‹ Confidences d'un journalisteChapitre 5 sur 55 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Les artistes de théâtre. — Quand le baryton va, tout va. — Les palmes académiques. — Rachel. — Déjazel. — Battaille. — L'histrionisme.

Gomme président des Syndicats de la presse départementale, j'ai été appelé à faire partie de divers comités de bienfaisance: les Ambulances en 1870-1871, rinstitut Pasteur, les Sinistrés de Murcie, les Victimes d'Ischia, les Inondés du Midi, etc., etc., sans compter l'Exposition de 1889, dont je me suis occupé, avec un certain nombre de mes honorables confrères de Paris et de la province.

Plus spécialement j'ai mis mon application à l'œuvre des Inondés du Midi, pour laquelle des fêtes ont été organisées un peu partout par les soins de la presse.

Les fêtes de Nantes ont été brillantes sans être très productives: tant la plupart des artistes appelés à y concourir se sont montrés âpres et exigeants, nous mettant, comme on dit, « le couteau sous la gorge, »

et nous enlevant les recettes presque entières avec des a notes d'apothicaire, »et bien pire encore.Nous avons été dévalisés principalement par les danseuses, qui ne nous en ont certainement pas donné pour notre argent, ou plutôt pour celui des pauvres. D'autres s'en sont mêlés, et c'a été un détroussement complet. Heureusement il y a eu des exceptions. Par exemple, et c'est un hommage que je me plais à lui rendre, M"® Andrée Pierson nous a généreusement offert de renoncer à son cachet. Elle était venue de Paris tout exprés pour trèsbien dire d'assez jolis vers du cru sur la « Charité. » Elle entendait prêcher par l'exemple et se montrer charitable au point de s'oublier elle-même pour ne penser qu'aux autres. La recette ayant été maigre, elle voulait combler un déficit dont elle n'était certainement pas cause. En lui sachant un gré infini de sa générosité, nous n'avons pas cru devoir y souscrire. Cette artiste, d'un talent très correct et tout à fait charmeur, mériterait d'être au Théâtre-Français : elle n'est pas même à l'Odéon. Et cependant les comédiennes qui ont du talent comme artistes et de la distinction comme femmes sont rares, ici, là et partout.

Les artistes de théâtre offrent un type à part ; à ce type les exceptions sont rares. C'est, en général, un amalgame de vanité exagérée, de jalousie féroce, d'égoïsme implacable, sans compter, pour beaucoup,

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hommes et femmes, des mœurs faciles, tout à fait en dehors, comme on dit volontiers. Octave Mirbeau a parlé de cela en un langage libre autant que vrai. Tous les comédiens ont fait semblant de s'en émouvoir et manifestaient la résolution courageuse de pourfendre le « téméraire insulteur. » Finalement, personne n'a bougé. « Quand le baryton va, tout va, » a dit plaisamment quelqu'un, parodiant une maxime devenue banale à force d'être populaire. C'est là un signe du temps, et l'un des plus caractéristiques et des plus douloureux : le baryton jouant un rôle hors du théâtre et devenant un personnage qu'on recherche, qu'on choie, et à qui Ton décerne les palmes académiques, en attendant qu'on le décore.

Les palmes académiques, arrêtons-nous un peu pour contempler les poitrines qu'on en pare. En dehors du personnel universitaire, on en distribua vingt-neuf pendant tout le régime impérial. Sous le régime républicain, on en répand, deux ou trois fois Tan, des milliers et des milliers. Il n'y a pas un violoniste, pas une croqueuse de notes et de fortunes, pas un a baryton » qui n'en soit pourvu. Sans compter les infîmes du fonctionnarisme, et jusqu'aux impures en relations suivies avec les amis du gouvernement. Gela devient un écœurement, un dégoût, une honte. Et la progression suit son cours ; et l'averse se transforme en torrent.

Galons et panaches, voilà qu'on vous fait une con-

currence. L'époque est aux palmes. Gare au ruban violet.

, Et ce n'est pas tout. Ces gens-là sont hors de prix , Les ténors gagnent un million en un an chez les Américains, et les faiseuses de roulades quinze cent mille francs en six mois. Sans compter Sarah Bernhardt, dont on dételle les chevaux dans toutes les villes du Nouveau Monde, et Goquelin, qui se contente, lui, d'amasser des monceaux de dollars en outrageant Tartufe et en dénaturant Bon César de Bazan. Sans compter Paulus, ce pitre, qui charme les Parisiens en faisant des grimaces au milieu des grivoiseries les mieux salées, en attendant qu'il danse sur la corde. Sans compter les étoiles de THippodrome, qui gagnent douze cents francs par an et dépensent carrément douze mille francs par mois. Sans compter les marcheuses de l'Académie nationale de musique et les figurantes des Bouffes Parisiens, qui sont l'orgueil des gentilshommes et font la joie des « paillassons. « Sans compter les filles plâtrées de M""* Cardinal et leur doux cortège. J'en passe, et des meilleures peut-être.

Ah 1 le joli siècle, ce siècle de cabotinage où nous avons le bonheur de vivre !

J'ai connu Rachel, comédienne inimitable dans le Moineau de Leshie, tragédienne sans pareille dans Phèdre, dans les Horaces et dans Polyeucte, Elle avait des gestes, des intonations, des regards qu'on

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n'avait jamais vus et qu'on ne reverra jamais. Et quel style ! et quelle ironie ! et quelle grandeur ! et quel charme !

En dehors de la scène, c'était une femme d'esprit, prétend-on ; mais c'était aussi une tète froide, un cœur sec, une âme vide. Un jour, elle me disait plaisamment : « Tous les juifs de la chrétienté se sont donné rendezvous dans votre ville pour épuiser ma bourse. Il m'en vient du matin au soir à la quête. — Et cela doit vous coûter cher ? — Oh ! je me débarrasse d'eux avec des sous. » Dans le même temps, elle faisait une scène violente à M. Tilly, directeur du théâtre de Nantes, pai'ce qu'il avait offert à titre gracieux une place d'orchestre au père d'un ou même deux de ses enfants : — « Vous ne songez pas, lui reprochait-elle, que vous me faites ton de trois francs. »

Cette étrange femme de théâtre, qui aimait à « s'encanailler )) en allant de temps en temps souper en famille, après avoir dîné en compagnie du prince de Joinville ou du prince Napoléon, a eu son portrait finement et exactement tracé par Philarète Ghasles. Ce portrait est bon à reproduire, comme type. Le voici :

a Ce petit tigre bohémien, juive lascive, vaste front planté sur des épaules de hyène et sur un torse charmant de Ménade, sublime d'intelligence, et plus rapproché, par Pâme, des carnivores que des hommes, a séduit tous ses contemporains dignes d'elle, et que sa

grande qualité, la férocité, a enivrés. Véron le gros en a raffolé. Ricord se serait pendu pour elle. Les archevêques Font bénie. La France Ta pleurée. Autrefois, petite gueuse en chemise, qui, la sébile à la main, ramassait des sous dans la fange des estaminets ; toute rompue depuis dix ans au trois-six, aux planches, aux quinquets gras ; aimant le ragoût du vice, mais plus encore le ragoût de l'argent, elle représentait la sauvagerie des parias, celle des bohèmes, résumées, concentrées et raffinées par la sauvagerie des rues de Paris. »

J'ai conservé pendant longtemps des relations avec Déjazet, demeurée « bonne fille » même quand elle eût dû se confiner dans la « bonne femme. » Elle avait des amourettes à soixante ans, des amours à soixante-dix et des passions folles à quatre-vingts. Mais quelle excellente créature, avec le « cœur sur la main l » Elle avait été visiter le prisonnier de Ham et lui offrir une médaille pieuse qui devait, disait-elle, lui porter bonheur. — « Quand je serai Empereur, lui dit le prince Louis-Napoléon, demandez-moi ce que vous voudrez, je vous le donnerai. » Elle sollicita de Napoléon III le privilège d'un théâtre, qui lui fut sur-le-champ accordé. Elle eût pu souhaiter davantage et Teût obtenu.

On m'a confié, un jour, tout un roman écrit par Frétillon alors qu'elle dépassait la cinquantaine. L'or-

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thographe y subissail peut-être quelques outrages ; mais c'était exquis comme style, comme sentiment, quelquefois même comme cri du cœur. Douze lettres environ écrites, soir par soir, en une période de bouderie avec l'ami d'alors. Il y avait là des chatteries d'amante associées à des enfantillages de pensionnaire, des càlineries, des révoltes, des promesses, des menaces : tout s'y trouvait. Ces lettres n'avaient pas été envoyées à leur adresse ; Déjazet les avait remises elle-même, comme une preuve de « son souvenir fidèle, » au destinataire, à l'heure du raccommodement.

Triste destinée : ce morceau vraiment curieux sinon rare, a été livré au commissaire-priseur, qui l'a vendu, « au feu des enchères, » pour douze francs soixantequinze centimes. Il valait mieux que cela.

J'ai été élevé porte à porte avec Battaille, fils d'un honorable médecin qui rêvait pour lui une autre gloire que celle qu'on peut acquérir en chantant les premiers rôles sur la scène de TOpéra-Gomique. Mais, que voulez vous? la vocation commandait : il a bien fallu lui obéir. La carrière théâtrale de Battaille a été brillante; toutefois elle a été relativement courte : V Étoile du Nord en a formé le point culminant. Mais on ne peut imaginer la vanité prodigieuse de Pierre le Grand : cela atteignait les dernières limites de la folie. Battaille en était arrivé à se croire véritablement Empereur de

toutes les Russies et même d'ailleurs ; aussi brigua-t-il, après le 4 Septembre, les fonctions de sous-préfet d'Ancenis, qu'il remplit à Tentière satisfaction du gouvernement de la Défense nationale, en étalant démocratiquement sur son uniforme à quatre galons une rangée de croix de touteè provenances, parmi lesquelles, ô désespoir ! ne figurait pas Tinsigne de la Légion d'honneur. Lors de la reddition de Paris, Battaille se dévoua au ravitaillement de la population affamée de la grande ville. Se souvenant qu'il avait été comédien, il revêtit la blouse pittoresque du bouvier, se grima jusqu'à se rendre méconnaissable; et, un fjrand fouet à la main, il accompagna un troupeau d'animaux destinés à être là-bas transformés en biftecks. Au retour, il se présenta comme candidat à la députation ; mais, comme les peuples sont ingrats, il ne fut pas élu. C'était dommage : il eût été encore capable de jouer un rôle à la tribune, en y chantant les meilleurs airs de son vaste répertoire.

Mais les « cabotins » ne sont pas tous au théâtre. Ce qu'on appelle « l'histrionisme » devient, comme chez les Romains de la décadence, l'apanage des « classes supérieures. » Lisez plutôt cette page, empruntée à un écrivain qui a quelque ressemblance avec Aristophane :

Au cirque Molier^ des jeunes gens élégants, habillés en clowns, donnent chaque année deux représentations : une

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pour les femmes du monde, une pour les femmes de tout le monde.

Les invitations sont avidement recherchées, et les Françaises sont là, regardant leurs fils ou leurs frères exécutant des rétablissements sur la barre fixe, dansant sur la corde, passant à travers les cerceaux. Ces acteurs vêtus de maillots couleur tendre, couvert de paillettes, chargés d'oripeaux, grimaçant, gambadant, marchant sur les mains, s'appellent le comte de Nyon, le comte de Pully, le comte Bernard de Gontaut, le comte de Maulle, de Beauregard, de Quelen. Le comte Hubert de la Rochefoucauld, vêtu d'une tunique de soie bleue, avec une écharpe à glands d'or, crie : Miousic ! à l'orchestre, avec Tintonation des clowns.

11 y a un véritable cas pathologique, je le répète^ dans ce besoin de se ravaler, de se déshonorer soi-même ; mais cela ne choque personne. Les journaux qui défendent la société insèrent gravement le programme, entre une tirade contre les vices du peuple et l'annonce d'un sermon, insistent sur les numéro', expliquent longuement la généalogie des familles.

Le plus fort en ce genre est la représentation du Cercle de la rue Royale, où le jeune duc de Morny parut habillé en femme et dansa un pas du ballet d^Excelsior. Ce fut un ravissement. Les journaux discutèrent pendant toute une semaine pour savoir si le duc avait bien fait de couper ses moustaches. Le Gaulois fut très affirmatif : « Il a eu raison, dit-il, c'est très crâne ! » Le Figaro^ plus réservé, déclara qu'il y avait du pour et du contre.

Pas plus qu'au Théâtre-Français, pas un vieillard, représentant du vieil honneur, pas une femme, ayant quelque

sentiment de dîgrnité au cœur, n'eut Tidée de se lever, de protester, de siffler, devant le spectacle de cet homme déguisé en femme, et dansant avec des gestes à double o.ntente. Le Tout-Paris n*eut pas la pudeur d* Athènes, qui permettait aux esclaves seuls de danser la danse obscène : le Mothon.

N^est^il pas curieux, dans ce perpétuel recommencement de Phistoire, dans Tincessant frétillement de ce serpent qui se mord la queue, de constater que la décadence se traduit toujours sous des formes identiques, de voir que, après tant de siècles écoulés, la décomposition sociale, comme la décomposition physique, est absolument la même dans ses manifestations? Le duc attifé en ballerine, et THéliogabale à la robe syrienne, aux yeux agrandis par le henné, aux Joues fardées, ne semblent-ils pas être un seul et même être ? Ces clowns titrés ne sont-ils pas une incarnation nouvelle des patriciens dégénérés de Juvénal, du Damasippus qui déclame sur la scène le Spectre de Catulle, du Lentulus qui se loue pour jouer le rôle de Lauréolus, ou du Gracchus indigne qui descend dans Tarène, portant

Le riche galérus où flotte un réseau d*or.

Oui, c'est là un témoignage accablant à l'appui de cette thèse que notre civilisation s'épuise à son tour, se dénature et se précipite vers Tavilissement et la honte. Malheureusement il semble n'exister plus rien pour la retenir et conjurer sa perte : nos croyances s'éteignent et notre foi s'en va. A leur place on ne rencontre plus que le souci des plaisirs et le culte des intérêts, s'ajou-

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tant à ce que Bossuet appdait smperbement « le hennissement de la luxure. » Là aussi c'est la Révolution qui marche et s'affirme dans un rayonnement meurtrier.

Triste et douloureux, ignominieux même.

Mais quand on assiste à ce spectacle écœurant, a-t-on le droit de se montrer surpris que Sarah Bernhardt soit traitée un peu plus qu'en reine, et que les ministres se dérangent pour aller décorer Delaunay, de leurs mains, dans le foyer même du Théâtre-Français ?

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