‹ Confidences d'un journalisteChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

L'insurrection de Juin. — Le général de Bréa. — L'abbé de

Genoude.

J'ai parlé de Battaille. Son nom me rappelle un souvenir douloureux que je veux consigner ici.

Le lendemain du début de ce remarquable artiste à rOpéra-Gomique, le 22 juin 1848, j'allai, en compagnie de Grootaers, le statuaire, complimenter notre ami commun, qui nous retint tous les deux à déjeuner. Tandis que nous devisions joyeusement en fumant un cigare, on vint nous avertir que l'émeute commençait à rugir dans la rue et que des barricades étaient construites déjà sur les boulevards. Nous voulûmes savoir par nous-mêmes de quoi il retournait au juste ; nous sortîmes en hâte, voyant les boutiques se. fermer, les gardes nationaux courir à leurs lieux de rassemblement, et tout le monde anxieux comme à rapproche de quelque terrible catastrophe. En remon-

tant le boulevard, nous arrivâmes tout prés de la porte Saint-Denis, où s'élevait une immense barricade formée d'omnibus renversés, de pavés accumulés, de débris de toute sorte ; des femmes et des enfants travaillaient à la compléter et à la rendre. plus formidable, tandis que des hommes armés de fusils, de sabres et de poignards se préparaient à la défendre vigoureusement.

Nous nous approchâmes de ces hommes, et j'interrogeai l'un d'eux, un grand diable taillé en hercule, en bras de chemise, la tète couverte d'un foulard, et portant dans un mouchoir noué à sa ceinture une énorme quantité de cartouches.

— Pourquoi vous battez-vous ?

— Pour faire comme vous, répondit-il d'un air moitié badin, moitié farouche : nous promener et avoir de l'argent dans notre poche.

J'avoue que je ne trouvai rien à objecter à des raisons si décisives.

Au moment même où ces mots étaient prononcés, un personnage qu'on me dit être Gaussidiére, celui qui, étant préfet de police, prétendait faire de l'ordre avec du désordre, survint, fit une distribution de pièces de cinq francs aux défenseurs de la barricade, puis s'éloigna.

Il n'avait pas plutôt disparu qu'un roulement de tambour résonna et des balles sifflèrent à nos oreilles. La barricade était attaquée à revers et nous subissions

d'un joubnaliste 57

la fusillade, nous curieux inoffensifs, aussi bien que les insurgés eux-mêmes. La situation n'était guère réjouissante, et nous y échappâmes en nous sauvant à toutes jambes et en gagnant la rue d'Hauteville,

Quand le calme se fut rétabli, la barricade étant enlevée, nous revînmes sur le boulevard, et nous rencontrâmes le général de Bréa devant l'hôtel des Capucines, aujourd'hui disparu, juste à l'endroit où, en tirant un coup de pistolet habile ou periSde, Charles Lagrange avait déterminé, quelques mois auparavant, l'explosion de Février.

Le général était en compagnie de l'un de mes oncles, le major Louis Merson, rédacteur du Moniteur de V Armée. Nous lui racontâmes ce que nous venions de voir, et nous supputions ensemble les chances de l'insurrection lorsqu'une colonne de troupes déboucha, commandée par le général de Lamoriciére. Le général de Bréa se précipita au devant de son frère d'armes, et le pria,^ en lui donnant son adresse, de le mettre à la disposition du ministre de la guerre.

Nous nous séparâmes alors, lui pour aller attendre les ordres du général Cavaignac ; nous pour nous mêler obscurément, comme volontaires, aux défenseurs de l'ordre.

A trois jours de là, on m'annonçait la mort de mon pauvre et noble ami, dont je retrouvai, après plusieurs heures de recherches dans les hôpitaux et les ambulances, le corps inanimé, odieusement troué de balles

et labouré de coups de baïonnettes, sur la dalle du Panthéon. A son côté était le cadavre du capitaine de Mangin, qui l'avait accompagné en qualité d'aide de camp.

Excellemmentbon, d'un esprit élevé, d'un cœur rare, le général de Bréa avait une nature généreuse et chevaleresque. Brave jusqu'à la témérité, à l'excès crédule en la foi d'autrui, ce sont les défauts de ses qualités qui ont causé sa mort; mais leguet-apensoù il a succombé n'en pèse pas moins lourdement sur la Révolution : épisode sanglant et terrible, que des méchants ont voulu expliquer, innocenter peut-être; trait caractéristique d'une époque odieuse, dont on oublie trop volontiers les dures leçons et les grands enseignements.

Quelques jours avant ces sinistres événements, je m'étais laissé conduire par M. Grespel de la Touche, représentant du Morbihan, chez M. l'abbé de Genoude, directeur de la Gazette de France,

Pendant longtemps j'avais combattu, après mon père, la politique de ce publiciste, que je considérais comme dépourvu de sens et très dangereux. Sans y avoir de répugnance personnelle, et bien au contraire, je me souciais peu de me trouver, chez lui, en rapport avec lui. Il me semblait qu'en prenant l'initiative d'un rapprochement, j'eusse fait amende honorable, et je ne le voulais pas. Cependant les instances furent si vives, et M. de Genoude mit tant de bonne grâce à prendre les

devants d'une réconciliation, que je me rendis, moitié boudeur, moitié satisfait, rue du Doyenné, où étaient alors les bureaux de la Gazette,

Aussitôt que je lui fus annoncé, M. de Genoude vint

au devant de moi, me tendit la main et me fit le plus

affectueux accueil. Je répondis assez mal à ses avances

très marquées, et Tabbé journaliste dut être peu con-

ent de moi. Je fus poli; mais c'est tout.

— Eh bien ! monsieur, me dit M. de Genoude, vous voyez que ma politique était la meilleure. Désormais la Restauration est faite : dans quinze jours le comte de Ghambord rentrera à Paris, comme roi de France.

Ces paroles me causèrent quelque chose de plus que de la surprise, et je craignis de ne pas les avoir bien comprises.

— Gomment, dans quinze jours ! m'écriai-je d'un air d'étonnement et de défiance.

— Oui, dans quinze jours au plus tard. Préparezvous-y.

Lorsqu'au bout de quelques minutes de conversation je me retirai, cette prophétie bizarre résonnait dans ma cervelle sans pouvoir s'y fixer. Je me demandais si des combinaisons inconnues pouvaient déterminer le miracle politique qui m'était annoncé, — ou si tout simplement j'avais conversé avec un illuminé.

L'événement a démontré que la seconde portion de la proposition était seule raisonnable.

Cependant l'abbé de Genoude n'en était pas moins

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un esprit distingué, un journaliste plein de ressources, un écrivain habile. Seulement, il avait enfourché un système, et sa tête s'en troublait à ce point que, le plus souvent, il voyait faux et jugeait les choses sans tenir compte de la réalité actuelle ou possible. C'est ce qui l'empêchait d'être complet, et lui enlevait toute l'autorité qu'il ambitionnait tant d'exercer en dehors de la petite Église où il était considéré comme un infaillible pontife, presque adoré comme un dieu.

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