‹ Confidences d'un journalisteChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Emile de Girardin devant Louis Veuillot. — Louis Veuillot et Augier. Portrait de Louis Veuillot. — Le Père Vaures.

Rien n'était intéressant comme de voir M. de Girardin et M. Louis Veuillot aux prises, le premier avec ses paradoxes, le second avec sa logique implacable, tous les deux avec des emportements presque féroces. Ces deux rudes athlètes, une fois engagés, ne se lâchaient pas ; ils se portaient, sans mesure, des coups formidables, et ce n'était certes point leur faute si, à la fin de la discussion, l'un des deux ne restait pas sur le carreau.

Je dis (( la fin de la discussion. » J'ai tort, et je me corrige; parce que, avec eux, le débat ne se terminait jamais. La lassitude ou plutôt l'épuisement amenait bien une trêve ; mais l'armistice n'était ni la paix, ni même le prélude de la paix. On se reposait, sans avoir abandonné un système, une doctrine, un principe, une idée

Beulement; et puis, à la première rencontre, sous le moindre prétexte, même sans prétexte, on recommençait la bataille, qui devenait ainsi interminable. Chacun avait sa conception et voulait l'imposer. Or, comme les deux conceptions étaient tout à fait contradictoires et que Tentètement était égal des deux côtés, on ne parvenait jamais à s'accorder. Cependant il faut reconnaître que si M. Veuillot était aussi absolu que M. Emile de Girardin, il se montrait bien plus que lui brutal dans son intolérance. D'autre part, au delà de la dispute, il aimait la vengeance et pratiquait largement la politique de représailles. G est ainsi que, sur un mot un peu vif que lui avait décoché Emile Augier, il a dirigé deux cents pages de sarcasmes, d'injures et de vilenies contre l'auteur cependant si courtois et si profondément honnête de Gahrielle.

J'ai peu connu Emile Augier; mais j'ai de lui quatre pages les plus aimables du monde au sujet de mon nom, qu'il avait donné, bien par hasard, à l'un des personnages de Madame Caverlct.

Louis Veuillot était vulgairede visage, sa figure portant les traces d'une maladie qui l'avait comme trouée; son encolure avait de la lourdeur; mais il rachetait ces défauts de nature par un esprit subtil, par une verve intarissable, par un style empoignant et d'une grande forme. Impérieux, convaincu peut^tre, en tout

d'un journaliste 237

cas tranchant, il ne supportait guère qu'on fût d*un avis contraire au sien ; même il montra, pendant un temps, aux évéques qu'il n'acceptait dans les matières religieuses rien qui gênât ou seulement tempérât Texagérationdesa doctrine. Tous les moyens lui étaient bons pour s'imposer et triompher, au moins en apparence. Il maniait la parole avec moins d'éclat que la plume ; mais, dans la conversation on le trouvait presque aussi redoutable que dans la polémique écrite, et il y déployait une égale violence de termes, une violence attestant un défaut complet d'éducation policée. Il possédait, d'ailleurs, au suprême degré Tart de pousser une question j l'abandonnant rarement avant d'en avoir exprimé la quintessence.

On a dit qu'il y avait en lui du Torquemada. C'était de l'exagération sans doute ; mais je ne suis pas bien sur qu'il eût reculé devant aucune extrémité pour assurer le succès de ce qu'il défendait avec une énergie incomparable, parce qu'il le considérait comme la vérité immanente et souveraine.

Dans les relations ordinaires de la vie, c'est-dire lorsqu'il cessait de « jouer du bâton devant l'arche, » il était bon diable, je veux dire bon garçon, bien mangeant, bien buvant, bien fumant, même bien sacrant et ne boudant pas devant la gauloiserie la plus salée. Il changeait tout à coup lorsqu'il s'agissait d'un débat où la religion se trouvait engagée : le bon enfant disparaissait sur-le-champ; à sa place on voyait

apparaître un lutteur robuste, puissant, résolu, parfois grossier, qui, ne se possédant pas toujours, savait toutefois se montrer artiste de a haut trottoir » pour faire considérer sa thèse comme la seule bonne, sa logique comme la seule triomphante. Ses colères, sans être feintes^ procédaient plus de son tempérament que de ses convictions. Ame mécontente, esprit jamais apaisé, sa nature turbulente, que n*avait jamais assouplie sa raison après les premiers désordres d'une jeunesse pleine d'orages, se laissait entraîner à des emportements dont il ne se défendait guère, et qu'il avait, au contraire, négligé de maîtriser, parce qu'ils étaient Tune des marques de son talent de polémiste. On disait même qu'il s'y complaisait comme dans son élément, prenant à tâche de dépasser toute mesure contre ses adversaires, que souvent il rencontrait parmi ses propres amis. C'était, en réalité, un sectaire dont le fanatisme se montrait intraitable pour quiconque ne s'inclinait pasdevant ses ordres impérieusement intimés. Maniant la langue avec une dextérité rare, il excellait surtout dans l'outrage, et l'on a vu son invective, assurément peu chrétiennne, poursuivre jusque par delà le tombeau l'un des prélats les plus illutres de notre pays, parce qu'il avait eu la grande audace de résister à ses injonctions. Sa colère était plébéienne ; elle ignorait les sous-entendus et les impertinences voilées ; son insulte se manifestait directement, brutalement, cruellement. Il exploitait» si l'on peut dire, les « ruades » démocratiques de l'es-

d'un journaliste 229

prit, sans qu'il fût possible de rencontrer chez lui la réelle explosion de la conscience. Mais ce n'en était pas moins un pourfendeur de première force, avec qui l'on a expérimenté qu'il ne faisait pas bon de se mesurer. Il était incontestablement malaisé de sympathiser avec lui ; mais on ne pouvait s'empêcher d'admirer les facultés dont il était doué, même quand il en abusait à Rencontre des grands intérêts qu'il prétendait avoir à cœur de servir.

Un jour que j'étais allé, en compagnie d'un ami, entretenir M. Emile de Girardin d'une question économique à laquelle il prenait d'autant plus d'intérêt qu'elle touchait à Talimentation à bon marché, M. Emile de Girardin m'amena sur le terrain de la liberté, — que nous n'envisagions point de la même façon et où nous ne pouvions nous rencontrer que pour nous combattre. Vivement pressé par mon redoutable adversaire, j'eus recours aux mêmes procédés que lui ; c'est-à-dire que j'exagérais tout. A un sophisme je répondais par un paradoxe ; à un paradoxe j'opposais un sophisme, et, ma foi, je finis, sinon par le vaincre, du moins par l'embarrasser très fort. Si j'avais raisonné, j'eusse été battu ; en atteignant l'absurde, il est clair que j'égalisais les forces.

La discussion avait duré presque trois heures. J'étais sans salive et n'avais plus conscience de moimême ; mais mon ami, qui avait, pendant la lutte,

conservé un silence presque hébété, me témoigna qu'il était content de moi. Franchement, je ne l'avais guère mérité.

En sortant, la tète toute chaude d'un débat si prolongé, je me heurtai contre un bon petit moine, carme chaussé ou déchaussé, qui longeait le trottoir d'un pas hâtif. Mon premier mouvement fut de m'excuser auprès du religieux, que j avais failli renverser ; le sien fut de se jeter dans mes bras.

Tandis que, ébahi de cette tendresse inattendue, je cherchais à démêler les traits du moine, il s'écria :

— Gomment ne reconnaissez-vous pas le père Vaures, mon cher enfant ?

A ce nom tous mes souvenirs se ravivèrent : j'embrassai cordialement le père, et, bras dessus, bras dessous, nous descendîmes les Champs-Elysées pour rentrer à Paris.

Je n'avais pus vu depuis plusieurs années le père Vaures, dont le visage s'était empreint d'un air ascétique et grave que je ne lui connaissais point. Depuis, je n'ai plus eu Toccasion de le retrouver, et il est mort moins puissant qu'autrefois, mais non moins aimé des voyageurs de notre pays, qu'il s'ingéniait tant à protéger et à distraire pendant leur séjour à Rome.

Lorsque nous nous fûmes séparés en nous disant adieu dans une accolade également chaleureuse et

sincère, mon ami me demanda ce qu'était ce moine si affectueux et avec qui je semblais tant lié.

Ce religieux a été confesseur du pape Grégoire XVI, répondis-je. Il a eu rang de prélat à la cour de Rome, et Ton assure qu'il n'a tenu qu'à lui de coiffer le chapeau de cardinal. Pendant longtemps il a porté le bâton de grand pénitencier de France dans la Ville Éternelle, et je ne saurais vous dire combien tous ceux quiontmisson obligeance à l'épreuve se louent de lui, de sa bienveillance parfaite, de son patriotisme éclairé, de son activité infatigable à les servir.

Pour vous raconter son histoire il me faut remonter un peu haut.

C'était dans les premières années de ce siècle. Un enfant faible, malingre, souffreteux et tremblant la fièvre vint tomber, un jour où la neige couvrait la terre, à la porte d'un logis de Fontenay-le-Gomte. Peu de temps après, il était recueilli dans ce logis, par les soins d'une petite fille bonne et compatissante, réchauffé, abrité, veillé, rappelé à la vie. Sa guérison dura quinze jours, pendant lesquels sa garde-malade s'attacha à lui au point qu'elle ne voulait plus s'en séparer.

— Reste avec nous, François, disait-elle ; ne continue pas ce voyage qui a failli t'ètre fatal.

— Non, ma bonne demoiselle, répondit-il. J'ai promis à mon père mourant de me rendre à Nantes auprès

de mon oncle Joseph, charpentier comme son saint patron, et, avant de quitter l'Auvergne, mon cher pays, je suis allé sur sa tombe renouveler cet engagement. Je ne manquerai point à ma parole.

La petite fille fit la moue d*abord, pleura ensuite, et alla conter son désespoir à sa mère, qui s'appliqua à la consoler.

Quand François fut tout à fait guéri, on le vêtit de bons habits bien chauds, on l'embarqua dans une voiture bien lourde et bien lente, et fouette cocher.

— Merci, Mademoiselle, disait-il à sa petite protectrice avant de s'éloigner. Je deviendrai puissant, un jour, peut-être. Comptez sur moi pour vous et les vôtres. Je serai heureux de vous témoigner que vous n'avez pas conservé la vie à un ingrat.

François arriva à Nantes, et une circonstance qui devait lui être contraire lui devint heureuse. Son oncle, tombé du haut d'un édifice, venait d'entrer à l'hôpital ; et lui, privé de tout asile, s'accota contre la muraille glacée de l'hospice, les yeux pleins de larmes et le cœur meurtri de désespoir. Une dame qui le vit en cet état, fut frappée de son air intelligent et fin ; elle l'interrogea, et, ayant appris de lui l'incident de Fontenayle-Gomte, elle l'emmena pour le soigner à son tour avec un pieux dévouement et achever de le sauver.

A quelque temps de là, François entra au petit séminaire, où il fit des études exceptionnellement brillantes ; puis, admis parmi les jeunes lévites du sanc-

d'un journaliste • 233

tua ire, il éprouva quelques difficultés à être ordonné prêtre. Sans s'arrêter à ces embarras, il quitta Nantes en disant : « Je pars pour Rome ; c'est de la main du Saint-Pére lui-même que je dois recevoir les ordres sacrés. En quittant l'Auvergne, je savais bien cela. »

En effet, il alla à Rome, et je vous ai dit tout à l'heure quelle y fut sa fortune.

Plusieurs fois il est revenu en France et a recherché avec une sollicitude affectueuse et reconnaissante ceux qui avaient été ses bienfaiteurs. C'est dans un de ses voyages que j'ai eu l'honneur de le connaître dans la plus douce et la plus parfaite intimité. Si, en me reconnaissant tout à l'heure, il s'est épanché dans un embrassement amical et tendre, c'est que la jeune fille de Fontenay à laquelle il dut le retour à la santé et peut être à la vie est tout simplement ma mère.

Page 1