LA RÉCEPTION
Dès six heures du matin, des gardiens de la paix séjournaient sur le boulevard Malesherbes et dans les rues de Monceau et Vézelay.
A midi, plusieurs brigades viennent prendre le service d'ordre d'une façon régulière, sous les ordres de M. Ilonnorat, inspecteur divisionnaire, et de M. Deboury, officier de paix.
Il y a aussi, aux environs de Thôtel du Prince, un grand nombre d'agents de la sûreté et du service du contrôle,
La consigne est de ne pas laisser stationner dans la rue, et les gardiens ne sont occupés qu'à disperser des groupes qui se reforment aussitôt.
Le calme le plus complet règne; ce qui n'empêche pas les agents de faire du zèle intempestif. C'est ainsi que M. Ch. Flor O'Squar, correspondant de V Indépendance belge, qui ne circulait pas assez vite, malgré les injonctions des agents, est interpellé par M. Deboury, officier de paix, et conduit au poste de police de la rue Larribe, sur l'ordre de M. Honnorat, inspecteur. Ajoutons qu'il a été relâché presque aussi-
tôt, ainsi que deux ou trois autres personnes arrêtées pour le même motif.
A deux heures, S. A. I. le Prince Victor, qui était allé déjeuner chez S. A. le Prince Murât, est rentré à son hôtel, et a été salué respectueusement par ceux qui se trouvaient là.
A partir de ce moment, Taffluence devient de plus en plus grande.
Plusieurs registres déposés dans le grand vestibule de rhôtel se couvrent de signatures.
Les visiteurs sont reçus par MM. Edmond Blanc, Paul Boutros, Paul Chassaigne-Goyon et Hyrvoix, secrétaires du Prince. Us font entrer les dames dans la salle à manger, dé* Corée du magnifique et émouvant tableau du vicomte Lepic: Le Retour t et d*un beau buste en marbre de Napoléon III.
Dans un coin est replié le paravent sur lequel sont appliqués des spécimens des différents costumes de Tarmée française.
A trois heures, S. A. 1. le Prince Victor vient prendre place dans le petit ovale qui fait Tangle de la rue de Monceau et de la rue Vézelay.
Le panneau du fond est occupé par le splendide portrait de Napoléon I®*", peint par Lefèvre, en 1806. A côté sont suspendus les portraits des divers membres de la famille impériale ; des photographies de Victor-Emmanuel , du roi et de la reine d'Italie, de la reine de Portugal, de plusieurs archiducs d'Autriche, du duc de Bragance et autres parents du Prince.
Sur la cheminée, un buste en marbre du Premier Consul; sur une console un beau groupe du Prince Impérial mort,
d'un journaliste 301
par d'Epinay. Dans plusieurs vitrines, tous les souvenirs que possède le Prince, et, entre autres, les vases sacrés qui ont servi rextrême-onction à Napoléon 1«', et le crucifix qui a été placé sur sa poitrine à son lit de mort,
La réception commence. Son Altesse Impériale est entourée des membres du groupe de TAppel au Peuple : MM. Jolibois, président ; Gaudin, secrétaire; Paul Leroux, trésorier, et d'Ariste, questeur. MM. le duc de Padoue, le duc de Montmorency, le marquis de Lavalette, le baron Haussmann, Levert, le comte Fleury, le comte Le Marrois, Jules Boitelle, Henri et Léon Chevreau et autres notabilités du parti napoléonien, se tiennent auprès de Son Altesse.
Le défilé commence. On entre par la salle à manger, et l'on passe devant Son Altesse, qui, vêtue de noir, serre la main à tous les visiteurs.
La sortie se fait par le grand salon qui servait au Prince de cabinet de travail, et dont les murs sont tapissés de panoplies. On y remarque les portraits en pied de l'Empereur Napoléon III et de l'Impératrice Eugénie.
Le fond est occupé par la bibliothèque.
Des incidents émouvants se produisent pendant cette impo* santé réception. Un ouvrier serrurier, en habit de travail, en serrant la main du Prince, lui dit;
« Mon Prince, je vous tends la main d'un travailleur; c'est tout ce que j'ai; je vous l'offre de bon cœur! »
Un ouvrier tonnelier, les manches retroussées, et un grand nombre d'autres sont aussi venus serrer la main du Prince, que quelques dames ont baisée.
Parmi les nombreux bouquets offerts par les visiteurs, on
en remarquait un magnifique, dont les fleurs, aux nuances tricolores, étaient nouées par un ruban violet.
A quatre heures, au moment où les présidents des Comités impérialistes ont été reçus et où Taffluence était plus grande, Son Altesse a prononcé d'une voix ferme et bien timbrée le discours suivant :
« Messieurs,
« Je vous remercie de vos témoignages de sympathie. Vous n^attendez pas de moi de vaines protestations contre la mesure qui me frappe.
<* Le régime actuel est condamné à proscrire par son impuissance & gouverner.
« Je ne me plains ni ne m*étonne. Je sais même gré à la République d'avoir assez différé ses violences pour que j'aie pu servir comme soldat dans l'armée française.
« L'exil n'ébranlera pas ma foi dans notre cause; il ne m'empêchera pas d'y dévouer ma vie.
« Malgré l'éloignement, malgré toutes les injustices et toutes les amertumes, je resterai fidèle aux principes de l'Empire, tels que les ont conçus Napoléon 1«' et Napoléon III, tels que les eût appliqués le Prince dont vous avez avec moi admiré l'héroïsme et dont je pleure la mort.
(( Ces principes sont les vôtres ; ils ont été consacrés par les votes populaires. Aujourd'hui, comme au commencement du siècle, ils signifient : souveraineté de la nation, stabilité et fermeté du pouvoir, égalité des droits, respect des croyances religieuses, paix entre les citoyens, démocratie organisée.
« Ayons bon courage, Messieurs. Le peuple a déj& montré
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par d'éclatants exemples que les décisions des assemblées et les lois de bannissement ne l'arrêtent pas, lorsqu'il est résolu à faire prévaloir sa volonté.
(( Je compte sur lui pour me rouvrir les portes de la France. Vienne l'heure des grandes crises, Dieu aidant, je ne faillirai pas aux devoirs que me tracera le patriotisme et que m'impose mon nom,
a Au revoir, Messieurs. )>
Ces paroles étaient parfaitement entendues dans les différents salons et même dans le vestibule. Chaque phrase était interrompue par les applaudissements, et, à la fin, les cris de « Vive TEmpereur! » ont éclaté de toutes parts.
Tout le monde admirait la superbe prestance de Son Altesse pendant qu'elle prononçait ce discours.
A cinq heures la réception était terminée, II fallait songer aux prépartifs du départ.
Pendant ces deux heures, on évalue à six mille le nombre des visiteurs qui sont venus saluer le Prince.
Les constatations que nous avons pu faire prouvent que ce chiffre n'est pas exagéré.
Nous ne pouvons donner les noms de toutes ces personnes, dont une grande partie appartient à la classe laborieuse.