‹ Confidences d'un journalisteChapitre 25 sur 55 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

"Voyage à Chisleburst. — Ma conTersalionavecIe Prince Impérial. — Plan de campagne. — Le départ pour le Zoulouland. — La prière du Prince Impérial.

Après les élections de 1876, -dont les résultats, considérables d'ailleurs, avaient démontré que notre parti manquait d'organisation spéciale, je pris la résolution de porter au Prince Impérial un ensemble de remarques propres à frapper son esprit déjà mùr. Je lui demandai une audience, qu'il voulut bien m'accorder immédiatement.

En me rendant en Angleterre, j'allai voir M. Rouher, qui, dés en m'abordant, mè demanda : « Vous venez de Ghislehurst? — Non, Monsieur le ministre ; mais j'y vais. — Suis-je indiscret en vous demandant ce que vous allez dire au Prince ? Car je suppose que votre voyage a un but sérieux. — Je veux dire au Prince que son parti, si fort soit-il, demeurera impuissant

tant qu'il n'aura pas ce qui lui manque, à savoir : une direction, une organisation, des moyens d'action. — Vous aurez le courage de lui dire cela ? — Assurément. — Eh bien, je vous en saurai gré, et vous nous rendrez à tous un grand service. Ce soir même j'écrirai au Prince pour le prier de vous écouter, surtout de vous entendre. A votre retour, je compte vous voir et connaître le résultat de votre importante démarche. y>

Le surlendemain matin j'arrivais à Gharing-Cross, où je trouvais un mot de M. Francéschini Piétri me disant que le Prince m'attendait à l'heure du déjeuner. Après avoir secoué la poussière du voyage et changé de vêtements, je pris le train de Ghislehurst, et, mon- .lant à pied jusqu'à Gamden-Place, je fus reçu avec une bienveillance affectueuse et confiante par le Prince, devenu tout à fait jeune homme, homme presque.

Nous déjeunâmes à quatre : le Prince, le général Pajol, de service auprès de lui ; M. Francéschini Piétri et moi. La conversation prit rapidement un tour général : on parla beaucoup de la France, des élections récentes, de l'attitude de l'Europe. Le Prince y monira un grand sens au milieu d'une grande réserve; mais ce fut tout : il s'observait ; à certains signes, on eût dit qu'il se recueillait déjà en vue de ce que j'allais tout à rheure lui faire entendre.

Après le déjeuner, le Prince monta chez l'Impéra-

trice, qu'il n'avait pas vue dans la matinée ; puis, au bout d'une demi-heure, il me fit prévenir qu'il m'attendait dans son cabinet — l'ancien cabinet de l'Empereur, d'une extrême simplicité, où l'œil ne rencontrait guère que des livres, des cartes, quelques bronzes de famille, le buste de Napoléon I«% celui de Napoléon III, diverses photographies. — « J*ai appris, Monsieur, me dit-il, que vous avez des observations sérieuses à me communiquer. Je vous sais gré d'avoir pris la peine de me les apporter personnellement, puisque cela me donne l'occasion de vous remercier de tous les bons services que vous rendez à notre cause. Parlez, je vous écoute. »

Je parlai, en effet, et le Prince m'écouta. Je parlai longuement, très longuement ; et il m'écouta avec une telle attention que c'est à peine s'il m'interrompit deux ou trois fois par des monosyllabes ou par de très brefs points d'interroi^ation. Je finis par èlre un peu las et pre-que décontenancé; et quand, après un monologue de près d une heure et demie, je me relirai, je me demandai si j'avais été réellement pris au sérieux par le Prince, ou si je ne m'étais pas adressé à un incapable ou à un impuissant.

Profondément attristé de ce que je considérais comme l'échec de mon voyage, je me fis conduire chez rimpératrice, à laquelle je tenais à exprimer sans retard mes sentiments d'inaltérable respect. L'Impératrice me reçut la main tendue, et sa première parole

fut : a Merci d'être venu. Vous avez été content de mon fils ? — Non, Madame. — Et pourquoi donc ? — Je suis venu, Majesté, apporter au Prince, au milieu d'observations pratiques, tout un programme d'organisation. Le Prince m'a écouté sans me répondre.

— Ah I ce n'est que cela? Tant mieux. Vous m'avez effrayée . Le prince est très réfléchi : il vous a écouté parce que vous l'intéressiez. Il fera son profit de tout ce que vous lui avez dit, vous vous en convaincrez ce soir, après dîner ; car vous dînez à Gamden. Maintenant, parlons de la France. »

Et, en effet, ce fut de la France seulement que nous nous entretînmes pendant une demi-heure. Après quoi je demandai à Sa Majesté la permission de me retirer.

— « A ce soir, » me dit-elle en me tendant de nouveau la main.

Je retournai à Londres prendre un habit et revins à Camden-Place vers six heures.

Le dîner se composait de douze couverts. L'Impératrice le présidait, ayant à sa droile le Prince Impérial et à sa gauche le général Pajol. Lui faisant face le duc de Bassano, ayant à sa droite M"»« Lebreton. Occupant sa gauche, je me trouvais juste vis-à-vis du Prince Impérial. Parmi lés autres convives se trouvaient le comte Glary, le docteur Gorvisart, le docteur Conneau, M. Franceschini Piétri. Le nom des trois autres convives m'échappe. Le dîner, très simple, fut très gai : il ne sentait pas l'exil. On y parla de tout; même

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le docteur Gorvisart plaisanta un certain vin d'Espagne auquel Tlmpératrice donnait cent ans d'âge, et qui certainement se trouvait bien loin d'être majeur. Le Prince Impérial se montra très ouvert, très spirituel et très aimable. Son auguste Mère fut rayonnante de grâce et de bienveillance.

Hélas! la plupart des cQi^vives sont morts. Mort le Prince Impérial, mort le général Pajol, mort le docteur Gorvisart, mort le comte Glary, mort le docteur Gonneau De douze nous ne restons que cinq vivants : l'Impératrice, le duc de Bassano, M"® Lebreton, M. Franceschini Piétri et moi.

Après dîner, le Prince offrit son bras à Tlmpératrice pour la conduire au salon ; puis il revint vers moi et me fit entrer dans la salle des aides de camp, où nous nous trouvâmes seuls, absolument seuls. M'ayant offert un cigare, çans fumer lui-même, le Prince me désigna un siège et s'assit tout prés de moi, ou plutôt s'étendit sur un canapé, et une transformation subite s'opéra en lui. Ce n'était plus le silencieux du tantôt; c'était un communicatif, qui, « ayant fait son profit de oe que je lui avait dit, » ainsi que l'Impératrice s'était exprimée, me démontrait qu'il m'avait écouté eten tendu. Ce fut lui qui, cette fois, tint la parole : doué d'un rare esprit d'assimilation, il reproduisit, en y ajoutant ses propres réflexions, les observations que je lui avais exposées quelques heures auparavant, et cela avec une lucidité vraiment rare. J'en étais charmé et comme

émerveillé. A un moment je Tinterrompis pour lui dire : (< Monseigneur, vous ressemblez, ce soir, prodigieusement à TEmpereur. » Finalement, le Prince donnait son adhésion complète au plan de campagne que j'avais développé devant lui et ajoutait : « Je vais rassembler mon conseil et lui soumettre votre projet d'organisation. — Permettez-moi, Monseigneur, de vous demander de qui se compose votre conseil. — De Rouher, Jolibois, Esçhasseriaux, Raoul Duval... — Et X... ?? interrompis je. — Oh! pas celui-là. C'est le type du petit fonctionnaire arrivé^ — Bien exact, Monseigneur. » Et lui de reprendre : « Afin d'être plus sùp de ne pas commettre dé méprise ou d'omission, je vous serai obligé de m*adresser, aussitôt votre retour en France, une note écrite résumant en termes précis votre projet, que dés ce moment j'approuve en son entier. »

A dix heures, un coupé de Tlmpératrice me conduisit à la gare, et, le lendemain, je quittais Londres, chargé d'une foule de commis^^ions que m'avaient remises le Prince et son auguste Mère.

Arrivé à Paris, je rendis compte de mon entrevue avec le Prince à M. Rouher, qui s'en montra satisfait. « Puisque vous devez, me dit-il, adresser une note écrite à Gamden, remettez-m'en une copie, afin que je Taie, moi aussi, sous les yeux, lorsque nous discuterons vos propositions. »

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Voici cette note :

Le parti bonapartiste traverse une crise très grave, d'un caractère général et qui pourrait devenir funeste au pays, si Ton ne s'appliquait résolument et sans reterd à y pourvoir. Les élection-» du 20 février n'ont pas donné les résultats espérés ou promis. Un grand nombre de départements n'ayant pas eu môme de candidats impérialistes, les populations agricoles, les seules solidement fidèles, se considèrent comme abandonnâmes ou trahies, et se laissent aller à une sorte de découragement qui, exploité par le radicalisme, nous menace d'une désagrégation sérieuse et prochaine.

Voilà le mal principal, qui, provenant de trois causes essentielles, ne saurait être guéri que par des remèdes énergiques en même temps qu'immédiats.

Les trois causes du mal sont :

Le défaut d'une direction permanente, vaste et se faisant partout sentir ;

Le défaut d'une organisation suffisante ;

Le défaut d'une action répondant au besoin publie et développant la foi en maintenant l'espérance.

Sur ces divers points quelques explications sont nécessaires.

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