‹ Confidences d'un journalisteChapitre 17 sur 55 · CHAPITRE XIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIU

La Constitution de 1875. — Ma déclaration. — Je suis poursaivi sur

Tordre du garde des sceaux.

M. Emile de Girardin a exercé une influence considérable sur les événements contemporains. Par exemple, il contribua sérieusement à Pélection présidentielle du 10 décembre, et il pesa d'un certain poids dans le vote de cette chinoiserie qui a pris place dans notre histoire politique sous le nom de « Constitution de 1875. »

Lorsque cette Constitution, qui légalisait la République à la majorité d'une voix, fut sortie des combinaisons obliques d'une Assemblée aux abois, mon premier soin fut de protester contre elle.

Voici en quçls termes je m'exprimai :

Un journal légitimiste d'Angers, V Étoile y publie cet article

plein de courage, de bon sens et de logique, que nous tenon à reproduire :

(c Les républicains voudraient que toute discussion sur la forme de gouvernemeut fût désormais interdite. Ce qu'ils vont demander tout d'abord au nouveau ministère, c'est quUl prenne d'énergiques mesures de répression contre les Journaux qui se permettraient encore de parler de monarchie* Nous ne savons jusqu'à quel point le nouveau ministère se prêtera à leurs exigences. Ce que nous pouvons dire, c'est que nous sommes parfaitement résolus à ne tenir aucun compte des mesures dont on nous menace.

<c Nous contestons au gouvernement actuel le droit dUm« poser silence à nos convictions monarchiques. La République est fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. Or, cette souveraineté implique la liberté pour tout citoyen d'ex^ primer ses opinions, ou elle n'est qu'un mensonge. Tout ce qu'on peut nous demander, c'est de ne pas nous insurger par des moyens violents contre les décisions de la majorité ; c'est de subir la République tant qu'elle aura pour elle la loi du nombre ; mais nous interdire le droit de la discuter, le droit de signaler ses inconvénients et ses dangers, le droit de la combattre dans la presse et dans les élections, le droit d'affirmer notre foi royaliste, c'est ce que nous ne sommes pas près d'admettre.

« Le vote du 25 février n'a pour nous que la valeur de ce qu'on est convenu d'appeler un fait légal. Le gouvernement de Robespierre, lui aussi, avait la prétention de représenter la légalité. Nous ne sommes pas d'humeur à attendre que la troisième République nous ait ramenés au régime de la guil-

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lotine pour protester contre la nouvelle expérience qu'on est en train de faire. »

Notre honorable confrère d* Angers a cent fois raison, et la véritable conduite à suivre par tous les monarchistes de TEmpire aussi bien que de la Royauté est précisément celle qu'il indique.

On a fait la République en dépit des engagements antérieurs, qui avaient pour objet de maintenir la trêve des partis et d'ajourner jusqu'en 1880 l'établissement d'un régime défini, sinon définitif. Mais cette usurpation d'une Chambre sans mandat sur les droits imprescriptibles de la souveraineté nationale ne saurait nous obliger, ni même nous engager. Avant comme après, nous sommes maîtres de nousmêmes, maîtres de nos convictions, maîtres de nos espérances. Les légitimistes ont le droit de compter sur le retour du Roy ; nons avons celui de croire à la restauration de PEmpereur. Nous le dirons, nous récrirons, nous le publierons, avec une entière indépendance ; et si Ton prétend nous en empêcher, nous protesterons jusqu'à ce qu'on étouffe notre voix, qu'on brise notre plume ou qu'on supprime la liberté de la presse.

Et, en agissant de la sorte, nous ferons acte de bons citoyens et nous aurons la conscience de bien servir la patrie.

Sous l'Empire comme sous la Royauté, les républicains ont pu exprimer leurs opinions en sMnclinant devant la loi. Nous n'étions pas arrogants sous le gouvernement de notre affection; nous ne serons pas défaillants sous le régime de nos répulsions. A l'exemple de notre confrère d'Angers, nous n'attendrons point placidement la liquidation sociale ou le

régime de la Terreur pour nous inscrire contre la nouvelle expérience républicaine qui est infligée présentement à la France.

En traçant ces lignes, bien anodines si on les compare à ce qui s'écrit de nos jours, je pressentais qu'elles m'attireraient quelque désagrément judiciaire; mais je ne m'arrêtai pas pour si peu. Il me semblait utile et bon de manifester mes répulsions, celles de mes amis, contre une œuvre néfaste, fruit de la lassitude ou de la lâcheté, qui livrait la. France à la République et la jetait dans tout un monde de contradictions, d'embûches et de périls dont on ne sait quand ni comment jBlle pourra sortir. Si cette Constitution de 1875 était le fruit d'une Chambre républicaine, on pourrait la criti' quer, la détester môme; toutefois on serait mal venu de l'imputer à crime à ses auteurs. Mais quand on sait qu elle a été rédigée, discutée, adoptée par une Assem-. blée monarchiste, on se révolte à bon droit contre la pensée qui l'a inspirée. Les orléanistes voulaient se venger du comte de Ghambord et en même temps barrer la route au Prince Impérial : ils ont réussi surtout à mettre le pays, et eux-mêmes avec le pays, aux prises avec des imprudences dont l'opportunisme s'est emparé, d'abord pour asseoir le régime nouveau, ensuite pour tracer la voie au radicalisme, en attendant que le socialisme triomphe à son tour. Lorsqu'on sort de la vérité pratique, lorsque surtout on ruse avec la

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probité, il est rare qu'on ne crée pas des situations ambiguës d'où naissent inévitablement des excès et, après les excès, des catastrophes. On voudrait alors effacer son erreur en se rectifiant et en corrigeant le ti'avail mal compris et mal exécuté; mais il est trop tard! Le temps a marché; les événements se sont succédé, et le dommage est devenu irréparable.

Ce qui était prévu arriva : le parquet de Nantes ne me poursuivit pas d'office; mais il reçut de la Chancellerie l'ordre formel et précis d'instruire contre moi.

Depuis trente-cinq ans que j'avais l'honneur de tenir une plume politique, c'était mon premier procès de presse; mais, pour mon début, je jouais gros jeu. Le juge d'instruction m'interrogea longuement; toutefois, comme son opinion était conforme à la mienne, il manifesta l'intention de rendre en ma faveur une ordonnance de non-lieu. Restait à savoir comment M. Dufaure, alors ministre de la justice, accueillerait cette détermination. Or, il prescrivit purement et simplement de poursuivre l'affaire et de me renvoyer sur- lechamp devant la chambre des mises en accusation, qui me livrerait elle-même au verdict du jury.

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