence 'politique^ voilà qui est net et triomphant. Seulement j vous avez oublié d*indiquer à qui de nous deux s'appliquent ces mots-là; et, ne me sentant nullement atteint de folie, vous me permettrez de croire qu'il s'agit de vous. Je n'aurais jamais exigé de votre plumrt un jugement si sévère sur votre état présent; miais, puisqu'il vous plaît de le caractériser ainsi, je n'y veux certes point contredire.

Cependant cette « démence politique » vous rend^ en réa* lité, le plus dangereux des journalistes de ce temps, et le gouvernement du Maréchal n'a point d'ennemi plus redoutable que votre journal. Vous êtes le premier des démolisseurs, le plus persévérant, le plus implacable, le plus habile, et si l'on vous laisse faire, vous aurez raison du duc de Magenta comme vous avez eu raison du général Gavai* gnac. Mais après? Après, vous vous appliquerez à détruire votre œuvre, ne tolérant pas que quelque chose au monde puisse

se maintenir sans que vous en poursuiviez la ruine. Pour qui vous a pratiqué, Monsieur, telle est Tévldence ; mais il D^en est pas moins ^rai que le train d^opposition que vous menez est bien autrement terrible que celui du Radicaly de la Marseillaise et du Mot d'Ordre; il n'en est pas moins vrai non plus que, si Ton ne trouve point quelque moyen d'étrangler votre polémique, vous ferez plus de mal, à vous seul, au pays que tous les journaux radicaux ensemble.

Vous voyez, Monsieur, que je sais rendre hommage à la puissance de votre génie d'opposition. Aussi avez-vous bien tort de ne pas m'encourager à poursuivre cette correspondance, qui, si j*en juge par Taccueil qu^on lui fait, n^estpas «ans quelque intérêt pour le public. Au lieu de cela, vous prenez de grands airs pour dire : « Je cite et ne réponds pas. »

Vous répondez en fait; mais vous n'y employez pas toutes les ressources de votre habileté, et j'ai presque lieu de m^en plaindre. C'est à peine si, après avoir manifesté de la colère, vous abordez la note ironique. Le soin de votre défense mérite mieux que cela et vaut davantage. Et puis, vous avez la plaisanterie un peu funèbre et votre rire semble contraint. Parlant, en effet, des lettres que je vous ai adres-* sées, vous dites : <c Entre ces articles et ceux de certains journaux publiés ri. Paris, en 1871, pendant la Commune, articles qui poussaient à la démolition de la maison de M. Thiers, où donc est la différence? » Un peu plus, Vous prétendriez que je ne suis ni plus ni moins qu'un amoureux du pétrole. Eh non ! Monsieur, Je ne veux pas du tout qu'on saccage votre beau logis et qu'on en fasse des ruines; tout au plus je demande qu^on ne Vous permette pas de vilipender Tautorité, d'anéantir le pouvoir du Maréchal, de nous

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livrer de nouveau aux excès de la Révolution et de jeter la France entre les bras des jacobins. Je suis pompier, parce que vous allumez rincendie, et je voudrais, quand vous devenez un ravageur radical, après avoir été un royaliste fervent et un bonapartiste à tout poil, qu'on nous protégeât contre vous-même, en préservant le pays de vos coups. Estce donc là attenter à l'intégrité de votre « maison » et vous menacer dans vos meubles ?

Vous avez méconnu, altéré, exagéré, défiguré le sens de ma polémique, parce qu'elle vous importune et vous gêne peutêtre. C'est là une pratique véritablement indigue de vous et qui n'est point dans vos habitudes. Je m'en suis pris à votre journal, comme vous vous en preniez, lorsque vous étiez l'un des rudes champions du conservatisme, aux journaux les plus pernicieux de la Révolution ; mais de là à ce que vous dénoncez il y a tout un monde. Laissez de tels procédés aux faibles et aux inexpérimentés ,et daignez ne pas me confondre avec les grands coquins que vous détestiez jadis et dont, j'ai la douleur de le dire, vous êtes devenu l'auxiliaire et pour ainsi dire le complice.

La polémique se maintint ainsi pendant plusieurs mois; mais M. de Girardin s'en fatigua personnellement et chargea quelques-uns de ses sous-ordres de la poursuivre, à sa place. Moi, je ne m'en lassai point et la continuai vigoureusement, a tenant mon homme » et me gardant de le lâcher. Je lui dis, par exemple :

Hier^ la FrancCy sous prétexte que vous ne Voulez pas me

répondre, ' me consacre deux articles en trois colonnes. Ces articles- là ne sont pas de vous : ils émanent de quelque infime, badin et à la fois inexpérimenté.

Dans le premier, Pécrivain compare mon humble personne à cet homme odieux et sinistre qui a nom Henri Rochefort. Il trouve cependant entre nous deux cette différence « que M. Henri Rochefort a de Tesprit et que je n'en ai pas. » Je me consolerai, Monsieur, de n'avoir point d'esprit, siTesprit conduit à être un des pires coquins politiques de ce temps ; à ce prix-là, laissez-moi croire que vous ne tenez guère à en avoir plus que moi, et que déjà vous avez donné sur les ongles au jeune plumitif qui vous compromet en une aussi étrange compagnie.

Dans le second article, où il est dit, par une Ironie trop amôre, que « seul vous n'avez pas varié, » on avance ceci :

«... Que tenter ou imaginer?

« — 11 y a un moyen.

(' Lequel?

« C'est de faire attaquer à outrance personnellement le directeur de la France par toutes les forces réunies de la presse ministérielle de Paris et de province, surtout de province.

« Essayons de ce moyen, faute d'un meilleur.

« Et M. Ernest Merson a donné l'exemple, à Nantes, dans l'Union Bretonne.

« Au tour maintenant de M. Duval, à Bordeaux, dans la Province,

Etc., etc. »

Je ne sais si votre collaborateur a autant « d'esprit » que

M. Henri Rochefort; mais vous me permettrez de vous dire qu'il ne lui cède en rien pour Taudace et Tim pertinence. Il fait une confusion bien surprenante en signalant V Union Bretonne comme une feuille « ministérielle, » et il ment lorsqu'il avance qu'en écrivant ces lettres, dont vous semblez mal endurer la franchise, j'ai obéi à une incitation étrangère.

Sur ces questions-là, Monsieur, je ne plaisante jamais, et je vous serai fort obligé de veiller à ce que de semblables écarts ne se produisent plus dans votre journal à mon encontre. Usant très librement de tous les droits de la polémique, il me convient moins qu'à personne d'en décliner les responsabilités ; mais, une fois la discussion engagée, j*entends qu'on ne dépasse pas vis-à-vis de moi les bornes de la loyauté, que moi-4nême je sais toujours respecter vis-àvis de mes adversaires.

Plus tard, m*adressant toujours personnellement au directeur de la France, je lui dis :

C'est votre journal qui l'a dit :

(( Vous êtes le seul qui n'ait jamais changé. »

Pour vérifier cette parole un peu bien absolue, voilà qu'aujourd'rjui même vous faites deux choses :

La première est d'avancer une énormité, qui serait grotesque et bouffonne si elle n'était écœurante :

« Je soutiens, dites-vous, que le radicalisme n'est qu'un fantôme ; qu'il n'y a en France ni radicalisme ni radicaux.»

La seconde est d'excuser l'établissement de la Commune, de le justifier même, en attendant sans doute que vous en affirmiez la majestueuse glorification»

Cela dépasse toutes vos audaces, Monsieur, et Ton ne sait plus si Ton doit vous considérer comme un fou plutôt que comme un simple malfaiteur.

Comment ! il n'y a pas de radicalisme en France ? Deman* dez cela à M. Henri Rochefort : vous verrez de quelle sorte il vous répondra. Comment! il n*existe pas de radicaux? Interrogez les mânes généreuses de Raoul Rigault et de Ferré, sans parler de la conscience si pure de M. Duportal, de M. Ranc, de M. Félix Pyat, même de MM. Gaillard père et fils : vous verrez leur indignation ; vous entendrez leurs protestations légitimes ; vous éprouverez le contre-coup de leur juste colère.

Non, Monsieur, le radicalisme n^est point un fantôme : c'est une réalité terrible et très redoutable ; c'est l'ennemi ravageur; c*est le poison; c'est le feu; c'est la peste; c'est rinondation; c'est la tempête; pour tout dire en un mot, c'est une calamité. Vous le savez, vous le voyez, vous le sentez^ et vous osez nier son existence; vous osez prétendre que nous sommes des visionnaires quand nous le signalons comme la menace formidable qui plane sur les sociétés modernes !

Qui prétendez-vous tromper. Monsieur? qui voulez-vous trahir?

M. Gambetta nous a fourni la formule de la « liquidation sociale », et M. Laurent Pichat nous en a donné le programme. En compagnie de leurs complices, ils marchent vers le but, l'un, « lentement et sûrement, » l'autre, parles voies rapides. lis veulent d'abord tout détruire pour édifier ensuite suivnnt leur aimable dessein ; ils travaillent en premier lieu à supprimer l'Exécutif pour n'avoir qu'un seul

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pouvoir y quelque chose de modelé sur la Convention de 1792; ils détruisent la religion comme gênante et surannée ; ils abolissent les armées permanentes, parce qu'ils font mine d^avoir peur des prétoriens ; ils biffent la magistrature pour lui substituer je ne sais quelle institution sauvage ; ils bou** le versent le système financier et anéantissent la fortune pu» blique ; ils font appel à tous les appétits, ils évoquent toutes les haines, ils excitent toutes les convoitises. Ils achèvent dans le socialisme la révolution commencée, il y a bientôt cent ans, dans la politique. Ils continuent Robespierre, ressuscitent Babœuf et complètent Marat. Et vous dites quUl n* existe pas de radicaux ; vous prétendez que le radicalisme est une chimère et que nous sommes des insensés, des peureux, des menteurs, en parlant du « spectre rouge! » Ah! Monsieur, on demeurerait confondu devant Timpudence de votre langage, si Ton n'avait pas à réagir contre les périls de votre affolemçnt.

Puis, revendiquant une sorte de solidarité dans les affreux crimes de mars, d'avril et de mai 1871, vous dites que ces crimes ont été provoqués par l'Assemblée de Yersaillesy (( suspecte à la population parisienne; » et vous partez de là pour outrager notre armée, pour comparer nos soldats aux incendiaires de la Commune, et pour placer la grande figure de Napoléon 1"^ sur le môme plan que l'homme immonde qui ordonna le massacre de l'archevêque, de M. Bonjean, des dominicains d'Arcueil et autres otages.

Cela donne froid de vous lire, et l'on se demande si vous ne vous êtes pas posé un défi à vous-même pour savoir jusqu'où un journal peut aller dans la voie de l'extravagance sans qu'on essaye de lui(( tordre le cou. »

Cependant il faut vous rendre cette justice que vous appelez Pexécution des otages une « monstruosité. » C'est gros cela, et vous allez tout de suite vous compromettre. Il est vrai qu'en écrivant ce mot-là vous avez fait une réserve prudente, afin de ne pointvousbrouiller avec le radicalisme, qui est un <( fantôme, » et avec les <( radicaux, qui n'existent que dans l'imagination épouvantée des réactionnaires : vous avez dit que cette « monstruosité » était la « moins excusable » de toutes « celles commises par la Commune de Paris en 1871. » Expliquez- vous un peu : les autres « monstruosités, » comme Hocendie des Tuileries, de THôtel det Ville, des théâtres, du palais de la Légion d^Honneur; comme la complicité de Tinsurrection avec les Prussiens; comme la fusillade de la place Vendôme et la destruction de la Colonne ; comme l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, toutes ces « monstruosités » étaient plus « ex* cu«?ables » que « l'exécution des otages; » mais « Texécution des otages » pouvait jusqu'à un certain degré « être excusée; » elle était « moins excusable^ » il est vrai, mais on ne saurait la considérer à l'égal d'une « monstruosité ■» absolument « inexcusable, » comme le 18 Brumaire, par exemple, ou comme le 2 Décembre, ou comme le 16 Mai.

Voilà ce que vous « n'excusez » pas, et vous avez bien raison. Le 18 Brumaire a ouvert une époque merveilleuse de force et de grandeur; le 2 Décembre nous a donné vingt ans de prospérité sans seconde, de puissance, de sécurité ; le 16 Mai peut, si Ton sait en jouer habilement, sauver la France de vous et de vos complices. N'est-ce donc pas plus qu'il n'en faut pour justifier vos exécrations violentes ?

Monsieur, vous êtes digne de devenir directeur du Mot

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d'Ordre, . . Entre le Mot d^ Ordre et vous il n'y a pas, en effet, de différence appréciable. Il est plus franchement que vous, dans la logique des choses et des hommes; mais cVst tout. Il fait son métier ; je ne sais pas si vous faites le vôtre ; mais vous rivalisez si bien avec lui, dans le même but funeste, que vous ne dépareriez certainement pas son personnel en devenant son inspirateur, son chef et son guide.

Le parti « radical, » dont vous, contestez l'existence, n'est ni aveugle, ni ingrat. Il n'est pas aveugle, parce qu'il connaît bien les siens; il. n'est pas ingrat, parce qu'il est dis-^ posé à récompenser l'assistance de ceux qui le servent. Or, il vous utilise pour le présent, en attendant qu'il vous comble d'honneurs dans l'avenir. C'est votre journal, en effet, qu'il a choisi comme le principal instrument de sa propa-n gande, estimant que nul n'est plus habile que vous pour les œuvres de destruction et de perversion. Mais n'est-ce pas là un motif suffisant pour que le gouvernement ouvre un œil vigilant sur votre abominable polémique, et que, ne voulant pas vous envoyer à la Conciergerie, comme fit un jour le général Cavaignac, il vous consigne, par mesure de salubrité publique, dans la maison du docteur Blanche ?

Un jour, M. Emile de Girardin eut Tétrange fantaisie d'adresser au Prince Impérial une série de lettres dans lesquelles il couvrait d'outrages la mémoire de TEm^ pereur. Saisi d'indignation, je lui écrivis ceci :

Le procédé est nouveau, et l'.on n'avait jamais vu avant vous, Monsieur, un homme assez abandonné de Dieu pour oser adresser à un fils, prince ou non, tout le stock de haine

basse et lâche qu*ll a amassé contre son père. Cependant je me trompe : le savetier Simon agissait de la sorte vis-à-yis de l'Enfant infortuné dont « Tédu cation » lui avait été confiée par la Convention nationale ; et vous savez de quel légitime mépris l'histoire a accablé ce misérable. Est-ce donc que vous voulez que la postérité vous confonde dans ses réprobations indignées avec le jacobin qui dictait à Louis XYIl une accusation affreuse contre la Reine-Martyre?

En vérité, on demeure confondu à la vue de votre scanda* leuse audace.

. Monsieur, supposons ceci : Un homme n'a pas d'acte de naissance bien régulier; son état civil n'a jamais pu être établi; même il ne connaît pas au juste son âge. Cet homme a traversé des aventures judiciaires dans lesquelles sa répu« tation a laissé quelques lambeaux; il ne passe point pour un ange de pureté, et on le considère, sous bien des rapports, comme certainement vulnérable. Mais si Ton voulait l'incriminer pour ces choses, et le vilipender, et lui faire quelque sanglant reproche, n'est-il pas vrai qu'on descendrait tout de suite au dernier rang des cœurs et des âmes en choisissant précisément son enfant pour en recevoir la perûde et cruelle expression?

On sent cela plutôt qu'on ne le dit, et l'on s'épouvante presque à voir que vous n'en fassiez nul état, alors que vous devriez être le premier à le tenir en estime et en scrupule.

Et quand vous vous adressez au Prince Impérial pour injurier TEmpereur, vous savez bien que le Prince Impérial ne vous répondra pas. Il ne peut s'y abaisser, lui si digne dans Tinfortune imméritée qui l'a atteint. Sans cela, vous ne prendriez pas, vis-à-vis de lui, la licence effroyable dont vous

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donnez le douloureux spectacle. Mais alors votre initiative est-elle brave, et pouvez-vous, môme au regard de vos complices républicains, avoir quelque mérite à prendre une telïe attitude d'agression et d'outrage? Ce n'est pas à vous que cette question s'adresse : j^aurais peur que vous ne la comprissiez pas ; c^est à la conscience publique, notre juge à tous. Or, la conscience publique a horreur des lâchetés stériles, et elle accable de ses répulsions ceux-là qui s'en rendent coupables.

A ces lignes virulentes j'ajoutai celles-ci :

Monsieur, vous souvenez-vous d'un déjeuner qui eut lieu, aux Tuileries, quelques jours après le plébiscite de 1870? A ce déjeuner assistaient les membres du Comité plébisei* taire. Parmi les convives il en était un qui célébrait un peu bruyamment la « gloire impérissable de l'Empire, » et qui disait à l'Empereur ces paroles : « Continuez, Sire, continuez votre œuvre haute et souveraine. Le pays est avec vous ; nul ne peut vous disputer son dévouement et son affection. Vous êtes grand, d'une grandeur qu'aucun monarque n^a jamais atteinte. Dès ce moment, vous dépassez votre oncle. A vous deux, vous avez refait la France à votre image. Il a créé une dynastie ; vous, vous l'avez ancrée dans le cœur de la nation. Personne ne Ten arrachera. Il a maté la révolution ; vous, vous l'avez définitivement apaisée et vaincue. L'avenir vous appartient, et votre Fils régnera, appuyé sur vos deux gloires fécondes et immortelles. Désormais vous pouvez vivre tranquille et mourir en paix. »

Celui qui tenait ce langage enthousiaste, c'est vous, Monsieur ; c'est vous-même.

102 CONFIDENCES l/UN JOURNALISTE

Vous BD avez perdu le souvenir, à ce qu'il paraît, raime à espérer que vous ne m^en voudrez pas trop de vous le rappeler.

Il est vrai que, ce jour-là, vous êtes sorti du palais impérial avec une déception, un grief, une colore sourde. Vous aviez espéré trouver sous votre serviette une nomination de Rénateur, et votre espoir ne s'est pas immédiatement réalisé.

Voilà le crime, le véritable crime do^t vous punissez II présent Napoléon 111,

Seulement, dans vos farouches vengeances, ne mettez pas complètement en oubliée que tout galant homme observe et respecte : et si vous tenez absolument à offenser la mémoire du vieil Kmpereur mort dans l'exil, cherchez du moins quelque autre que son Fils pour confident direct de votre extravaprance et do vos haines.

De tout cela M. do Girardin ne se fâcha sérieusement pas. Il me bouda bien pendant quelque temps ; mais, en 1880, nous reprîmes nos relations courtoises, sinon amicales, et, quand il mourut je crus de mon devoir de rendre hommage, sinon à la fermeté de ses convictions politiques, au moins à sa grande habileté de journaliste.

S'éiant improvisé Tun des derniers parmi les financiers, au lieu de demeurer Tun des premiers parmi les polémistes de son temps, il s'était ruiné à ce point que sîi succession n'a pu parvenir à payer ses dettes.

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