CHAPITRE XXIII
L'avenir dans les mains de Dieu.
La destinée des peuples est entre les mains de Dieu; mais on peut l'envisager et la pressentir; on peut surtout en favoriser le développement sur, au lieu d'attendre, les bras croisés, des manifestations vengeresses.
Depuis cent années les incertitudes du jour suivant nous éprouvent, parce que la révolution, môme lorsqu'elle semble s'arrêter et donner au pays quelque répit, est constamment dans Tair que nous respirons. Nous tournons dans un cercle où nous étouffons sans que nous parvenions à en sortir, par un effort vainqueur. Après d'effroyables convulsions, nous avons eu la gloire ; puis un retour à la tradition monarchique s'est greffé sur les malheurs de la patrie; puis l'esprit de révolte s'est réveillé; puis un apaisement factice s'est produit au milieu de satisfactions trompeuses ; puis un nouveau
cataclysme, comme un châtiment, a emporté l'édifice éphémère d'une sorte de transaction bâtarde etdéloyale; puis tout à coup un acte d'énergie souveraine a replacé pour un temps « la pyramide sur sa base ; » puis des jours douloureux sont revenus, où le plus grand des crimes a condamné la pairie aux angoisses, à la ruine et aux opprobres.
C'est là justement la phase horrible et terrible que nous traversons et dont on ne sait quand et comment on pourra sortir.
Si nous étions affranchis de Tégoïsme étroit et misérable qui perd les peuples, la solution du problème serait facile à rencontrer ; mais Tesprit de parti ne connaît guère le haut désintéressement du patriotisme. Pendant longtemps, j'ai cru à l'efficacité de l'accord des « honnêtes gens; » c'était une illusion : le salut n'est pas là, parce que les « honnêtes gens » sont pour la plupart exclusifs et intraitables. J'ai pratiqué avec conviction, même avec passion ce qu'on appelait « l'union conservatrice; » mais c'a été peine perdue, parce que d'autres, à côté de moi ou devant moi, s'appliquaienf, d'une volonté infatigable, étant préconçue, à enlever à a l'union » ses conditions essentielles d^équilibre et de sincérité. Cette politique-là, qui pouvait être efficace jusqu'à ouvrir les portes du salut, doit être abandonnée : elle est irrévocablement détruite. Nous assistons, d'ailleurs, à des mouvements d'opinion qui nous entraînent et commandent au devoir lui-même. Aussi nous ne
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pourrions sans déchoir consentir, non pas à l'immolation, mais à un amoindrissement de la souveraineté nationale au profit d'un parti qui, par sa faute, a brisé tout ressort dans le pays et perdu toute autorité sur le suffrage universel. Ce parti a semblé, un jour, vouloir s'emparer presque de notre doctrine, pour la contrefaire et se l'approprier ; mais sa conduite était contradictoire avec son langage, et la nation, dans son bon sens, ne s'est point laissé séduire par ses promesses, parce qu'elle en a rapidement discerné la fourberie. Le pays entend être maître de régler lui-même ses intérêts et de fixer en toute souveraineté son avenir.
L'avenir ! Suivant une parole mémorable de M. Thiers « il est au plus sage. » Seulement, lia oublié de définir la « sagesse. »
Or, la (( sagesse » ne saurait exclure, pour s'exercer utilement, d'autres vertus essentielles, qui en sont le complément et en font la force ; c'est-à-dire l'énergie, la résolution, la prévoyance, l'action attentive et permanente. Je me demande avec inquiétude si ces vertus sont l'apanage de mes amis et de leurs anciens alliés.
Être « sage » n'est pas « se pétrifier dans l'immobilité, » comme parle le Livre biblique. Pour employer un langage moins élevé, mais non moins vrai, ce n'est pas faire comme les choristes de l'Opéra, qui chantent pendant une heure : «Allons, marchons, courons,» et qui ne courent pas, ne marchent pas, ne vont pas.
Une armée qui, numériquement moins forte que
l'adversaire, se laisserait attaquer, envelopper, décimer sans cesse, sans se défendre ou sans chercher de temps en temps à prendre une habile offensive; cette armée, confessant ainsi son impuissance, serait bientôt anéantie et condamnée à disparaître.
Assurément on ne pourrait dire d'elle qu'elle est « sage. »
Or, que font les Droitiers du Palais-Bourbon ? On les harcèle sans relâche, on les invalide à tour de rôle, on les offense do toute sorte, on fulmine contre certains d'entre eux la peine de l'exclusion. Et ils ne se révoltent pas ! C'est à peine s'ils aventurent quelque réclamation bénigne et timide ; et, quand une voix s'élève parmi eux pour en appeler au pays souverain, on ne lui fait pas écho et même on s'arrange un peu pour l'étouffer.
Peut-on également dire d'eux qu'ils sont « sages ? »
Non, non. La réelle « sagesse » a d'autres inspirations et s'accommode mal de tels procédés. Elle est au moins résistante et se manifeste par le courage qui commande l'estime et que le respect accompagne. Elle ne s'assujettit pas plus qu'elle ne se subordonne; et, dans des circonstances données, elle sait imposer à la conscience même de ceux qui osent abuser d'elle ce sentiment qu'ils ont à redouter d'inévitables retours de fortune. Rien n'étant éternel, pas même la concentration républicaine, l'histoire révolutionnaire nous apprend que la mésintelligence favorise la revanche des
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opprimés, devenus tout à coup les hauts justiciers, de leurs oppresseurs.
On n'en est pas encore à la période des représailles; mais la « sagesse » voudrait qu'on l'envisageât, surtout qu'on s'y préparât. Et ce n'est pas s'y préparer que tolérer ce qui se pratique au Parlement sans protestation énergique, formulée au nom de la souveraineté nationale, méconnue, outragée, flagellée comme une criminelle à laquelle sont promis les derniers châtiments. Ce n'est pas se montrer digne de la confiance qu'on a sollicitée et dont on se trouve investi, que souffrir, presque sans proférer une plainte, le plus odieux traitement qui puisse être appliqué à des mandataires du pays, librement choisis par le suffrage universel.
Ce n*est pas être « sage » que témoigner d'un tel affaissement des caractères, quand il suffirait d'un peu de résolution et de fermeté pour enrayer le débordement des passions déchaînées, au profit du redressement vengeur.