CHAPITRE XVin
Le Prince Impérial. — Son portrait. — Les funérailles de TEmpereur. — La Majorité du Prince Impérial. — Le pèlerinage de la fidélité. — Le discours du duc de Padoue. — La réponse du Prince Impérial. — Le réveil du parti impérialiste.
Au retour d'un de mes séjours à Ghislehurst, j'ai tracé ce portrait du Prince Impérial :
« Le Prince est de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et d'une tournure élégante ; le buste un peu long et les épaules bien dessinées, il est nerveux et solide ; il monte supérieurement à cheval; il est bon nageur ; il fait à merveille de la gymnastique ; il tire Tépée d'une façon remarquable ; c'est-à-dire il excelle dans les exercices du corps. Son abord est extrêmement sympathique ; il a la poignée de main ferme et cordiale ; il accueille ses visiteurs avec une aisance de parfait grand seigneur et une bonté de vrai prince. Son visage est allongé, mais très distingué; le front est
haut et le nez un peu fort ; une fine moustache noire se dessine gracieusement sur des lèvres bienveillantes. Il ressemble beaucoup à TEmpereur, avec l'œil plus grand ; et^ sous son regard limpide, Ton reconnaît sa mère. Son teint mat se colore aisément : on y sent déjà la marque d'une pensée active et profonde.
(( Très instruit^ le Prince Impérial parle correctement plusieurs langues ; il a étudié dans leur texte original la plupart des auteurs classiques ; la géographie a toutes ses prédilections, et il n'est pas un peuple dont il ne connaisse les mœurs, les aptitudes, la politique et la constitution ; il s'est laborieusement initié à Tart militaire, et il discute avec les hommes les mieux versés dans cette science si considérable au temps où nous sommes.
« S'il parle avec mesure, il sait merveilleusement écouter ; et non seulement il écoute, mais il s'assimile avec une prodigieuse facilité ce qu'il entend ; il en fait ensuite Tobjet d'un examen attentif, et Ton est surpris, au lendemain d'une conversation — même nouvelle pour lui — de le voir très au fait des communications qu'il a reçues.
« C'est une grande qualité pour un prince de savoir tout entendre, même ce qui peut le contrarier, surtout ce qui peut lui déplaire. Avec cette qualité maîtresse, particulièrement conseillée et vantée par Bossuet, on avance rapidement son éducation politique et l'on est éclairé avant d'avoir l'âge d'homme. Gomme M™* de
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Sévigné le désirait de la Dauphine, non seulement le Prince (( entend toutes choses, mais encore il les comprend. » Il les entend volontiers, parce qu'il a la passion de s'instruire et qu'il aime particulièrement la vérité ; il les comprend sûrement, parce qu'il les analyse, les scrute, les pénètre et se les approprie. Ce sont là deux grands mérites qui frappent chez le Prince Impérial et veulent être signalés. La première fois que j'ai pu parler à Son Altesse en tout abandon, en toute liberté, en toute confiance, il m'a entendu presque silencieusement, mais avec une attention vive et pour ainsi dire ardente. La seconde fois, j'ai pu me convaincre qu'il m'avait compris, puisqu'il a répondu à mes respectueuses et loyales observations de la veille, soit 'en les approuvant, soit en les discutant. A la suite de ma première conversation, je me demandais presque anxieusement s'il elle n'avait pas été vaine; le lendemain, j'ai vu avec une joie sans seconde que l'esprit de mon auguste interlocuteur s'était comme nourri de mon langage, et que son silence de la veille était, en réalité, une préparation, à l'examen et à la mûre réflexion. Je m'étais trouvé véritablement avec un homme sérieux, inaccessible aux entraînements de la parole, et qui médite soigneusement sa pensée avant de lui permettre de se produire.
« Cette épreuve m'a charmé et m'a donné de la ma • turité du Prince une haute opinion.
(( Le cabinet du Prince sent le travail et dévoile le
travailleur. Rien n'y est futile. Sur un bureau modeste sont des livres ouverts, des pages écrites, des plumes noircies par l'encre, au milieu de quelques images chères. La bibliothèque est 'pleine d'ouvrages de politique, de science, de haute littérature, de philosophie, de religion. Çà et là, des cartes de géographie, des journaux, un globe terrestre, un buste en marbre, des portraits. Voilà le milieu dans lequel le jeune Louis- Napoléon passe la plus grande portion de sa vie, se préparant patiemment, laborieusement, et j'ajouterai honnêtement, à la grande tâche que les desseins de Dieu lui destinent sans doute.
(( Assis dans un fauteuil de maroquin^ il se lève quand vient un visiteur ami ; il va droit à lui, lui tendant une main solide et loyale. Il lui désigne affectueusement un siège, et le met si bien à son aise que la conversation s'engage tout de suite dans les termes les plus cordiaux. On parle d'abord du pays natal, de ses épreuves, de ses combats, des menaces qui Tépouvantent, des espérances qui le rassurent ; et le reste vient ensuite, par une transition naturelle et facile.
(( Le Prince aime passionnément la France, et dans son langage aucun sentiment amer ne se trahit ni contre rien, ni contre personne. Cette âme est vraiment haute, et sa sérénité semble ne jamais subir aucune altération. Il parle des choses avec réserve et des hommes avec indulgence. Il ne se montre sévère que pour les fautes dont on a eu, ou dont on aurait à souf-
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frir ; mais là-dessus il s'anime et s'en veut, pour ainsi dire, de n'être pas à môme de corriger des erreurs qu'il déplore, se sentant plus que tout autre à même de les réparer.
« Profondément respectueux pour le grand principe de la souveraineté nationale, il croit fermement que la France le rappellera, un jour ; mais, contraire à toutes les entreprises aventureuses, il attend patiemment que l'heure des réparations tardives ait sonné. Il croit même que son exil, en Tinitiant de bonne heure aux luttes de la vie, ne lui sera pas inutile, et qu'il gagnera plus dans l'adversité, au profit du bonheur et de la gloire de son pays, qu'il n'eût pu acquérir en montant tranquillement sur le trône de son père. Il est reconnaissant au peuple d'avoir conservé la mémoire des services de sa race, et c'est en son affection fidèle qu'il espère, se préoccupant peu de ce qui touche sa propre personne, mais plein d'ardent dévouement pour ce qui est de nature à relever la patrie et a assurer sa paix prospère.
(( Le Prince Impérial est libéral dans le grand et noble sens du mot, c'est-à-dire à la façon des esprits élevés et des âmes fortes. Il ne comprend rien à la compression des idées; mais il veut leur régularisation. Il ne les subordonne pas à un caprice arbitraire; mais il les associe à l'exercice de l'autorité, afin qu'elles ne soient pas exposées aux déviations qui jettent si facilement le trouble dans l'ordre social, en engendrant ces
révolutions violentes dont le pays a eu tant et si souvent à souffrir. Il comprend un gouvernement fort et obéi : mais il veut, en même temps, un pouvoir ouvert à toutes les intelligences comme à tous les patriotismes, accessible à toutes les aptitudes comme à tous les dévouements. Il s'exprime là-dessus avec une grande netteté, et c'est plaisir, en l'entendant exposer sa doctrine, ou plutôt son programme, de voir avec quelle sincérité loyale il sait marier à la fois les grands principes de liberté politique qu'aime la France avec les garanties d'ordre dont la société a tant besoin pour retrouver son équilibre et marcher sûrement vers la conquête de meilleures destinées. Rien d'exclusif chez lui, rien de mesquin, rien d'artificiel. Il envisage d'un regard assuré les nécessités de natures diverses qui s'imposeront à lui le jour où le vœu national l'appellera à la direction du gouvernement, et il se prépare à leur obéir avec droiture, sans en omettre, sans en négliger une seule. Il se rend compte des responsabilités redoutables qu'il aura alors à assumer, et il s'applique déjà à les porter sans fléchir.
« A ce point de vue, il est vraiment remarquable, et il n'est certes pas un des hommes le plus avancés dans l'idée démocratique qui ne se sentît pris pour lui d^une involontaire sympathie, s'il l'entendaif faire, en termes nets et précis, l'exposé de ses principes libéraux.
(( Et, dans ces principes libéraux, le souci permanent du bien-être général tient une grande place. Sans
se livrer aucunement à Tutopie, le digne fils de Napoléon III considère que la- société a des devoirs impérieux à remplir vis-à-vis de ses membres; il envisage que tout gouvernement national a des obligations étroites auxquelles il lui faut scrupuleusement obéir, s'il veut empêcher de nouvelles conflagrations et prévenir des catastrophes finales. Il se préoccupe à bon droit du sort si intéressant des ouvriers de l'usine, parmi lesquels il compte tant d'amis, et de l'avenir des ouvriers du labourage, chez qui son nom demeure fixé comme une espérance et respecté comme une sauvegarde. La campagne et la ville, c'est-à-dire l'ensemble de ce qui constitue la portion active et laborieuse de la population, absorbe ses plus vives sollicitudes; là se concentre pour lui le problème dont dépend l'équilibre social, et à la solution duquel il s'applique sans repos.
(( Au delà d'une promesse d'avenir, cette direction presque exclusive des idées du Prince est de nature à éclairer bien des ténèbres, à dissiper bien des préventions, à fournir au pays des éléments précieux de régénération at de sécurité.
<( L'héritier de Napoléon III, élevé, comme son père, à la forte et féconde école du malheur, se familiarise incessamment avec les exigences de son époque, soit pour les modérer, soit pour les satisfaire. Sous Tœil de Dieu, il grandit, comme le roi biblique, en science et en sagesse. J'espère qu'il régnera; mais ce dont je
suis sur, c'est qull s'est déjà rendu capable et se rend chaque jour plus digne de régner. »
Ce portrait était ressemblant en 1876; il Tétait encore en 1879, lorsque la zagaie d'un sauvage, dipigée peut-être par la trahison, mit tout à coup fin à une existence précieuse au monde autant qu'à la France même.
J'avais eu l'honneur d'être présenté au Prince Impérial par l'Empereur lui-même, en 1867, au palais des Tuileries; en 1868, je Ta vais retrouvé dans le cabinet de son père, au palais de Saint-Gloud. Tout de suite je m'étais pris pour lui d'une affection à la fois tendre et respectueuse, qui n'a fait que grandir avec le temps et les événements.
J'ai retrouvé le Prince presque jeune homme, conduisant gravement le long cortège qui accompagnait le corps de l'Empereur des Français dans l'église d'un modeste village d'Angleterre. L'année suivante, j'allais saluer sa majorité, en compagnie d'une énorme foule d'amis fidèles, manifestation que j'avais pris la liberté de déconseiller, mais à laquelle je devais naturellement participer après qu'elle fut décidée.
Dans le wagon qui nous conduisit, le 16 mars 1874, de Londres à Ghislehurst, se trouvaient avec moi six anciens préfets de TEmpire, dont MM. Salles, Tourangin et Janvier de la Motte. — « Je vais sans doute
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être seul de. mon avis, leur dis-je pendant le voyage; mais il me semble que nous commettons aujourd'hui une dangereuse imprudence, que nous ne tarderons pas à payer chèrement. L'ère des persécutions va s'ouvrir contre noire parti, et ce sera notre faute, notre très grande faute. Mieux eût valu venir au nombre de sept ou huit douzaines plutôt qu'au nombre de sept ou huit miliers. L'effet' eût, au fond, été le même; mais M. de Broglie et les autres orléanistes du ministère n'en eussent pris ni ombrage, ni épouvante. — Vous croyez être seul de votre avis, répondit M. Tourangin ; vous vous trompez : nous pensons tous comme vous. . Mais l'élan étant donné, il n'y avait pas moyen de l'arrêter. Nous commettons la faute, sachant que c'est une faute. Advienne que pourra. — Oui, interrompit mon excellent ami Janvier, le vin est tiré, il faut le boire. » Et chacun de rire, même avec le regard préoccupé ou le front soucieux.
La journée fut d'ailleurs magnifique, et la suivante merveilleuse. Voici comment je la racontai dans deux lettres auxquelles je donnai ce litre : (( le Pèlerinage de la fidélité : »
Camden-PIace, le 15 mars.
Je vous écris de la maison impériale^ si triste l'an dernier et si joyeuse aujourd'hui. Le contraste est frappant, et j'y puise une foi nouvelle, une espérance nouvelle, une nouvelle certitude.
Non, la France ne périra pas. Comme Ta si bien exprimé Ms^Pévêque de Poitiers, elle a un « refuge, » parce que ce n'est pas pour un « petit dessein que Dieu a fait naître TEnfant Impérial et lui a donné le Saint-Père pour parrain. »
Le pays tout entier est ici avec son cœur, avec son âme, avec sa fidélité, avec son honneur même. Le mouvement est prodigieux ; et, comme il a été spontané, il sera irrésistible. Tous les paquebots qui traversent la Manche, tous les trains qui aboutissent à Londres, amènent des flots de visiteurs^ obéissant tous à la même pensée, et représentant exactement Tesprit loyal de la patrie. C'est là un grand spectacle, qui frappe profondément les imaginations anglaises, si difficiles à émouvoir, et qui donne de la France à ce pays une idée qu'il semblait n'avoir jamais conçue. La vieille Angleterre, si constante dans sa religion monarchique, avait pour la mobilité, au moins apparente, de notre peuple un singulier dédain^ et pour ses habitudes révolutionnaires un réel mépris. Aujourd'hui, elle est contrainte de reconnaître que cette nation si éprouvée vaut bien mieux que sa mauvaise réputation, et que si elle a souvent mérité ses malheurs, elle est digne de s'en relever, pour entrer dans une ère nouvelle de grandeur, de sécurité, de prospérité, de gloire même.
Ce matin, beaucoup des fidèles venus de France assistaient à la messe impériale, célébrée dans la modeste chapelle catholique de Chislehurst par l'abbé Laine. L'Impératrice est entrée à dix heures, au bras de son Fils. Elle était souriante et semblait fière des hommages rendus au Prince. Son beau visage, sur lequel les larmes ont tracé leur sillon, avait pris des reflets de bonheur. Elle saluait avec une bienveillance
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aimable tous les fronts découverts sur son passage. Le Prince, lui aussi, paraissait extrêmement ému et très touché en traversant un si nombreux cortège, et lui aussi répondait avec la plus charmante courtoisie aux saluts respectueux de la foule. C^est un jeune homme de taille élégante, d'un grand air, dont le visage est à la fois doux et ferme, et dont le regard a déjà des profondeurs calmes dont le charme est pénétrant. Il séduit au premier abord, et Ton devine aisément qu'il aie sentiment intime de ses devoirs comme de sa destinée. Il travaille avec passion, et il sait penser. Il parle juste, et sa parole a des accents sincères dont l'impression est rapide et très vive. Je n'ai pas eu encore Thonneur d'être reçu par lui. Lorsqu'il aura daigné m'entretenir, je vous dirai à son sujet et avec une entière franchise rimpression que j'aurai éprouvée.
L'Impératrice a pris place à son prie-Dieu, ayant le Prince à sa droite. Entre eux est un fauteuil vide : c'est celui de Napoléon III. Et cependant le vieil Empereur mort n'était pas absent. Tous les yeux le cherchaient, et ils le trouvaient reposant tout près, dans son tombeau, présidant pour ainsi dire cette cérémonie pieuse dont sa grande âme doit être, là-haut, fière et ravie.
Le tombeau est en granit d'Ecosse, une pierre d'un brun pâle, offerte à la mémoire de l'Empereur par la Reine d'Angleterre. Il est entouré de fleurs et de couronnes apportées de France, souvenir touchant qui se renouvelle presque chaque jour, et qui perpétue, pour ainsi dire, l'hommage de la patrie reconnaissante et fidèle.
L'Impératrice et le Prince Impérial sont accompagnés de leur maison, le duc de Bassano, le comte Clary, M. Frances-
chini Pietri, M. Filon, le baron Corvisart, le docteur Conn eau, la comtesse Clary, M™° Lebreton.
On remarque sur les premiers bancs un grand nombre d'anciens ministres de l'Empereur, MM, Rouher , duc de Padoue, Henri Chevreau, Busson-Billault, duc de Gramont, Gressier, Behic, Mège, de Casabîanca, de la Valette, Pinart, Grandperret ; puis d'anciens sénateurs, d^anciens députés, des députés actuels, d^anciens conseillers d'Etat, d'anciens préfets et sous -préfets, d'anciens magistrats, et une foule d'hommes et de dames au milieu desquels se trouvent beaucoup de représentants des classes laborieuses. Dans les députations venues de France on voit, en effet, une multitude de chefs d'atelier, travailleurs laborieux qui sont l'une des principales forces du parti national. Parmi ces députations je veux signaler celle des dames de la Halle de Paris, qui a eu rhonneur d'être reçue, dès hier, par les hôtes augustes de Chislehurst, et dont la doyenne, la même qui avait embrassé l'Enfant à son berceau, a été admise à embrasser le Prince à Toccasion de sa majorité. Si vous aviez été témoin du bonheur de cette excellente et digne femme, vous en auriez éprouvé, comme moi, comme nous tous, une vive émotion.
Le curé de Chislehurst, le digne abbé Godard, a prêché en langue anglaise ; il parle cependant très correctement le français.
Durant tout l'office, le Prince, dont la piété est grande, sincère et déjà éclairée, a eu une attitude parfaite. Je ne vous dirai pas celle dé l'Impératrice, que vous savez extrêmement pieuse,
La messe terminée par le Domine salvum^ le Prince et
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l'Impératrice ont voulu regagner à pied Camden, afin de traverser de nouveau la foule qui formait la haie sur leur passage, et qui s'est montrée reconnaissante de ce témoignage de bienveillance.
Le Prince a déjeuné avec les anciens ministres de l'Empereur, et la réception a commencé vers trois heures.
Demain sera le grand jour, le jour où le Prince, en vertu de ces constitutions impériales rappelées dans un si amer sentiment par la circulaire de M. le duc de Broglie, sera passé à Tétat d'homme, c'est-à-dire sera devenu apte à régner de lui-même et sans régence.
Camden-Place, lundi.
Nous serons des milliers seulement pour solenniser ici cette grande date; mais qu'importe? Ne pouvons-nous pas prétendre, en toute vérité, que nous représentons la France entière ?
Le Prince Impérial est un homme. Voilà ce que les sept ou huit mille personnes qui ont entendu son discours tout à riieure peuvent attester. Voilà ce dont la France et le monde s'assureront en lisant ce morceau politique d'un ordre si élevé, et qui est tout entier Tœuvre du fils de Napoléon III.
Mais n'anticipons pas.
Hiçr soir, le Prince et Tlmpératrice ont daigné me recevoir. Le Prince a de la bienvaillance et de la fermeté. Son accueil est engageant, et sa poignée de main est véritablement énergique. Il connaît son interlocuteur, tout au moins il le pressent. II a été pour moi plein de grâce, et sa lèvre, en abordant les question» politiques, n'a pas eu la moindre
amertume. 11 s'est montré charmant pour les miens. — « Vous avez été éprouvé, vous aussi, par la guerre, m'a-t-il dit ; la patrie a exigé de vous un grand sacrifice ; je vous plains et vous remercie. Vous avez encore deux fils, n'est-ce pas? — Oui, Monseigneur : Tun a votre âge. Je l'apprends à bien vous servir. — Comme son père a servi le mien. L'aîné est, je le sais, un officier distingué. A tous les deux j'envoie toutes mes amitiés. »
LUmpératrice s'est montrée également d^une bonté exquise pour tous ceux que j'aime. Elle a bien voulu m'entretenir de ma récente polémique avec l'évêque de Poitiers, et m'a dit : « Mais nous Pavons vu quelquefois aux Tuileries, M»' Pie, surtout en 1868 et 1869. »
Je me suis retiré très touché de la bienveillance des hôtes augustes de Gamden-Place, et il m'est survenu, le soir, une aventure que je rapporterai quelque jour, pour montrer jusqu'où va la délicatesse et la confiance de Thospitalité anglaise.
Cd matin, des trains nombreux et presque incessants de chemin de fer ont transporté à Chislehurst les masses compactes de pèlerins accourues de tous les points de la France pour saluer la majorité du Fils de Napoléon 111. De huit heures à une heure, le mouvement n'a pas été un seul instant interrompu. Tout le monde portait à la boutonnière la violette impériale.
La journée a commencé par un hommage à Dieu. La messe a été célébrée dans l'église de Chislehurst par le saint abbé Godard. Le Prince Impérial et Plmpératrice occupaient les mêmes places qu'hier, et la cérémonie n*a pas été difiërente de celle que j^ai décrite dans ma dernière
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lettre, sauf que l'abbé Godard a prononcé en français un discours vraiment inspiré. Les assistants, en sortant, ont achevé de ravager les arbustes qui entourent l'église, tant chacun était jaloux d'emporter au moins un souvenir maté-^ riel de ce voyage mémorable.
Partout sur leur passage, les acclamations les plus chaleureuses ont accueilli le Prince et Tlmpératrice.
Vers une heure, on a pris place dans une vaste tente dressée sur l'un des gazons du parc. Au sommet de cette tente se trouvait une estrade autour de laquelle on avait réservé un espace pour quelques dames de Tancienne cour et pour les journalistes anglais et français. Parmi les dames je remarque la maréchale Canrobert, la générale Fleury, la duchesse de Cambacérès, la duchesse de Malakoflf, M"^* et M'^fi Rouher, la baronne de Bourgoing, la marquise d'Albuféra, la marquise de Lavalette, la comtesse et M^^* Pajol, M"^» Haentjens, M'^®^ de Brécourt, de Farincourt, Cornuau, de Rouvre, de Bassano, de Casablanca, d'Arros, de Gibon, Giraudeau, Lefebvre, Paixhans, Monnier de la Sizeranne.
Tout à coup des acclamations bruyantes se font entendre. C'est le Prince et l'Impératrice qui sortent de Camden-Place, l'ne émotion indicible se manifeste sur tous les visages et un mouvement spontané se produit, mouvement d'attention, de respect et d'impatience.
La tente s'ouvre, et le Prince paraît, accompagné de son auguste Mère. Le Prince, souriant et très ému, est en frac noir et porte le grand-cordon de la Légion d'honneur, L'Impératrice est radieuse, mais presque tremblante ; elle porte ses habits de deuil. Elle se rapproche des dames. Derrière le Prince se groupent, avec le prince Lucien Bona-
parte, les anciens ministres, les anciens sénateurs et les anciens députés.
Un vivat immense accueille le Prince, qui salue et paraît vivement touché des ardentes sympathies qui l'environnent. Puis le silence se fait et M. le duc de Padoue s'avance sur l'estrade pour prononcer le discours suivant ;
« Monseigneur,
(( Notre premier hommage était dû à TEmpereur. La prière nous a réunis autour de son tombeau. Nous nous gommes rappelé cette grande âme, à laquelle le rang suprême n'avait enlevé aucune de ses exquises délicatesses et que l'infortune avait laissée noble et sereine.
« Oublieux des ingratitudes, dédaigneux des haines, l'Empereur n'a jamais, après tant de désastres subis, fait tomber une seule parole amère de ses lèvres attristées.
« Nous qui Pavons connu, nous l'avons bien aimé, Monseigneur ; et cette affection est notre premier lien avec vous, qui portez si haut les sentiments de la piété filiale. ^
« Des divers points du territoire, nous nous sommes donné rendez- vous au jour anniversaire de votre naissance ; ceux qui n'ont pu venir vous ont adressé les témoignages de leur fidélité.
« Permettez-moi, Monseigneur, de préciser en peu de mots le caractère de cette réunion.
« Les partis de France propagent leurs doctrines et cherchent à en hâter le triomphe ; nous ne pouvions garder le silence : la cause impériale occupe une trop grande place dans le pays.
« Résolus à ne pas franchir les limites de la loi, nous avons
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le droit de rappeler le passé, de nous interroger sur les aspirations de notre patrie et de proclamer nos croyances devant le représentant d'une dynastie qui, en ce siècle, a occupé le trône pendant plus de trente années.
« Il y a dix-huit ans, Monseigneur, le peuple français acclamait votre naissance ; TEurope, réunie au Congrès de Paris, s'associait à ses joies et à ses espérances. Vous receviez le titre d*Enfant de France.
« Aujourd'hui, si la tempête n'avait pas arrêté le cours de la volonté nationale, les constitutions de l'Empire remettraient entre vos mains les destinées du pays.
<( Au contraire, depuis trois années, les tentatives pour constituer un gouvernement définitif naissent et meurent dans Pimpuissance. La nation, tout en se confiant à la loyauté du maréchal de Mac Mahon, qui a la garde temporaire de ses intérêts, est inquiète sur son avenir, et Tacti^ vite nationale est en souffrance.
'( La sécurité ne peut être%econquise que parla loyale et libre expression de la volonté de tous s'imposant au patriotisme de chacun.
« Quel gouvernement choisira le suffrage universel exerçant son indiscutable souveraineté ?
(( La France est démocratique; mais elle veut l'ordre et l'autorité. La République n'a jamais été pour elle qu'une intermittence ou une transition ; elle ne lui a été imposée (jue par la terreur, une insurrection triomphante, ou un attentat commis sous les yeux et au profit de l'ennemi.
« La dynastie des Napoléons a été choisie dans les rtmgs du peuple, pour représenter et garantir les intérêts et les droits de notre société moderne. Fondée, relevée, soutenue
par d'innombrables suffrages, elle est l'élue, non d'une classe» mais de la nation entière.
« Ce sont là vos titres, Monseigneur, et cette nation, qui les a écrits de sa main, ne saurait les oublier.
« Ceux qui la disent versatile et révolutionnaire la calomnient. Sans doute les surfaces sont facilement agitées par les vents contraires, et notre sort n'a été que trop de fois à la merci de l'émeute,
« Mais la foi politique du peuple est comme sa religion : elle n'est un instant courbée par l'orage que pour se relever plus ardente et plus fîère. Nous sommes nombreux autour de vous, Monseigneur; mais mille fois plus nombreux sont ceux qui, sur la terre française, célèbrent le 16 mars par leurs vœux et leurs prières,
« Attendez donc avec confiance. Personne n'arrêtera le courant national ; vivez les heures de l'exil dans le recueillement et le travail, entouré des tendresses d'une Mère dont le courage et la patriotique abnégation ont marqué la noble place dans Phistoire; mais soyez prêt pour les desseins de la Providence. »
Ce discours a été fréquemment interrompu par des témoignages d'adhésion, des acclamations, des cris énergiques de Vive l'Empereur!
Lorsque le silence a pu se faire, le Prince, d'une voix haute, ferme et très claire, s'est exprimé en ces termes :
u Monsieur le Duc, • <c Messieurs, u En vous réunissant ici aujourd'hui, vous avez obéi à un sentiment de fidélité envers le souvenir de l'Empereur, et
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c'est de quoi je veux d'abord vous remercier. La conscience publique a vengé des calomnies cette grande mémoire et voit l'Empereur sous ses traita véritables.
(( Vous qui venez des diverses contrées du pays, vous pouvez lui rendre témoignage : son règne n'a été qu'une constante sollicitude pour le bien de tous ; sa dernière journée sur la terre de France a été une journée d'héroïsme et d'ab" négation.
« Votre présence autour de moi, les adresses qui me parviennent en grand nombre, attestent combion la France est inquiète de ses destinées futures. L'ordre est protégé par Tépée du duc de Magenta, ancien compagnon des gloires et des malheurs de mon père. Sa loyauté nous est un sûr garant qu'il ne laissera pas exposé aux surprises des partis le dépôt qu'il a reçu. Mais l'ordre matériel n'est pas la sécurité.
<( L'avenir demeure inconnu : les intérêts s'en effrayent, les passions peuvent en abuser.
(( De là est né le sentiment dont vous m'apportez l'écho, celui qui entraîne l'opinion avec une puissance irrésistible vers un recours direct à la nation, pour jeter les fondements d'un gouvernement définitif. Le Plébiscite, c'est le salut et c'est le droit, la force rendue au pouvoir et l'ère des longues sécurités rouverte au pays ; c'est un grand parti national, sans vainqueurs ni vaincus, s'élevant audessus de tous pour les réconcilier.
« La France, librement consultée, jettera-t-elle les yeux sur le fils de Napoléon III? Cette pensée éveille en moi moins d'orgueil que de défiance de mes forces. L'Empereur m'a appris de quel poids pèse l'autorité souveraine, même
sur de viriles épaules, et combien sont nécessaires, pour accomplir une si haute mission, la foi en soi-même et le sentiment du devoir. .
« C'est cette foi qui me donnera ce qui manque à ma jeunesse . Uni à ma Mère par la plus tendre et plus reconnaissante affection y je travaillerai sans relâche à devancer le progrès des années. Quand Theure sera venue, si un autre gouvernement réunit les suffrages du plus grand nombre, je m'inclinerai avec respect devant la décision du pays. Si le nom des Napoléons sort pour la huitième fois des urnes populaires, je suis prêt à accepter la responsabilité que m'imposerait le vote de la nation.
« Telle est ma pensée : je vous remercie d'avoir parcouru une longue route pour venir en recueillir l'expression.
« Reportez aux absents mon souvenir ; à la France les vœux de l'un de ses enfants: mon courage et ma via lui appartiennent,
c( Que Dieu veille sur elle et lui rende ses prospérités et sa grandeur! »
Chaque phrase a été marquée par des acclamations et des vivats. L'émotion grandit à chaque instant. Des larmes mouillent toutes les paupières. On crie, on se serre la main, on s'interroge et l'on se dit réciproquement : « C'est un homme qui parie. Voilà l'avenir qui se dévoile. » Les vieux familiers de la politique ne sont pas les moins émus, et j'entendais l'un d'eux dire : « Je viens de voir le premier des Bonaparte à dix -huit ans. »
Ainsi que je l'ai exprimé plus haut^ le discours du Prince
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est son œuvre, à lui tout seuly absolument tout seul. Aussi peut-on à bon droit l'envisager comme une révélation.
Je n'ai pas le temps aujourd'hui d^en dire plus long. L'heure me presse et j'ai besoin de me recueillir un peu avant d'exprimer ma pensée tout entière sur cette grande journée.
Qaoi quUl en soit, nous venons de donner au monde un spectacle qui ne lui a jamais été fourni, et je suis fier d'y avoir participé. Jamais aucun peuple n'a fait ce que la France a fait aujourd'hui ; jamais Prince n'a reçu un tel hommage dans de telles conditions et avec un tel caractère.
Les réceptions ont eu lieu dans l'après-midi, département par département. La Loire-Inférieure était représentée par vingt-huit personnes, dont plusieurs avaient été déléguées par des corporations ouvrières. Celles-là n'ont pas été les plus mai reçues par le Prince Impérial et par l'Impératrice. « Dites bien à ceux qui vous envoient combien je les aime et combien je serais heureux d améliorer leur sort et de me dévouer à leur prospérité. » Ainsi s'est exprimé le fils de Napoléon III. « Dites à vos amis que mon cœur n'a pas cessé d'être avec eux. » Ainsi a parlé l'auguste veuve de l'Empereur.
Ce qui était prévu n'en arriva pas moins. Le parti impérialiste, qu'on croyait mort ou à peu prés, venait de révéler l'énergie de sa vitalité : il fut sur-le-champ considéré comme redoutable, et on s'appliqua de divers côtés à le traiter en conséquence.