CHAPITRE XXIV
L'aventure boulangiste. — Le ministère et le général Lambert.
Les regrets de M. Naquet.
Ce qui est devenu « l'aventure boulangiste » mérite (l'être étudié de prés ; parce qu'il s'en dégage un enseignement multiple. Cette (c aventure » a été sur le point de se transformer en un gros événement dont la France eût été la complice volontaire et auquel les divers partis ne demandaient pas mieux que de s'associer dans des mesures diverses. Et quand je dis « les partis » je n'en excepte presque pas un seul, sinon le parti exploitant ce qu'on a plaisamment appelé (( l'assiette au beurre. » Deux groupes seulement, le groupe opportuniste et le groupe légitimiste intransigeant, y ont apporté des obstacles, et leurs manœuvres, si elles n'ont pas été concertées, ont tendu au même but et ont obtenu le même résultat. Quant au parti radical, au
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parli royaliste, au parti impérialiste, même au parti socialiste, ils s'étaient mis d'accord, sans entente préalable, pour favoriser le mouvement prodigieux d'opinion qui s'abritait sous le nom et sous la popularité surprenante du général Boulanger.
Voilà ce qu'on ne saurait raisonnablement discuter, même après l'échec subi, dont chacun volontiers chercherait à décliner la solidarité, comme trop pesante ou importune.
J'avais connu le général Boulanger enfant, alors qu'il faisait ses études au lycée de Nantes. Je l'avais retrouvé durant le peu de temps qu'il passa à Técole de Saint-Gyr, où il figurait parmi les (( peaufins » dînant, aux (( sorties galettes, » avec un « chausson aux pommes de six sous, » pour être à même d'acheter des gants paille de six francs. Je l'avais revu, officier supérieur, la veille même où il quittait la garnison de Nantes pour aller prendre part aux combats sous Paris. Mes relations s'étaient bornées là, affectueuses de part et d'autre, mais sans intimité. A son retour de Tunisie, seulement, j'eus occasion de le revoir, et il se montra vis-à-vis de moi empressé, confiant, presque cordial. — « Mon cher général, lui dis-je au cours de la conversation, par hasard et sans y songer autrement, quand serez-vous ministre de la guerre? — Le plus tard possible, me répondit-il ; parce que mon premier soin sera de défaire ce que mes prédécesseurs auront fait.
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en altendant que mes successeurs détruisent ce que j'aurai fait moi-même. M. Brisson m'a déjà offert le portefeuille : je Tai refusé, ne trouvant pas mon moment venu. Mais, puisque l'occasion s'en présente, laissezmoi vous donner un renseignement dont tous les hommes politiques devraient faire leur profit. Ce qui nous empêche d'avoir une armée forte et un armement puissant, c'est l'instabilité des cabinets. Il faudrait que le ministre de la guerre fût inamovible et ne dépendit pas d'un vote de la Chambre; c'est-à-dire qu'on ne pût le renverser comme on renverse les capucins de cartes, les uns à la file des autres. Il n'y a qu'en France qu'on subordonne le chef de l'armée aux fluctuations dangereuses d'un Parlement sans direction, sans patriotisme et sans conscience. Tant que nous n'aurons pas imité sur ce point les autres grands États, nous serons fatalement sans ressort et facilement vulnérables. Voilà ma conviction là-dessus, et voilà pourquoi, je vous le répète, je ne veux être ministre de la guerre que le plus tard possible, c'est-à-dire quand on aura mis la stabilité à la place de la pernicieuse mobilité. » Tandis qu'il parlait ainsi, je voyais poindre chez le jeune général tout un ensemble de vues qui embrassait quelque chose de plus que l'armée et allait jusqu'au pouvoir suprême lui-même, alors surtout qu'il ajoutait : « Ce qui est mortel pour un pays comme lé nôtre, c'est la plaie du parlementarisme. Tant qu'on n'en aura pas fini avec les parlementaires, rien ne sera fait pour le redressement,
le salut et la gloire. La République ne peut s'établira titre durable, rien d'ailleurs n'étant définitif dans ce pays, qu'à la condition de modifier complètement le régime gouvernemental. De même la Royauté ou TEmpire, si l'un ou l'autre revenait, n'auraient chance de vie qu'en extirpant ce chancre attaché à notre flanc •pour nous dévorer. »
C'était le commencement d'un programme.
A ce propos, un souvenir me vient.
Un jour, mon excellent ami, le général Lambert, interrogé par un haut personnage sur la question de savoir s'il accepterait le ministère de la guerre, répondit à son interlocuteur : « Je refuse, parce que je ne suis pas fait pour une telle responsabilité. Mais je vous conseille de faire une épreuve. Nous sommes cent généraux de division. Sur ce nombre il n'en est pas dix réellement capables d'occuper dignement le ministère. Eh bi'in! envoyez-nous, le même jour, la même circulaire, contenant la même proposition. Je parie que vous aurez pour le moins quatre-vingt-dix acceptations. Et peut-être parmi les récalcitrants se trouveront précisément les plus capables. »
A quelques mois de ma conversation de l'hôtel du Louvre, le général Boulanger était ministre, et je mis tous mes soins à éviter de le revoir. Puis il tomba du pouvoir, sans avoir pu réaliser son rêve de stabilité, et
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l'on sait comment il devint un drapeau, c'est-à-dire une crainte pour les uns, une espérance pour les autres. Un parti se forma sur son nom, composé d'éléments empruntés à diverses nuances de l'opinion, parti dont le vent politique enfla la voile jusqu'au moment où un accident électoral détermina son naufrage. Ce parti se recruta parmi tous les mécontentements comme parmi toutes les ambitions. Les mécontentements étant nombreux et les ambitions se montrant impatientes, le général se trouva bientôt à la tète d'une force véritablement Ipuissante et redoutable. Malheureusement pour sa fortune, il avait dans son entourage un certain nombre d'hommes plus propres à alarmer les esprits qu'à satisfaire les consciences, et il s'ensuivit quelque hésitation parmi ceux qui eussent, avec une plus solide confiance, le mieux servi à constituer ce que les néophytes appelaient un peu trop pompeusement « le Parti national. » J'en causais, un soir, avec M. Naquet, qui avait désiré m'entretenir au sujet de la constitution de ce parti, et je lui exprimais les motifs de ma réserve. « Je veux bien une action parallèle, lui disaisje; mais je repousse Taction commune. Vos amis me font peur, et vous-même je vous tiens en défiance. Nous avons le même adversaire; mais nous n'avons pas le même objectif. Nous pouvons monter ensemble à l'assaut : toutefois, si nous emportons la citadelle, nous serons obligés de nous disputer pour savoir qui la gardera. — Rassurez-vous, me répondit l'apôtre du
divorce, et ne concevez nulle alarme. Tout s'arrangera, parce que nous sommes, les uns et les autre», de bons patriotes. Tenez, je vais vous faire ma confession : j'ai combattu le pouvoir personnel de Tempereur Napoléon III; je m'aperçois trop tard que j'ai eu tort. L'oligarchie parlementaire nous perd et perd la France. Unissons-nous pour la [supprimer . Constituons une République, avec un chef unique et responsable. Si nous échouons, c'est-à-dire si la forme républicaine ne correspond pas au redressement que nous devons rechercher, eh bien, c'est vous qui deviendrez les maîtres de la situation, et nous accepterons volontiers TEmpire avec le prince Victor. Seulement, venez carrément avec nous, et soyez républicains, au moins pour l'épreuve que nous voulons tenter en votre compagnie. »
Ce langage était sincère, sans doute; mais il ne suffisait point à me séduire, et je ne me sentais guère le goût de m'incorporer, avec mes amis de la presse impérialiste, dans le « Parti national, » à la condition de me faire et de me dire républicain. Cependant l'action boulangiste ne manquait pas de puissance, et je consentais volontiers à la seconder dans des conditions déterminées. C'est ainsi que, invité à prendre la parole au milieu d'une grande réunion organisée par un des Comités impérialistes de Paris, je marquai ma conférence par cettjB adhésion au mouvement général des esprits :
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Messieurs, j« devine que beaucoup d'entre vous souhaitent d'avoir mon sentiment au sujet d'une popularité nouvelle qui a pris rapidement un essor considérable. Je n'éprouve aucun embarras pour m'expliquer; surtout je n'y vois aucun inconvénient. Je suis ici pour tout dire ; j'entends pour tout éclaircir. Loin de concevoir quelque frayeur de ce qu'on appelle le « mouvement boulangiste, » j'applaudis de toute mes forces à cette poussée d'opinion qui contraint le pays à sortir de son engourdissement et à reprendre possession de lui-même. Le général Boulanger pratique, en ce moment, une brèche utile. Pourquoi essayerions-nous de contrarier cet ouvrage ? Comme nous, il veut la dissolution, la revision, la consultation nationale. Par quelle inconcevable aberration entraverions-nous son effort, si conforme à notre doctrine ? Qu'il marche donc droit dans son entreprise ; ce n'est pas de notre part que peuvent lui venir les obstacles. Seulement, gardons-nous de mêler nos troupes aux siennes ; gardons-nous de replier notre drapeau; gardons-nous de nous laisser absorber dans une confusion où nous pourrions disparaître.
Nous sommes les gardiens d'une doctrine qu'on peut noua emprunter, mais qui nous appartient, parce que nous figurons, parmi ses serviteurs, comme les plus solides, les plus résolus et les plus sincères. Cette doctrine, c'est celle de la Souveraineté du peuple. Grâce à nous, elle est dominante aujourd'hui; elle s'impose jusque-là que, de divers côtés, même de côtés inattendus, on tente de se l'approprier, au moins en partie. Mais elle n'est véritablement entière qu'avec nous ; et notre foi s'y affirme à ce point que, quel que soit le résultat d'un plébiscite, nous déclarons d'avance
l'accepter et y souscrire. Nous sommes convaincus que le vote populaire restaurerait l'Empire; mais dût-il ramener la Royauté ou consolider la Republique, nous ne protesterions pas contre son verdict.
Quel parti, je le demande, se sent disposé à formuler la même promesse et à prendre le môme engagement ?
J'aime à constater, non pas par vanité puérile, mais pour établir combien j'étais d'accord avec mon auditoire, qu'un applaudissement unanime et prolongé salua mes paroles.
Peu de jours après, j'eus occasion de voir le général Boulanger, qui connaissait ma ferme déclaration. — « Nous sommes d'accord, me dit-il en m'abordant. — Pas tout à fait, mon cher général, puisque dans votre discours de Nevers vous avez attaqué mon parti dans ce qu'il a de plus cher. — Ah ! vous aussi î Mais vous ne m'avez pas compris. Je ne veux en rien attaquer votre parti, parce qu'il repose sur le meilleur principe et qu'il est le seul qui ne m'ait pas trompé. — A la bonne heure I mais ne troublez pas notre bonne harmonie en éveillant nos légitimes susceptibilités. » La conversation se prolongea et j'obtins du général des satisfactions que le discours de Tours devait confirmer bientôt*