CHAPITRE XI
Nous embarquâmes chacun de notre côté.
Desgallais, avec le diorama, prit passage sur un bateau allemand appartenant à une ligne Hambourgeoise; moi et ma femme avions cru bien faire et réaliser une forte économie en traitant avec une certainecompagnie Meyer, qui nous avait promismonts et merveilles. Unefois notre voyage payé, on nous avertit qu’on nous embarquerait, non pas du Havre pour Philadelphie, mais bien de Londres pour New-York, en nous transportant toutefois à Londres d’abord; et ensuite de New- York, ondevait nous conduire ànotre destination. On nous remit des lettres de recommandation pour un hôtelier du Havre, idem pour Southampton, Londres, etc. Nous prîmes le train à Saint- Lazare, non pas, comme c’était convenu, en lre classe, mais bien en seconde. Nous arrivâmes au Havre où un bon hôtelier nous guettait à la gare. Nous dûmes attendre au lendemain soir pour prendre le bateau de Southampton. Durant ces deux journées on nous pilota, soigna, dorlota et on nous servit en fin de compte une note où toutes loslois delà probité et delà décence étaient
absolument violées. Nous fîmes à bord d’un affreux petit steamer une traversée épouvantable de huit heures, traversée qui fait époque dans mes souvenirs marins. Tout le monde fut malade, jusqu’aux matelots. Je ne récoltai qu’un seul avantage sur ce maudit vapeur: un voyageur français, un vieux routier, à qui je racontai notre écorchement au Havre, nous conseilla: 1° de ne jamais montrer nos lettres de recommandation, destinées simplement à nous faire plumer ; 2° de nous méfier de tout en voyage, surtout quand nous aurions touché les rivages du nouveau monde. Je dois dire quej’avais sur les bons Américains des idées tout à fait fantastiques, idées sucées dans les romans de Fénimore Gooper ou du capitaine Mayne Reid, voire môme de Gustave Aymard, de joyeuse mémoire. Je croyais les Yankees très aventureux, un peu sauvages môme, mais d’un chevaleresque, d’une bravoure et d’une loyauté à toute épreuve. J’en ai un peu rabattu depuis. Je m’étais précautionné de révolvers, de couteaux poignards et autres engins de mort vraiment inutiles dans ce pays d’hommes d’affaires véreux et retors, pleins de ruse et de fourberie. L’Amérique du Nord est bien le pays par excellence de la blague, delà fumisterie et du Humbog.
De Southampton, où nous étions débarqués, nous prîmes le train pour Londres, où nous arrivâmes dans la matinée. Je me rendis en hâte au bureau correspondant de l’agenco Meyer. Là on
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nous déclara gravement qu’on nous ferait embarquer à Liverpool dans une huitaine. Je me fâchai violemment et je déclarai que j'allais retourner en France et intenter un procès en dommages-intérêts à la compagnie. On s’inquiéta, et on me fît une proposition que j’acceptai à tout hasard. Il y avait dans le bureau un capitaine anglais qui devait partir le lendemain, emportant à son bord, à destination de New-York, douze cents émigrants. Le capitaine, qui me fit l’effet d’un homme convenable, consentait à nous prendre comme passagers, aux frais do la compagnie Meyer bien entendu ; on devait nous donner une cabine et la nourriture des officiers. Le lendemain au matin, nous sortîmes sous toute vapeur teTindal-Bassin et nous voguâmes vers l’Amérique. Quelle traversée, bon Dieu! Vingt et un jours de tempête, démâtés, faisant eau, etc., tous les agréments réunis. L z Holland était un vieux sabot , ayant reçu tous les sacrements et effectuant son dernier voyage, avec un équipage insuffisant. Une seule chose nous consola : capitaine et officiers, tous gens bien élevés, furent courtois, pleins de convenances et de bons procédés à notre égard. Nous eûmes aussi dans ce désagréable trajet des distractions, procurées par le milieu dans lequel nous vécûmes forcément. Dans la foule des passagers émigrants, en grande majorité composée d’Irlandais, nous remarquâmes à première vue, en mettant le pied sur
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le bateau, deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, qu’à leurs allures nous reconnûmes d’emblée pour des Français; ils nous avaient du reste eux aussi avisés du premier coup et avaient commencé à tourner autour de nous avec le désir évident de trouver l’occasion de nous adresser la parole. Les figures étaient intelligentes, ouvertes et honnêtes. Il n’y avait pas de raison pour que je ne me prêtasse pas à leur désir. Nous liâmes conversation et je n’eus pas lieu de m’en repentir. Ils contribuèrent, surtout l’un d’eux, à égayer le voyage. Josse,leplus âgé, d’un an ou deux peut-être, était le type le plus achevé du gavroche parisien. Il nous raconta qu’ils travaillaient lui et son copain depuis deux ou trois ans à Londres comme ébénistes, et je devinai sans peine qu’il devait être, malgré son jeune âge un échappé de la Commune; je le lui demandai ; après un peu d’hésitation il me l’avoua; son camarade était Belge, mais avait aussi habité Paris. Us avaient, paraît-il, gagné de l’argent à Londres et partaient avec un bon engagement d’un an pour l’Exposition de Philadelphie. C’est par économie qu’ils avaient pris un train d’émigrants. Ces deux gamins avaient de l’ordre, et comptaient, quand ils pourraient, revenir en France s’associer et s’établir comme patrons.
Josse était très compromis . Que diable avaitil pu faire? Car je calculai qu’il pouvait avoir seize ou dix-sept ans pendant les événements de
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la Commune. Je finis par tout savoir: il paraît qu’il avait d’abord servi durant la guerre dans les francs-tireurs de la Presse, qui, on se le rappelle, enlevèrent de nuit le Bourget, sous la conduite du capitaine Roland, et furent si maltraités le lendemain quand l’ennemi fit un retour offensif. Après la guerre, Josse, qui ne rêvait que plaies et bosses, avait eu la fantaisie, comme il nous le dit, après avoir tiré des coups de fusil, de tirer des coups de canon, et il s’était à cette intention engagé dans les artilleurs de la Commune,
Là il avait pu largement réaliser son rêve. 11 était même parvenu à avoir en avant de la porte Maillot une mitrailleuse à lui tout seul. Établi dans un petit abri où il passa plusieurs jours, il surveillait la route droite devant lui et la balayait avec son instrument, quand l’occasion se présentait. Après avoir dépensé pas mal de coups inutiles, il s’était avisé de rectifier son tir sur un arbre placé à une grande distance, arbre contre lequel il apercevait un morceau d’éeorce qui pendait et se trouvait par hasard juste à hauteur d’hommes qu’il avait vus passer auprès. A peine cette opération était-elle faite qu’il eut la veine inestimable de voir s’avancer sur la route un peloton de gendarmes. Il attendit qu’ils fussent arrivés à son point de mire et d’un coup de manivelle il fît une salade des pauvres pandores.
Quel beau coup! rien que d’y penser, il se tordait encore. Un jour on amena à la porte Maillot
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un capitaine de gendarmerie fait prisonnier. Le& gardes nationaux qui le conduisaient en étaient assez embarrassés et se demandaient où ils devaient le conduire. Josse, qui avait lâché un instant son canon pour venir voir, prononça ces paroles charitables : « Si on le fusillait. » Heureusement les gardes nationaux qui étaient là étaient de braves gens : l’un d’eux envoya dans le derrière du gamin un vigoureux coup de botte, en le priant de se mêler de ses affaires; et on emmena le prisonnier. Josse faillit payer très cher son mot féroce.
Paris venait d’être forcé et le massacre avait pris son vol à travers la grande cité; les exécutions les plus sommaires avaient lieu partout ; malheur à tout garde national pris durant les premiers jours. Josse était rentré chez son patron aux Ternes et s’était remis au travail. Une aprèsdîner qu’il s’en allait le nez au vent, flânant le long de l’avenue de la Grande-Armée, ô terreur! il aperçut à dix pas devant lui le capitaine qu’il avait désigné pour le mur. En un clin d’œil, faisant volte-face, il s’était mis à courir de toute la vitesse de ses jambes; puis, prenant brusquement une rue à gauche, il avait enfilé un corridor dans la maison de son patron, laquelle par bonheur avait deux issues. Le gendarme, l’ayant reconnu et poursuivi, l’avait vu entrer dans l’allée, mais le galopin s’était sauvé par la deuxième sortie. Le patron que Josse vit le lendemain ma-
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tin et auquel il narra l’incident, lui conseilla de filer immédiatement à Londres; il lui procura un passeport et Je fit partir comme son apprenti, qu’il devait rejoindre peu après, pour un travail en Angleterre.
Josse mettait tous ses compagnons de voyage en joie. Il y avait un musicien parmi les émigrants et notre petit compatriote n’avait eu de cesse qu’il n’eût organisé un bal. Je me rappelle le son du violon qui ne s’arrêtait jamais et qui arrivait à notre cabine même à travers les éclats et les sifflements de la tempête. Nos deux jeunes enragés se livraient dans le grand carré à des exercices chorégraphiques dignes des Cio doche ; tout le reste des émigrants faisait cercle ou s’efforçait de les imiter ; l’un de leurs émules, lancé un jour par un mouvement du bateau, se cassa la jambe contre une colonne de fonte qui soutenait le pont; plusieurs autres, en pareilles circonstances, attrapèrent des coups assez violents, mais moins graves toutefois.
Des épisodes burlesques, des querelles, des idylles, tout se passa à bord du Holland , durant ce voyage. Nous assistâmes aux amours d’un docteur allemand, sec comme un coup de trique, et d’une grosse miss assez mûre, soufflée, blanche et rose, avec de grands yeux bleus en faïence, rappelant l'expression des carpes mortes. Josse les avait baptisés Paul et Virginie ; ces deux êtres bizarres ne se quittèrent pas de la traver-
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sée, excepté la nuit où chacun devait rentrer forcément dans le compartiment de son sexe.
Nous assistâmes certain soir à un véritable scandale : les matelots durent extraire de vive force le docteur qui s’était subrepticement et sournoisement glissé du côté des dames. Une autre intrigue aussi se noua entre une jeune femme irlandaise assez jolie et un jeune homme qui s’était fait le partner du mari, lequel était un joueur acharné et un ivrogne. L’aventure fut sur le point de se mal terminer, et l’époux faillit même étrangler l’adorateur de sa femme. Enfin, on constata qu’il y avait eu malentendu et tous les trois redevinrent les meilleurs amis du monde. Entre autres figures intéressantes, il y avait à bord un Irlandais de vingt-huit à trente ans environ, veuf et s’expatriant avec six petits enfants en haillons ; cet homme avait une physionomie navrante ; une vraie tête de Christ sur la croix; c’était bien l’image de la pauvre Erin.
Toutes les misères, toutes les souffrances étaient empreintes sur le masque du malheureux, qu’on aida de toutes manières et qui rendait du reste à bord tous les services en son pouvoir. Deux jeunes chanteuses, embarquées fraîches et pimpantes, durent rester alitées pendant toute la traversée ; le mal de mer les avait brisées ; on les débarqua à New-York, à l’état de squelettes ambulants, presque mourantes. Quant à Paul et Virginie, nous les vîmes s’enfoncer et dispa-
raître bras dessus dans les profondeurs de New- York. Quand nous abordâmes dans cet aimable pays, il faisait un temps affreux, une pluie glacée; on enfonçait d’un pied dans tous les trous et les flaques d’eau parsemés dans les rues mal pavées de cette ville, qui, même après l’avoir revue dans d’autres conditions, m’a paru la plus mal entretenue du monde.
Comme New-York se trouve à quarante-deux degrés de latitude, c’est-à-dire à la hauteur de Naples et de Madrid, je m’étais bonnement figuré que nous y rencontrerions la chaleur et le beau temps, et nous ne nous étions nullement précautionnés contre le froid terrible qu’il y faisait encore en avril. J’avais compté sans les courants glacés qui descendent du pôle nord et du Groenland et amènent des restes d’icebergs jusqu’à la hauteur de la Pensylvanie. Nous avions du reste rencontré dans les parages de Terre- Neuve des glaçons énormes qui nous avaient avertis de notre erreur. New-York et une grande partie des États-Unis du nord jouissent d’une température abominable ; on peut là-bas, dans la même journée être rôti, trempé et gelé tour à tour. C’est ce que nous éprouvâmes durant les quelques mois que nous passâmes dans cet affreux pays de filous et de sauvages civilisés. Je vous parle de quinze ans ; ça aura pu changer depuis, mais j’en doute. L’Amérique, qu’on suppose un pays nouveau et jeune, est
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usée et corrompue jusqu’aux moelles ; on n’y coudoie en grande majorité que des coquins corrects avec des mines de quakers. C'est un immense bazar où tous les gens sont atteints de la folie de la richesse qu’on poursuit par n’importe quel moyen. « Make rnoney, honestly if you can, but make money, dit le père à son fils, c’est-à-dire : fais de l’argent, honnêtement, si tu peux, mais fais de l’argent. » Aussi qu’y vîmes-nous ? Je spectacle de la misère la plus épouvantable à côté des fortunes les plus scandaleuses, fortunes qui se sont édifiées rapidement et menacent de nous montrer ce pays ramené en peu d’années à l’esclavage antique et à la ploutocratie , la plus abominable et la plus stupide des tyrannies. Les femmes, en Amérique, le disputent aux hommes en cupidité et en rapacité; elles ont en plus une marote qui consiste à affecter grotesquement les façons viriles ; et elles caressent l’espoir d’amener doucement le sexe fort à les remplacer dans toutes les fonctions qui incombent par nature au sexe faible, voire même la gestation et l’allaitement des onfants. En un mot, ce peuple, qu’on a dit si raisonnable, si logique et si robuste, m’est apparu le plus détraqué, le plus fantasque et le plus faible de tous les peuples. La dernière émeute des sans-travail est un avertissement donné à cette terre classique de la liberté éclairant le monde.
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Aussitôt que nous eûmes touché le continent américain, nous devînmes le point de mire des escrocs et des rastaquouaires. A New-York, où nous ne passâmes qu’une journée, nous trouvâmes moyen de rencontrer un cocher qui voulut nous faire payer trente francs pour une course d’un quart d’heure, un changeur qui nous vola cent francs sur mille et un hôtelier qui voulait réclamer cent cinquante francs pour la demijournée. Sur les conseils de Josse, qui nous avait suivis, nous prîmes le parti de nous mêler au convoi d’émigrants jusqu’à Philadelphie, d’aller dans leur restaurant, de prendre leur train et de descendre dans leur hôtel. A partir de ce moment, nous ne fûmes plus volés, entendonsnous, plus volés en ce qui touchait notre voyage.
L’ami Desgallais, qui était arrivé avant nous, avait fait venir le diorama à quai dans le port de Philadelphie; mais n’allons pas si vite. Avant de retrouver notre associé, nous nous étions, en descendant du train à Philadelphie, heurté à un ancien camarade architecte nommé Oscar P..., qui avait été mon propriétaire à Paris. Avec lui autrefois nous avions organisé des bals et des fêtes fantastiques dont on parla longtemps dans le monde des rapins et des étudiants.
L’un de ces festivals, qui fut certainement la dernière manifestation de la jeunesse bohème et vivante, eut un retentissement considérable par son allure de bacchanale grandiose. Rien de
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commun avec les petites réunions pornographiques et prétentieuses actuelles. On y rit à ventre déboutonné et ce fut drôle pour de bon ; il n y avait pas là des petits messieurs gantés, prenant des notes ou faisant des croquis pour la réclame du lendemain ; on s’amusait ferme, sans se préoccuper du mot de la soirée. Figurez-vous cinq cents gaillards, étudiants et étudiantes, peintres et modèles, femmes du monde et ribaudes; car nous avions audacieusement convié à notre fête l’élément féminin, du haut en bas de l’échelle sociale, sans souci de la hiérarchie ou des convenances, ce qui avait donné lieu au pêle-mêle le plus baroque, à la salade la plus étrangement composée. Tout s’était passé pour le mieux. Après un instant d’étonnement manifesté par les deux clans féminins, surpris de se rencontrer côte à côte, personne n’avait voulu battre en retraite; et nous assistâmes au curieux spectacle de cocotes ayant de la tenue et de femmes honnêtes prenant discrètement leurs ébats. La scène se passait derrière les abattoirs de Grenelle, dans un immense local, composé d’une cour de cent mètres de côté, cour entourée d’immenses salles vides dont l’une de 40 mètres de long me servait d’atelier et fut ce jour-là transformée en salle debal, tout prèsd’une autre servant de salle de festin ; toutes deux décorées par nous d’une façon abracadabrante.
Je me souviens que le costume était de rigueur
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et qu'on repoussait impitoyablement non seulement les habits noirs, mais tous les mousquetaires ou princes charmants. Oscar, costumé en basile et tonsuré pour la circonstance, faisait la police avec quatre agents 1830, pour empêcher l’intrusion des profanes. Tout ce qu’on peut rêver de burlesque et de cocasse se produisit ce jour-là en fait de déguisements : le plus audacieux de tous fut celui du sculpteur Déloye qui arriva en nain, avec une tête énorme composée de deux visages qu’il s’était peints, l’un sur le ventre et l’autre sur le derrière. Un mauvais plaisant s’étant avisé de glisser un cigare allumé dans l’enfoncement qui se produisait sous la moustache du 2me visage, Déloye était sorti furieux de son costume et avait procuré un spectacle encore plus réjouissant. Notre police dut l’emporter pour lui faire remettre un peu d’ordre dans son déguisement.
Le sculpteur Richard s’était présenté en statue, à peu près nu et doré des pieds à la tête ; c’était à jurer du métal ; en écorché le docteur Piton épouvantable à voir. Puis venaient l’empereur (le peintre Yunt) Victor Emmanuel, le pape, la république et le sultan Abdul-medgid ; ce groupe, dit des souverains, composé de danseurs émérites, se livra à une sarabande grandiose dans laquelle le pape et la République eurent le succès de la soirée ; des groupes de truands, de Gaulois, de sauvages étranges et de
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nègres fantastiques ; des saltimbanques et hercules de foires, des femmes à barbe, des archevêques et des enfants de chœurs, avec un serpent d’église (le docteur Fiaux ?) qui passa la nuit à abreuver l’orchestre et à l’accompagner avec son instrument; enfin don Quichotte et Sancho Pansa (Lançon et capitaine de cuirassiers Roger) qui firent leur entrée dans le bal juchés sur leurs bêtes.
Vers les minuit, le bal avait été interrompu par une bagarre àlaporte, entre nos agents 1830 et un chiffonnier qui voulait forcer rentrée; on reconnut l’homme, qui n’était autre que notre ami X,..,un de nos mathématiciens les plus distingués. Son costume était vraiment par trop exact et sa hotte, à moitié pleine d’os et d’ordures, empoisonnait. Bon gré mal gré, il fallut l'admettre, d’autant plus qu’on l’avait déjà repoussé au commencement de la soirée parce qu’il s’était présenté en habit noir, « Arrange-toi comme tu voudras, lui avait dit l’ecclésiastique Oscar, mais nous ne voulons pas d’habits.
LepauvreX... s’était retiré déconfit, mais non découragé ; il avait, place du Puits-Artésien, rencontré un bif fin en train de faire sa tournée et il avait troqué son costume contre celui du cliilfonnier y compris tous les accessoires : hotte, crochet, lanterne, etc. Après cette transformation, il s’ôtait représenté et enfin avait fait son
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entrée dans le bal, puant comme un rat mort, et mettant toutes les femmes en fuite.
Nous avions pour orchestre les musiciens du 2m8 voltigeurs de la garde. La stupéfaction de ces braves gens avait été grande quand on avait annoncé l'arrivée de l’Empereur, qui fit son entrée escorté de mouchards à gourdins. Immédiatement on avait donné l’ordre à la musique de jouer l’air de la reine Ilortense; et les cris de vive l’Empereur! avaient retenti pendant la promenade, au cours de laquelle on avait présenté à Napoléon III les jeunes personnes qui le demandèrent, entre autres la jolie « Gladiateur »? une des célébrités du moment (entre parenthèses celle-ci se suicida peu de jours après).
Le lendemain matin, le chiffonnier avait emmené fa petite Gladiateur dans sa hotte; Sancho fut reconduit ivre-mort sur sa bourrique par le serpent d’église. Je ne sais par quelle circonstance, une heure plus tard environ, dans la rue de Sèvres, on ramassa, étendu le long d’une borne, un ecclésiastique, qui n’était autre que le fameux serpent qui fut mené ou plutôt porté au commissariat de police avec son instrument qu’on avait ramassé à côté de lui. Je me suis démandé depuis dans quel état il avait dû restituer le costume au crédit des paroisses, où il se l’était procuré, sous prétexte de faire un tableau religieux.
Si je ne craignais d’être indiscret, je vous
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parlerais d’un certain derviche ou santon dont la mauvaise tenue et les audaces à l’endroit du beau sexe attirèrent plus d’une fois l’attention de nos agents. Le personnage en question ressemblait singulièrement, en plus jeuneil est vrai, l’honnête père de famille qui a édité mon manuscrit. Je lui en ai hasardé deux mots. Il n’a pas paru se souvenir très bien. Gela s’explique, car si j’en crois mes souvenirs le santon fut aussi un de ceux qui, avec le chiffonnier, le serpent d’église et Sancho Pansa, se retrouvèrent vers les 10 heures du matin chez le commissaire du quartier.
Mais revenons à Philadelphie et à ma rencontre avec Oscar P...
Celui-ci, ruiné ou plutôt ayant mangé une fortune qu’il n’avait pas, était venu s’établir en Amérique, où, me conta-t-il, il était dans une situation superbe, en passe d’épouser une héritière de 200.000 dollars ; .ayant lui-même entre les mains des travaux gigantesques. Selon Oscar, c’était la providence qui m’envoyait ; car ces travaux, il était dans l’impossibilité matérielle de les exécuter, attendu qu’il n’était pas peintre; « donc, medisait-il, jelui sauvais la vie et j’allais moi-même faire ma fortune tout en le tirant d’affaire. »11 me parlait avec volubilité et faisait avec son grand corps et ses bras immenses des gestes et des contorsions qui durent scandaliser les graves Américains circulant autour de nous;
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car il n’en faut pas beaucoup pour produire un scandale chez ces vertueux Yankees. Oscar P... nous entraîna vers son domicile Green Street, n° 44441 (oui, il y a des numéros comme ça à Philadelphie). Durant la roule, que nous fîmes en voiture, je lui confiai ce que nous étions venus faire en Amérique.
« Lâche-moi tout cela, fit-il; ta fortune, je te l’ai dit, est faite avec moi ; je suis chargé de décorer le grand palais de l’exposition, et toi seul es capable de le faire pour moi. Je n’ai que six semaines pour exécuter ce travail qui n’est pas meme commencé, et, dès demain, si tu acceptes, nous nous mettons à la besogne. » Je n’eus garde de refuser, à la condition toutefois qu’il me laisserait surveiller le montage et l’installation de mon Diorama, opération qui, du reste, devait me prendre peu de temps, attendu que mon associé, ayant amené un homme avec lui, pouvait en grande partie se charger de cette besogne.
Tout en causant, nous arrivâmes au domicile de mon ami. Il était coquettement installé dans un petit hôtel, avec jardin sur rue. Là, nous fûmes reçus par une jeune fille d’une grande élégance et d’une certaine beauté ; je ne vous ferai pas sa description ; qu’il vous suffise de savoir que c’était une Américaine ; ellessont toutes pareilles. Oscar nous présenta mutuellement, elle comme sa fiancée et nous comme des amis. Miss G..., qui avait l’air complèlemenl chez elle, nous fit les
honneurs de la maison avec une grande aisance et une grâce parfaite. Elle parlait assez bien le français, et était musicienne, c’est-à-dire qu’elle pratiquait le piano, à l’instar des Anglaises et Américaines, qui ont toutes ce qu’on est convenu d’appeler une éducation artistique , éducation doublée d’un côté pratique qui ne les abandonne jamais et leur fait toujours songer à ce qu’elles appellent leur advantage. Quand nous quittâmes Oscar et miss C... il était presque une heure du matin; et je ne pus m’empêcher de pousser mon ami du coude en lui disant :
— « Peste, tu me parais joliment avancé, avec ta fiancée; je te félicite. »
Il partit à rire : « Mais tu n’y es pas du tout, mon cher, je vais tout simplement la reconduire comme tous les soirs dans sa famille. Voilà trois mois que c’est pareil ; et en dehors de privautés et cadeaux qui me coûtent très cher (entre autres une mèche de cheveux que tu as pu voir suspendue au-dessus de mon bureau et que j’ai payée 50 dollars), je n’obtiens rien et n’arrive à rien de sérieux. Au fond elle m’embête superlativement et n’étaient les dollars qui sont à la clef, il y a longtemps que je me serais empressé de la lâcher. Elle est, comme toutes ses compatriotes, une femme en bois ; elles sortent toutes du même moule : ou l’air candide et niais avec une rouerie de potence, ou une effronterie de prostituées avec des allures de bégueules ; en somme, froides et
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impudiques. Souvent bêtes comme des oies, malgré leur ruse, n’ayant pour elles que le côté plastique et la finesse de la peau, ce qui est quelque chose, à la condition toutefois qu’on puisse en user.
En outre, elles reçoivent une éducation absolument pareille, à l’instar des chevaux dressés dans les cirques, ce qui leur fait à toutes le même air, la même voix, les mêmes gestes, les mêmes goûts ; en un mot, ce sont de belles poupées de Nuremberg. »
Voilà la définition qu’il me donna pour les Ladies.
« Quant aux hommes, me dit-il, ce sont de simples horloges qui se remontent probablement tous les matins avec une clef ; des mécaniques qui boivent, mangent, marchent et dorment avec uue régularité parfaite et ne sontmues que par un mobile et une idée fixe : voler leur prochain. J’oubliaisune vanité effroyable auprès de laquelle la jactance et le gobage des Français n’est qu’un jeu innocent. Tu vois enfin ici la race anglosaxonne dégénérée, mêlée à une infinité d’autres éléments qui sont l’écume et le rebut de tous les peuples de la terre. » Entre nous, je crois qu’Oscar exagérait un peu.
Puisque j’y suis, je vais, pour ne pas embrouiller le récit, vous couler cette aventure à fond. Voilà : Oscar, en bon fumiste qu’il a toujours été, avait fait accroire à la jolie miss qu’il était
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un homme de génie, destiné à une fortune immense ; et qu’il avait dû s’expatrier pour des causes mystérieuses. On l’avait accueilli avec empressement dans la famille ; et il avait pu immédiatement se mettre à flirter à son aise.
Nous assistâmes avant de quitter Philadelphie au dénouement de l’affaire. Nous étions présents quand se joua entre eux le dernier acte de la comédie. Ils venaient de part et d’autre de s’apercevoir qu’ils s’étaient mutuellement monté le coup : la fille n’avait pas un radis et le génie d’Oscar était apparu complètement déplumé et dépouillé de son auréole. Je ne vous raconterai pas au long la scène amère et les reproches injurieux qui s’échangèrent des deux côtés : « Vous n’êtes rien, disait miss G... ; vous ne savez rien ; les travaux que vous signez et que vous prétendez avoir faits sont deMonsieur (c’est moi qu’elle désignait) ; vous êtes un charlatan.
— Et vous, repartait Oscar, vous êtes une aventurière, cherchant à battre monnaie avec des charmes qu’elle n’a pas.
— C’est possible, reprenait l’Américaine furieuse, mais ces charmes, que je n’ai pas, vous ont assez fait faire de platitudes et de génuflexions.
— Oh! ripostait cyniquement l’ami Oscar, c’était pour votre argent....
— Alors vous êtes un misérable, etc., etc. » C’était tout à fait édifiant.
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Mais revenons aux travaux que m’avait proposés ce joyeux ami, travaux que j’avais en principe acceptés avec une confiance assez légère dans les promesses de cet ancien camarade. Dès le lendemain, je mettais habit bas, retroussais mes manches et m’attelais à la besogne avec l’ardeur que je mets à tous les travaux qui m’intéressent. II s’agissait, comme je l’ai dit plus haut, de décorer la grande coupole du palais de Philadelphie, avec allégories et figures de douze pieds de haut; ça ne manquait pas d’intérêt.
Je m’en acquittai à la satisfaction des architectes de la ville, que je ne vis jamais du reste, et qui ne connaissaient qu’Oscar, auquel ces travaux valurent ensuite une place de professeur à la grande École de Philadelphie et une foule d’avantages dont il ne sut pas tirer profit.
Pendant que je mettais en train ce travail formidable, il nous arriva à mon associé et à moi un accident fâcheux : notre Diorama fut retenu en douane jusqu’à ce qu’on eût versé la somme de trois mille francs; il nous manquait douze cents francs pour parfaire cette somme. Oscar, à qui je parlai de ce contre-temps, fit la sourde oreille. Je mis les points sur les z, et il lui fallut me trouver cet appoint ou renoncer à ma collaboration. Il s’exécuta de très mauvaise grâce, et c’est du reste le seul argent que j’aie jamais touché sur ce travail considérable qui me prit plus de sixsemaines d’efforts. Oscar , parait-
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il , ne fut pas payé . J’ai toujours conservé làdessus des doutes motivés; et si j’en parle ici, c’est parce que j’ai connu cet ancien camarade très dur et impitoyable pour les malheureux Français qui s’adressaient à lui là-bas, ou même pour tous ceux qu’il pouvait considérer comme ses inférieurs. Il eut en outre, de tout temps, l’accusation trop facile.