CHAPITRE XVI
Les journalistes républicains justement récompensés. — Les journalistes conservateurs victimes de leur dévouement. — Une vengeance de M. Edmond Âbout. — Un horoscope de M. de Niewerkerke.
Le gouvernement républicain prend ses préfets, ses consuls, ses hauts fonctionnaires parmi les journalistes dont il veut récompenser les services.
Non seulement on ne saurait Ten blâmer, mais encore il faut l'en féliciter. Les pouvoirs ingrats vis-à-vis de ceux qui les défendent méritent d'être abandonnés à eux-mêmes. Ainsi pourrais-je dire des partis qui ne savent pas reconnaître le dévouement de ceux sans le concours desquels ils cesseraient de vivre. Les républicains s'appliquent, et c'est à leur éloge, presque constamment à recruter leurs députés, leurs sénateurs, môme leurs ministres, parmi ceux qui ont, dans la presse, donné des preuves de talent, d^énergie, d'aptitude. Les conservateurs, au contraire, se font comme
un plaisir de barrer la route aux journalistes dont ils ont éprouvé la valeur, peut-être parce qu'ils les trouvent trop capables de figurer avec honneur dans les postes électifs. A cet égard il me serait aisé de fournir de curieux renseignements. Il est cependant nécessaire que cette situation se modifie, si Ton ne veut pas voir la presse conservatrice, prise de découragement et de dégoût, déserter une lutte dans laquelle elle ne rencontre pas les compensations qui lui sont légitimement dues.
En 1887, j'ai été appelé à donner mon avis sur une question de grande importance qu'agitait le Comité des Droites. Regu comme il convenait, je subis cependant cette observation déplaisante, que les journaux de province n'exerçaient pas d'influence et qu'on ne devait pas compter avec eux. — « Gela est si peu vrai, répondis-je, que, sans cette presse, je n'aurais pas l'honneur de vous voir en ce moment, parce que presque aucun de vous n'aurait franchi les portes du Palais- Bourbon. » Cette réponse un peu fiére jeta un froid dans l'assistance; mais, dés en sortant, tous les députés convinrent entre eux que j'avais raison.
Au sujet du rôle que jouent dans le monde politique les écrivains de la presse périodique, Tun des plus distingués d'entre eux a écrit ceci dans le XIX^ Siècle :
Le journaliste qui réussit, pour peu qu'il ait une maison- Qce et se préoccupe de son avenir, est entraîné fatalement à accepter des besognes lourdes, écrasantes parfois, qui le
d'un journaliste 221
clouent impitoyablement à sa table, sans repos ni répit, quelles que soient les dispositions de sa cervelle toujours en travail. Encore celui-là est-il le plus heureux... Le journaliste plus obscur, de talent moindre ou simplement desservi par la chance, à la préoccupation constante du travail voit se joindre la préoccupation, cent fois plus pénible, des démarches à faire pour le placer. La foule ne voit pas les choses de notre métier comme elles sont, EJHe juge sur les apparences et presque uniquement par les exceptions. Je sais beaucoup de bons bourgeois qui, lorsqu'ils voient un de nous gagner des appointements de ministre à mettre du noir sur du blanc et à bavarder de omni re scibili^ estiment que nous sommes d'heureux coquins, qui faisons un métier de paresseux... Mais on ignore qu'il y a trop de journaux et trop de journalistes, que les uns ne sont pas prospères^ que les autres ne sont pas toujours heureux. Les heureux mêmes, ceux qui ont, — pour combien de temps? on ne sait jamais, — Toreille du public, sont pris par le métier terrible depuis l'heure où ils s'éveillent jusqu'à l'heure où ils s'endorment. On ne fait pas un article comme on rabote une planche, sans y penser avant et, parfois, après. Il faut non seulement se tenir au courant des choses, mais encore avoir sur elles une opinion qui ne soit ni trop légère ni trop déraisonnable. Il faut, par la lecture incessante, par la documentation de tout ordre sans cesse renouvelée, mettre constamment du charbon dans la machine : ce qui est distraction et repos pour d'autres, le théâtre, par exemple, le voyage môme, est encore travail pour le journaliste. Et quelque charbon qu'on mette dans la machine, il arrive que le vide s'y fait, qu'elle éclate...
Voilà qui, bien vrai, est excellemment dit. On ignore
quel est notre travail et Ton ne sait pas que, rien ne devant nous être étranger, nous sommes contraints de tout étudier. Nos journées sont longues, et, même quand nous semblons nous reposer, notre tète est en plein labeur. Suivant Toccasion et les circonstances, nous distrayons, nous intéressons, nous passionnons. On ne nous aime guère, mais on ne saurait désormais se passer de nous. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je n'oserais pas en décider ; mais le fait est indéniable. Seulement, et c'est sur cela que l'on devrait méditer, le métier, favorable aux journalistes républicains, est ingrat pour les journalistes conservateurs. Il est vrai que c'est un peu leur faute. S'ils faisaient leurs conditions, on les traiterait autrement. S'ils disaient, par exemple, quand il va se former une liste de candidats à la députation : « Nous voulons notre part, » on serait contraint de compter avec eux et de leur faire une place qu'ils sont plus que tous autres susceptibles d'occuper. Mais voilà le dommage : ils ne daignent pas vouloir ! Et alors les médiocres passent, avec les ignorants et souvent les incapables ; ce qui, à tout prendre, constitue l'impuissance.
De tout cela il résulte qu'il est plus avantageux d'être journaliste républicain que journaliste conservateur ; ce qui explique bien des choses tristes et douloureuses.
Dans une conversation générale engagée entre jour-
nalistes à la suite de notre entrevue avec M. Dufaure, je m'étais élevé avec quelque véhémence contre des théories absolument fausses développées par M.Edmond About. L'auteur du A^e^ d'un notaire était un écrivain de beaucoup d'esprit ; mais il ignorait Ta, b, c des lois qui régissaient la presse, et il avait parlé néanmoins avec une assurance prodigieuse, confondant tout, méconnaissant tout, outrageant tout. Nos confrères l'avaient écouté patiemment, en gens polis et de bonne éducation; mais aucun d'eux n'avait partagé son sentiment ; tous, au contraire, ne lui avaient pas ménagé la critique.
Il advint ceci :
Dans le XIX^ Siècle, M. Edmond About faisant Toffîce de « Salonnier, » publiait des articles peu compétents, mais très amusants sur les œuvres exposées au Palais de l'Industrie, transformé, chaque année pendant deux mois, en palais des Beaux-Arts. Ces articles, d'habitude, ne tarissaient pas d'éloges sur les tableaux de mon neveu, Luc-Olivier Merson,. l'auteur inspiré du Repos en Egypte et Tun des peintres les plus appréciés de l'École française. Or, Touverture du Salon suivit de près notre entrevue à la Chancellerie, et tout de suite M. Edmond About en profita pour « éreinter » les toiles du jeune artiste, à qui, je crois, il refusait, cette fois, tout talent. Le père du peintre en fit l'observation au secrétaire du critique, et lui demanda la raison d'un changement si soudain. « Que voulez-vous, lui fut-il
répondu, About n'a pas été ménagé tout récemment par votre frère ; il trouve Toccasion de se venger : il se venge ».
Je ne commente pas : je raconte.
A propos de mon neveu, je me souviens d'un horoscope formulé à son sujet par M. de Niewerkerke, alors surintendant des Beaux-Arts. On lui demandait de favoriser l'exemption militaire du jeune conscrit. « Ah ! que non pas, répondit-il : il fera un excellent sousofficier, tandis qu'il ferait un détestable peintre, x) Deux ans après, Luc-Olivier concourait pour le prix de Rome, et se le voyait décerner, à l'unanimité des suffrages.
Croyez donc, après cela, à l'infaillibilité, je ne dis pas des jugements humains, mais seulement des appréciations humaines.