‹ Confidences d'un journalisteChapitre 21 sur 55 · L. Massicault · texte numérisé non relu

L. Massicault

J'ai répondu ainsi :

Nantes, le 9 mai 1875.

Monsieur,

Vous êtes de trop aimable accommodement pour que je ne me félicite pas du commerce épistolaire dans lequel nous venons d'entrer, et qui durera tant que vous l'aurez pour agréable.

Vous daignez ne plus contester d'un ton tranchant l'entière concordance de mon langage imprimé avec mon langage parlé. De plus, vous reconnaissez que les joumalisles de province, réunis en assemblée générale, ont réellement demandé la suppression du privilège accordé abusivement aux feuilles de Paris de s'expédier par ballots. Cherchant quelque part un refuge, vous vous bornez à protester que vous n'assistiez pas à cette réunion, et que vous aviez conservé par conséquent le droit de combattre, devant la commission de la presse, l'intérêt de Vos confrères, pour servir la passioii de vos amis.

Tout cela est parfait, et j'aurais bien mauvaise grâce à ne pas reproduire la lettre par laquelle « vous vous repliez en bon ordre, » me laissant l'avantage de la position, comme vous m'avez laissé, l'autre jour, l'honneur de défendre seul la cause de la presse départementale, attaquée par les jour* nalistes parisiens et sacrifiée par vous.

Je comprends qu'il ne vous plaise pas de rendre les- lecteurs de votre journal confidents d'une aventure qui a si maj tourné pour votre profit. Cependant je vous autorise à publier ou non, selon votre gré, la présente lettre, et je vous prie d'agréer l'assurance de ma considération distinguée.

Ernest Merson.

M. Massicault est entré dans la vie publique comme instituteur primaire, attaché, dit-on, à la grande et respectable milice de M. delà Salle. Sa vocation avait toutefois une ampleur plus vaste; son regard ambitieux embrassait de plus larges horizons, et il ne tarda pas à « jeter aux orties » la robe de frère de la Doctrine chrétienne pour entrer dans le journalisme, où il se fit distinguer au moins comme un laborieux. L'un des principaux rédacteurs de la Gironde, puis successivement directeur du Progrès, de Toulouse, et de Y Avenir^ de Limoges, on le vit se manifester avec tapage et persévérance; de telle sorte qu*il se fît une clientèle dans la presse républicaine, ou, pour mieux dire, une réputalion parmi les écrivains politiques de toutes les opinions. Il était cependant peu sympathique et d'une nature presque tortueuse. C'est ainsi que, devenu viceprésident du syndicat de la Presse départementale, son premier soin fut de m'apporter une dénonciation écrite et très longuement formulée contre notre questeur, M. de la Grangerie. Après m'a voir lu son factum, il voulut m'en nantir en le laissant entre mes mains. « Je n'ai pas le droit de repousser cet écrit, objecté-je; mais mon premier soin sera de le communiquer à celui qu'il accuse, afin qu'il puisse se justifier, ou tout au moins s'expliquer. — Alors rendez-le-moi, afin que je le revise. » Depuis lors, je n en ai plus entendu parler : la dénonciation est demeurée dans la poche ou dans les archives du dénonciateur.

d'un journaliste 217

D'ailleurs habile à se pousser, M. Massicault n'a pas tardé à quitter le journalisme pour entrer dans les emplois publics. Après avoir été directeur de la presse au ministère de l'Intérieur et préfet du Rhône, il occupe aujourd'hui le haut poste de résident général à Tunis; c'est-à-dire il est tuteur du bey, ou quelque chose d'approchant. On raconte que, à l'époque où il portait encore le froc, une voix mystérieuse murmura à son oreille ces mots enchanteurs, renouvelés de Macbeth : « Courage ! tu seras roi. »

Et iL l'est I

Du moins presque.

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