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CHAPITRE X

Arrivés à Nancy, nous nous quittâmes et prîmes chacun des routes diverses. J’allai à Epernay dans ma famille et je pris gîte chez M. Luquet, mon cousin, qui me reçut chez lui, et m’accueillit avec la bonté et la largeur hospitalière que tout le monde lui connaît. J’y demeurai jusqu’à la fin des événements de la Commune : et quand je rentrai à Paris auprès de ma chère Pauline, nous reprîmes durant quelque temps notre petit train de vie, qui ne fut pas toujours exempt de misères et de traverses. Nous avions du reste pour nous soutenir notre jeunesse et notre santé. Quoi qu’on dise, la vie n’est pas tout rose pour les artistes pauvres ; et les événements qui suivirent, sans être aussi dramatiques, prouveront qu’il n’y a pas de luttes qu’en temps de guerre.

A mon retour, je trouvai Paris si triste, si ravagé, tant d’amis disparus que j’acceptai avec empressement l’offre qui, me fut faite par mon ancien lieutenant-colonel Louis Noir, d’aller m’établir près de lui sous les ombrages de Boisle-Roi, à côté de Fontainebleau. Dans ce petit

pays, je me reposai véritablement et je vécus presque heureux durant plusieurs années, quoique très pauvre. Nous étions là une colonie d'artistes et de littérateurs, à peu près tous logés à la même enseigne, au point de vue fortune; mais tous également pleins d’entrain, de gaîté et d’espérance en l’avenir; tous luttant pour la vie, mais vivants et pleins de courage ; c’était presque une famille dont les membres, avec tous leurs défauts et leurs physionomies différentes, sympathisaient et se soutenaient moralement.

Hélas ! tout finit. Al’heureactuelle, cette famille a disparu, emportée aux quatre vents de la fortune et du hasard : la mort a frappé quelquesuns, le malheur a aigri et séparé les autres. Le temps a sûrement et lentement accompli cette œuvre de dispersion.

Louis Noir, Poupard Davyl, Olivier Metra, le poète G. Mathieu, les peintres Dufour, Labbé, Lafitte, Adrien Moreau; mais ce dernier, ancien verrier comme moi, et très probablement parce qu’il est fils d’ouvrier, affectait des façons pincées et bourgeoises qui le tenaient à l’écart. Il vivait de préférence avec les gens que l’ami Pontalier appelait plaisamment les riches et dont les bonnes manières étaient scandalisées par nosfaçons de bohèmes, les derniers du siècle. Nous étions souvent visités par André Gilles, Déloye, le sculpteur, Poilpot et enfin un autre que j’avais à cette époque élevé à la hauteur d’un ami, Jules

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G . .., l’homme aux affiches, ainsi que la charmante petite MmeG..., sa compagne.

Avons-nous assez ri, caressé de beaux projets, donné de fêtes dans la grange qui me servait d’atelier, de festins pantagruéliques sur des tables composées de planches et de tonneaux ; et les promenades entre Barbison, Fontainebleau, Melun et Bois-le-Roi ! sous les grands arceaux de la forêt, le jour, la nuit même, au clair de la lune, au cri des hibous et des chouettes, aux bramement des cerfs. Non 1 Jamais je ne reverrai ça ; et pourtant Bois-le-Roi existe encore avec sa forêt et sa rivière, mais ça n’est plus notre Bois-le-Roi : banalisé, ^embourgeoisé, attristé, enfin, tondu et castré, comme tous les jolis endroits à douze lieues autour de Paris, ce charmant pays est devenu une Sorte de Vésinet de 4me classe. C’est ce qui arrive du reste pour tous les endroits pittoresques que découvrent les artistes. Que ce soit en forêt, sur les montagnes ou sur les bords de la mer, vous voyez rapidement ces paradis, d’endroits délicieux qu’ils étaient, se transformer par l’envahissement des Philistins en pétaudières, où la prétention, la bégueulerie et les mauvaises mœurs le disputent à la sottise. Dans ce genre, les plages ont Je pompon. Partout où apparaissent les gens chics, vous voyez rapidement la belle nature s’aplatir, se déformer, se dépraver. Heureusement, ils ne peuvent ni arranger, ni nettoyer, ni aplanir

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les nuages du ciel ou les flots delà mer. A la tête de ces vandales gommeux, se placent les gens du monde des deux sexes égarés dans les beauxarts. Peut-on voir sur nos belles plages quelque chose de plus repoussant et de plus bête que le monde des casinos. Avant un demi-siècle, les poètes, les artistes, je n’entends pas désigner ainsi les myriades de gens qui font des vers ou barbouillent des toiles, j’entends ceux qui ont des âmes de poètes et d’artistes, ne trouveront plus un coin pour rêver ou contempler. Je l’ai souvent dit, il ne me déplairait pas de voir enrayer et même faire reculer cette horrible locomotive, cette machine qu’on a appelée le progrès qui menace de tout niveler, les intelligences et les forêts, et qui enlèvera aux humains même le rêve du bonheur et de la liberté. Maisne soyons pas pessimistes et acceptons philosophiquement ce que nous ne pouvons pas empêcher. Pour mon compte, je n’ai pas le droit de me plaindre ; je me porte bien et je lutte ; et en somme, la lutte, c’est la vie ; c’est la victoire ou la défaite, mais dans tous les cas l’imprévu et l’aventure. Quant au repos, c’est la mort ; et je suis tranquille de ce côté, j’y arriverai comme les autres. En attendant, go a head ! comme disent les Américains.

Il faudrait un volume pour raconter les faits et gestes de la colonie de Bois-le-Roi et je ne me sens pas de force à remplir une pareille tâche.

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Je vais essayer d’esquisser quelques-uns des profils delà collection. Commençons par Louis Noir, le romancier que vous connaissez, qui fut, avec Poupard Davyl et G. Mathieu, le vrai fondateur de cette colonie. Grand et fort, gueulard à se faire entendre de Bois-le-Roià Chartrette, il parcourait audacieusementtoutlepays (parlesbeaux jours d’été, bien entendu) pieds nus et en longue chemise, stupéfiant la bourgeoisie qui commençait à s’infiltrer chez nous et à empoisonner ce délicieux endroit. Gai et hospitalier, on trouvait toujours chez lui bon accueil et nappe mise, et ce, avec une franchise et une simplicité que je n’ai peut-être rencontrées nulle part ailleurs. Je dois à Noir, dont je n’ai pas ici à faire le panégyrique, un des bons instants de ma vie, peut-être Je meilleur de mon existence. Et, chose étrange, ce fut au moment où j’étais le plus gêné, le plus pauvre, une de ces périodes où l’on cherche à se cacher, ce fut à ce moment, dis-je, que de ma vie entière j’ai été le plus heureux. Expliquez ça. Je suis convaincu que Louis Noir a été pour beaucoup dans ce bonheur relativement parfait, puisqu’il est bien entendu que la perfection n’existe pas dans ce genre. On ne m’ôtera jamais de l’idée que sans lui les beaux jours deBois-le- Roi n’eussent pas existé, non seulement pour moi, mais pour d’autres. C’était le boute-en-train de la bande, avec ses qualités et ses défauts. Et pourtant, avons-nous assez dit de mal de lui; il

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nous le rendait du reste avec usure; car le moindre de nos défauts dans ce petit cénacle était la médisance. « Attendez une minute, disait un soir Olivier Metra, qui, après nous avoir quittés, faisait une brusque rentrée pour chercher son para^ pluie qu’il avait oublié, attendez que je sois parti tout à fait. » Je crois que c’est Poupard Davyl, l’auteur de la Maîtresse lég itime ! qui était le roi dans le genre débineur. Son habitation avait été baptisée le Château de la médisance parle peintre Bennassis, qui avait fait sur l’endroit et ses habitants une pièce commençant par ce \ers :

Les arbres du jardin se débinaient entre eux, etc.

AprèsNoir venaient Olivier Metra, le musicien, qui avait de l’esprit à ses heures, et sa femme, qui n’était pas le type le moins curieux de la troupe; elle nous mettait en joie par ses saillies un peubien épicées. Jeme souviensàproposd’elle d’une sortie assez gauloise qu’elle fit chez Poupard Davyl, un jour que ce dernier avait du monde , un notaire, je crois, et quelques bourgeois de Fontainebleau ; Davyl avait pris dans cette circonstance l’air grave et solennel qu’il affectait souvent, quand il voulait nous faire croire à son antique noblesse. L’arrivée subite et inattendue de la jolie et effrontée petite femme avait jetéun froid ; et un silence un peu affecté avait succédé brusquement à la conversation banalement engagée ; Mm,î Métra avait meme, elle qui ne se

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démontait pas facilement, été un peu interloquée, et s’était arrêtée hésitante sur le seuil; mais, reprenant vivement son sang-froid, elle s’était vengée instantanément : s’adressant à Poupard inquiet : «Eh bien, quoi? on est empaillé ici ; on ne souffle pas ; si on ne trouve rien, on dit m . . . au moins...» Tête du notaire! Fureur de Davylî

Le poète Mathieu qui, malgré ses 70 ans, avait une verve endiablée, nous amusait fortement par ses sorties ; surtout lorsqu’il était en colère. Je me rappelle une querelle qu’il eut avec la grosse madame G..., querelle dans laquelle celle-ci, assez mal embouchée, lui servit toutes les épithètes du vocabulaire poissard. Mathieu, avant de lui fermer sa porte, par laquelle je venais d’entrer, lui cria d’une voix formidable : « Allez! Madame, votre présence dépolit mes carreaux, et fait grandir le numéro de ma maison !!! »

Une autre fois, se promenant sur le bord de l’eau, dans le voisinage de la maison de Métra, avec lequel il s’était brouillé et qu’il avait traité de poisson , il aperçut un groupe de personnes qui avaient l’air de chercher un objet égaré ; s’étant informé, on lui dit qu’il s’agissait d’une bague que la belle MmeNoiravait perdue : «N’allez pas plus loin, dit-il, elle doit être dans le ventre de Métra. »

Rencontrant un jour dans une promenade en forêt qu’il faisait avec moi, le père L..., un bourgeois peintre, il s’était arrêté derrière lui.

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M. L... était installé devant un gros chêne qu’il s’escrimait à peindre. « Comment trouvez-vous mon œuvre, monsieur Mathieu ? » dit l’artiste amateur. Toujours gravementMathieu répondit : « Je ne suis étonné que d’une chose, c’est que cet arbre, indigné de se voir portraiclurer de la sorte, ne vous poursuive pas jusque dans votre domicile, à coups de racines dans le c... ! » Ahurissement du bourgeois !

A propos de bourgeois, on m’a souvent demandé ce que j’entendais par là.

Le bourgeois , dans la mauvaise acception du terme, ne veut pas dire un membre de la bourgeoisie. Le type dont je parle s’est répandu dans toutes les classes aisées : c’est l’homme des lieux communs, du convenu ; n’accordanten politique ou en art son estime et son admiration qu’aux vainqueurs, ou, si vous voulez, aux gagnants, même s'ils ont triché ; dans la vie privée, c’est l’égoïsme en bâton; dans la vie publique, la lâcheté faite homme ; en art, le colporteur des clichés à la mode ; chaud de ton en 1830, il est aujourd’hui plein air ; mouton, quand ses sauveursde tondent jusqu’à la peau ; tigre, quand il croit sa quiétude menacée ; chauvin, quand il pouvait exonérer les siens du service militaire ; moins belliqueux depuis la loi du service obligatoire pour tous ; une pierre de touche pour reconnaître d’emblée le bourgeois artistique : il est enragé de Wagner, fanatique de Puvis de

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Chavanes, et plein de mépris pour Ohnet, qu’il adore au fond. J’ajoute que la moitié de nos artistes modernes sont d’afïreux bourgeois.

En somme, comme vous voyez, pas beau, le bourgeois ! Pas décoratif!

Une historiette pour en finir avec Mathieu.

Un jour, nous étions assis ensemble à la terrasse du café Riche, en compagnie du poète P. Arène, je crois ; nous vîmes s’approcher, délibérément, un petit pâtissier portant son panier sous le bras. L’enfant écarta sans façon des chaises qui lui masquaient un des soupiraux des cuisines, déposa son panier et, se penchant vers ce soupirail, appela à haute voix : M. Casimir !!t

Il faut vous dire que le chef Casimir était à cette époque un grand personnage, connu de tout Paris, comme qui dirait l’empereur des cuisiniers. Que pouvait lui vouloir cet infime marmiton? Nous étions intrigués. Le gamin, n’ayant d’abord pas reçu de réponse, réitéra son appel. Une voix souterraine finit par se faire entendre : « Qu’est-ce que vous lui voulez, à M. Casimir?U est à l’office. — Je veux, poursuivit le gosse , lui parler à lui-même. » Un vrai remue-ménage se produisit dans les cuisines ; et après un bon moment d’attente, une autre voix, assez solennelle, cette fois, monta d’en bas. Le gamin, agenouillé devant le soupirail, attendait toujours. « Je suis M. Casimir, dit la voix ; qu’est-ce que

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vous me voulez ? — C'est bien vous ? » insista le moutard? «Parfaitement.» Alors, se courbant tout à fait et se faisant un porte-voix de ses deux mains : «Eh bien, je vous enm...î!î » et, la figure radieuse, il se releva, reprit son panieret partit en sifflotant.

Un silence terrible avait, dans le sous-sol, succédé à cette réponse. Mathieu, ému et ravi à la fois, se leva brusquement, rattrapa le pâtissier et, lui mettant dans la main une pièce de 50 centimes : « Adorable eafant, lui dit-il, fuis; il en est peut-être temps encore. »

En dehors de ses habitants, Bois-le-Roi avait ses visiteurs, qui ne laissaient pas que d’apporter leur contingent de gaîté au cénacle : André Gilles, Richard de l’Odéon, le général B..., le Révérend pèreM. Charles Jacques, beau-père du peintre Dufour, lequel n’engendrait pas la mélancolie ; jusqu’au procureur B..., qui venait y cascader à mes bals travestis et se faisait remarquer par sa mauvaise tenue et sa danse presque immorale ; Bois-le-Roi était en outre un foyer de propagande révolutionnaire, de conspiration perpétuelle, une usine de théories subversives. Tous les gouvernements y ont été tour à tour menacés, usés, renversés.

En fait de gens s’occupant de politique, il y avait un type tout à fait extraordinaire, le père Florentin, gros aubergiste de l’endroit ; il était impérialiste enragé et nous aimions le faire

monter . Il avait des idées arrêtées, desquelles on eût en vain essayé de le faire démordre. Ainsi, par exemple, il prétendait que Rochefort était orléaniste et qu’il avait vu de ses yeux apporter au journal la Marseillaise un sac énorme plein de pièces de cent sous.

De là à conclure que c’était l’or ou du moins l’argent des d’Orléans, il n’y avait qu’un pas, et ensuite que c’était destiné à Rochefort, ça ne faisait pas un pli. « La preuve, ajoutait-il avec ténacité, c’est que j’ai vu le sac. » Remarquez que cet animal-là ne manquait pas d’influence dans le pays .

C’est dans cet aimable Éden que me germa dans la cervelle l’idée de lancer les panoramas, qui devaient faire ma fortune et surtout celle de Poilpot, et enfin déterminer la folie du pauvre Gilles.

J’avais dans le voisinage, à Dammarie-les-Lys près Melun, un camarade peintre nommé Desgallaix, un brave et loyal garçon, ayant une petite aisance et qui en outre ne manquait pas de talent; j’allai le trouver un beau matin avec l’idée de me l’associer dans ma première entreprise. Je l’enlevai à la baïonnette et nous nous mîmes fiévreusement à la besogne. Six mois après, nous étions installés sur une des places de Philadelphie, avec un diorama emporté de toutes pièces de Bois-le-Roi . Ce diorama représentait les Marins au Bourget et fut plus tard exposé au salon des Chain ps-Élysées.

Il avait été convenu par traité avec l’ami Desgallaix que nous partagerions les bénéfices de l’entreprise et que je lui rembourserais sa part de fonds mis dans l’affaire. Noire expédition fut désastreuse. Tout le monde connaît le fiasco de l’Exposition de Philadelphie, auquel peut se comparer en partie celui de l’exposition récente de Chicago. levais vous raconter les péripéties de cette expédition dont les détails accidentés ne manquèrent pas de pittoresque.

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