‹ Confidences d'un panoramiste, aventures et souvenirsChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le jour même il fallut nous remettre en route pour l’Allemagne. Je quittai mes bons amis, et M. Seigneur m’embrassa bien cordialement en meglissant un louis danslapoche. Je voulus refuser. (( Assez, me dit-il, vous nous désobligeriez. » On nous embarqua en chemin de fer, ligne de Soissons-ville où nous nous arrêtâmes la nuit suivante; nous passâmes cette nuit à la prison de la ville dans le dortoir des prisonniers de droit commun. Tout le monde dans cet établissement fut plein de prévenances pour nous, même les hôtes de l’endroit qui nous entourèrent et nous questionnèrent avec intérêt. Le geôlier et sa femme, après nous avoir fait souper et préparer des lits de sangles, nous servirent un bon déjeuner le lendemain malin. Nous reprîmes le train, qui marchait très lentement et s’arrêtait à chaque instant. On m’avait fait monter dans un compartiment de 3rae classe, en compagnie do trois officiers français, prisonniers comme moi, et qui devinrent ensuite mes compagnons de captivité en Silésie : le capitaine de mobiles Jan ; M. Gégoudez, sous-lieutenant do volontaires

D’UN PANORAMISTE

bretons, et un lieutenant d’infanterie dont j’ai oublié le nom, tous trois pris sur la Loire dans des combats d’avant-postes. L’un deux, M. Gégoudez, coiffé d’un bonnet de fourrure et vêtu d’une vareuse aboutons de métal plats, c’est-àdire sans numéro, l’avait échappé belle : il avait, paraît-il, été mis au mur et allait être exécuté à cause de l’irrégularité de son costume; sans l’interVention du lieutenant qui nous accompagnait, et qui avait été pris quelques secondes après lui, c’en était fait: le malheureux, paraîtil, commençait à balbutier et à perdre la tête, quand le lieutenant s’écria : « Mais c’est un mobilisé breton, je le connais. — Vous en êtes sûr, dit l’officier allemand, qüi allait procéder à l’exécution sommaire. — Je le jure,» ditle lieutenant, qui, en fait, ne le connaissait pas du tout. C’est ainsi que Gégoudez avait été sauvé.

Le train qui nous emmenait portait neuf cents prisonniers faits à Saint-Quentin. On s’arrêta à Epernay, où j’avais de la famille. Là, j’eusla veine d’apercevoir sur le quai mon cousin M. Luquet, alors^maire de la ville; je l’appelai. Cet excellent parent, qui eut toujours une grande amitié pour moi, fit des pieds et des mains pour me faire rester à Épernay ; mais ce fut impossible; je dus filer vers Glogau. Il me serra affectueusement la main, me remit de l’argent et nous nous séparâmes. Nous continuâmes le voyage, toujours très lentement, nous arrêtant chaque soir ; le train ne

LES CONFIDENCES

marcha jamais la nuit, en France du moins. On craignait, paraît-il, qu’il ne fût arrêté par les francs-tireurs qui battaient la campagne. Les carreaux de notre compartiment ayant été brisés, nous souffrîmes affreusement du froid. On se sentait gelé jusque dans les os. En arrivant à Nancy, je faillis m’échapper; voici dans quelles circonstances :

Le train s’était arrêté; c’était à la brune, et un certain nombre d’habitants, hommes et femmes, avaient pu s’approcher des voitures avec des provisions et des vêtements qu’ils distribuaient aux soldats. De distance en distance, des sentinelles gardaient le convoi des deux côtés. Une jeune femme élégamment mise grimpa dans notre compartiment, avec un paquet sous son manteau. Elle jeta le paquet dénoué dans la voiture et nous dit rapidement: « Si l'un de vous veut s’échapper, voici un jupon, une capeline et un chapeau avec voilette; vous, Monsieur, ajoutat-elle en s’adressant à moi, qui paraissez plus petit que ces messieurs, vous pouvez vous travestir. Je vous attendrai sur le quai en face et vous mènerai dans la maison de mon père.» Je passai vivement le jupon qu’elle se mit à m’attacher; mais cette besogne fut brusquement interrompue par l’apparition d’un gros Prussien qui fît descendre la jeune femme assez brutalement et nous apostropha vivement. C’était raté. On fît circuler notre héroïne qui s’éloigna désappointée.

La brave petite femme revint quelques minutes après et nous jeta par la portière un panier de provisions; après quoi elle fila légèrement, en nous faisant un geste amical. Je n’avais pas eu de veine. Décidément, je devais voir la Prusse. Nous eûmes en route à constater une chose assez triste, c’était le peu d’entrain qu’on mettait à nous servir dans les gares françaises, en regard de l’empressement qu’on montrait aux Allemands. La cupidité et la platitude des patrons de buffet était révoltante. Est-if possible que l’amour du lucre puisse abrutir les hommes à un tel degré 1 En Allemagne, au contraire, à de très rares exceptions, on fut poli et plein d’égards vis-à-vis de nous. Nous fûmes, à Dresde et à Francfort, l’objet d’attentions très touchantes et de marques de sympathie : je vois toujours des quantités de gens jetant des petits pains aux soldats, entassés dans des wagons à bestiaux, et leur présentant, au bout de fourchettes, s’il vous plait, des saucissons et du jambon. 11 arriva même, dans je ne sais quelle localité, une petite aventure qui fait honneur aucaracère allemand.

Un homme, un gougeat de la pire espèce, installé sur le quai de la gare, gouaillait en mauvais français et insultait presque des mobiles, dont la tenue laissait, je dois le dire, fort à désirer. Je regardai pendant quelque temps son manège, et, ne pouvant y tenir, je m’avançai vers un officier qui était à l’extrémité du quai :

LES CONFIDENCES

« Monsieur, lui dis-je, ne trouvez-vous pas que nous soyons assez malheureux d’être vaincus et prisonniers, sans qu’il faille encore être obligés d’essuyer les injures d’un misérable qui n’est même pas soldat. » Je lui expliquai en peu de mots la conduite de l’homme. Sans me répondre un mot, l’officier alla droit à l’individu, le prit par les épaules et, lui ayant fait faire volte-face, le fit sortir à coups de pied dans le derrière. J’allai vers l’officier et le remerciai ; il s’inclina assez froidement et s’éloigna. Pendant ce long et triste voyage, nous rencontrâmes quantité de trains bondés de troupes qui filaient vers le théâtre do la guerre; il en passait, il en passait; c’était de part et d’autre quand les convois se croisaient avec nous, des cris et des échanges d’aménités dans les deux langues. Peu d’incidents, en somme, dignes d’être rapportés. Je me souviens qu’on stationnait quelquefois dans des plaines couvertes de plusieurs pieds de neige, où l’on apercevait à de grandes distances des villages ou hameaux. Pendant ces haltes, on ne pouvait empêcher quantité de nos soldats de courir à la recherche d’un bouchon quelconque, et cela avec de la neige jusqu’au ventre. Quand il s’agissait de se remettre en route, le clairon avait beau les rappeler, il en restait toujours, et on en apercevait à perte de vue qui faisaient des gestes désespérés. On dut en semer plus d’un quart en route. Autre détail, il fallait plus

D'UN PANORAMÏSTE

d’un quart d’heure pour faire remonter les hommes dans les voitures; on était obligé de les brutaliser. Je me souviens d’une scène risible qui se passa tout près de notre wagon. Un petit tourlourou, haut comme une botte, un Parisien pour sûr, avait pris à parti la sentinelle, un immense landwer, qui ne parlait pas un mot de français. Le petit homme, qui avait une galerie, tournait autour du géant, comme autour d’une bête curieuse, et faisait tout haut des réflexions qui égayaient ses camarades. Le malheureux landwer, embarrassé de ce succès, restait immobile comme une statue, riboulant de gros yeux effarés et pas méchants. Depuis longtemps le clairon avait sonné le rembarquement et le groupe continuait à rire. L’officier qui commandait notre escorte, s’adressant à moi, me dit : « Je vous en prie, Monsieur, veuillez m’aider à faire obéir ces hommes. — Oh, repris-je, je doute que mes ordres aient grand’chance de succès. » Néanmoins j’essayai de faire appel à la raison des soldats et la plupart montèrent en wagon, sans se presser dureste. Il restait encore l’avorton qui continuaitàpérorer. Sur un geste impatienté de son officier, le landwer lui lança dans les jambes un léger coup de crosse ; le petit homme comprit qu’il n’y avait plus à plaisanter, mais il voulut avoir le dernier mot : il donna avec le plat de la main deux petites tapes sur le ventre du colosse et, se tournant vers moi, il prononça dédai-

LES CONFIDENCES

gneusement ces paroles: « Dire que j’en mangerais quatre comme ça ! » et il monta.

Pendant notre trajet en chemin de fer, un peu après avoir quitté la frontière française, un Allemand bien vêtu, coiffé d’un bonnet de fourrure, était monté dans notre compartiment et avait demandé courtoisement à prendre place à nos côtés. Ce monsieur, qui paraissait âgé d’une soixantaine d’années, fumait placidement en face de moi. Il nous offrit quelques cigares et continua à fumer sans desserrer les dents. Sur une question du capitaine Jan, qui lui demanda s’il allait jusqu’à Glogau: « Non, dit-il, je dois vous quitter à la prochaine station : je vais à Berlin. Je rapporte dans ce train même le corps de mon fds, tombé sous Metz. » Nous étions stupéfaits. Je crus devoir nous excuser d’avoir devant lui, à plusieurs reprises, ri ou plaisanté, ne nous doutant pas du grand malheur qui l’avait frappé. « Que voulez-vous, nous dit-il avec son air calme et doux; c’csl la guerre. » Il tira d’une poche de côté la photographie de son fils, et nous la montra: c’était un beau et grand jeune homme de vingtcinq ans à peine, en uniforme de lieutenant d’infanterie prussienne. Que dire? Nous demeurâmes silencieux jusqu’à ce que le malheureux père nous eût quittés.

Enfin nous arrivâmes à Glogau, petite place forte de huit à dix mille âmes, située sur l’Oder, en Silésie. La Silésie est une ancienne province

D’UN PANORAMISTE

autrichienne annexée à la Prusse. Ses habitants, qui ne m’ont pas fait l’effet d’avoir le type germanique, y sont plutôt bruns et de taille moyenne; je parle bien entendu de la généralité ; on y rencontre forcément beaucoup de physionomies à cheveux blonds et à yeux bleus. Huit mille soldats français étaient internés à Glogau ou plutôt campaient aux environs dans des baraques en bois. Les officiers seuls et leurs ordonnances habitaient en ville ; mais allons par ordre. Aussitôt descendus du train, on nous conduisit, mes trois compagnons et moi, ainsi que d’autres officiers amenés dans le même convoi, à la commandature . Là on prit nos noms, nos grades, et on nous demanda si nous voulions nous engager sur l’honneur : 1° à ne pas chercher à fuir ; 2° à ne pas abuser de la tenue bourgeoise qui nous était tolérée (je n’ai jamais compris) ; 3° à répondre à un appel qui avait lieu chaque semaine. Cet engagement, imprimé sur un papier nommé rever'S (je n’ai jamais su pourquoi), devait être signé par nous et nous laissait une liberté complète en ville. Ceux qui refusaient de remplir cette formalité étaient enfermés aux casemates et l’objet d’une surveillance particulière. Nous devions toucher la demi-solde, plus vingt-cinq francs par mois, destinés à nourrir et loger un ordonnance que nous pouvions choisir à notre gré. Ces vingt-cinq francs, paraît-il, nous étaient alloués par le gouvernement anglais. Mes camarades de

LES CONFIDENCES

voyage et moi nous acceptâmes de signer l’engagement; on nous remit notre première mensualité et nous sortîmes accompagnés d’un officier français de bonne volonté qui se chargea de nous piloter et de nous présenter à nos camarades de l’armée. Le soir même, nous entrâmes en relations avec ces messieurs qui nous accueillirent avec une cordialité toute française. C’est au milieu d’eux que j’ai pu, pendant le temps que dura ma captivité, connaître cette société que j’ignorais complètement et que j’ai appris à aimer et à estimer cette grande famille qu’on appelle le corps des officiers, ces hommes chez lesquels aucun calcul, aucune idée de spéculation ne saurait se rencontrer et qui n’ont en vue qu’une chose : la grandeur de la France. Pour moi les militaires sont des poètes et des artistes de la plus belle eau.

Le capitaine Jan, que j’avais pu apprécier durant la route, demeura mon compagnon de captivité et je n’eus pas lieu de m’en repentir. C’était un homme doux, sociable, loyal et bien élevé avec lequel je m’accordai admirablement. Jan était un grand et beau garçon. Ses longues moustachos noircsfirent loucher plus d’une dame de Clogau et je suppose, quoiqu’il ne m’ait guère fait de confidences, qu’il nous vengea plus d’une fois de nos défaites sur les champs de bataille. Il ne fut du reste pas le seul à s’ofïrir des compensations en captivité et j’en ai connu

D’UN PANORAMISTE

plusieurs parmi les officiers, voire même les ordonnances, qui l’aidèrent dans cette œuvre de réparation. J’assistais naturellement, spectateur impassible et désintéressé, à ces escarmouches et combats d’un autre genre: j’étais lié et j’ai ce qu’on appelle des principes. Ces principes une fois établis, je pourrais vous raconter quelques anecdotes dans le genre gai, si je ne craignais de vous faire crier à la légèreté, au milieu de semblables catastrophes. Sachez seulementque parmi ceux qui se signalèrent par leurs succès auprès des belles (en tout bien tout honneur, bien entendu), il faut placer en premier rang M. de

L. .., plus tard intendant militaire chez les présidents Grévy et Carnot. Il avait sur ses compagnons d’armes l’avantage inappréciable de parler l’allemand, bien que, suivant mon ordonnance, le cuirassier Bonnefoy, en amour la parole fût inutile. Il pouvait donc dans leur langue même faire bon accueil aux dames et au besoin leur offrir des sièges, invitation à laquelle Gretchen est toujours sensible. « Les Français ont de si jolies manières, » disait notre propriétaire, une vieille dame bien respectable ; et elle ajoutait comme correctif : « Mais aussi ils sont bien immoraux. » Ce dernier mot immoraux avait dans sa bouche quelque chose de divin. Maintenant, n’en déplaise à tout le groupe des officiers, après

M. de L..., l’homme le plus redoutable c’était mon ordonnance le cuirassier déjà nommé Bonnefoy,

qui paraît-il, avait tapé dur à Mars-la-Tour, je le tiens de son capitaine. Il était non seulement la coqueluche des bonnes du quartier, mais aussi de quelques dames, qui le trouvaient très beau; c'est lui qui nous affirmait qu'avec les femmes il n'y avait pas besoin de savoir parler : « Quand je saurais l' Allemand^ Après? Quoi dire?» Il avait cela de commun avec l'armée du grand Napoléon, qui subjugua et conquit l’Allemagne sans parler un mot d’allemand. Je pourrais vous citer d’autres conquistador s , mais c’est inutile, je vous ai nommé les plus sérieux. Si vous voulez, pour en terminer avec ces exploits, je vais vous conter une historiette où j’eus l’honneur de jouer un rôle sérieux, mais en sous-ordre : il y avait dans le voisinage une très jolie dame, madameM... (je change même l’initiale). Je ne vous ferai pas la description de sa personne, j’aurais peur de rater le portrait. Je ne me sens pas suffisamment littérateur pour me risquer ; qu’il vous suffise de savoir qu’elle était grande et svelte, blonde avec des yeux noirs en velours. Le capitaine Jan, que j’accompagnais le jour où nous la rencontrâmes, était tombé en extase à sa première vue; et la dame, après avoir croisé le regard du beau capitaine, avait baissé ses longs cils avec un tremblotement de paupières, semblable à celui des ailes d’une colombe qui s’abat. Pendant quelques jours Jan ne but plus, no mangea plus et monta une garde acharnée au

D UN PANORAMISTE

coin de la rue où habitait cette dame, passant et repassant devant sa maison; enfin un jour, ô bonheur ! il la vit sortir accompagnée d’une petite bonne ; il la suivit, mais sans trouver l’occasion de lui glisser dans l’oreille meme un mot appris par cœur dans le dictionnaire ; du reste, le capitaine était plutôt timide, à l’envers de Bonnefoy. Comme il est toujours plus facile de travailler pour les autres que pour soimême, ce fut moi qui le mis en relation avec la dame. Il était si malheureux que j’avais eu pitié de lui. Voici comment je m’y pris et ce ne fut en somme pas très difficile à réussir : je rencontrai forcément la dame un dimanche à l’heure de la messe; elle était catholique; j’allai délibérément à elle et luitins ce langage : «Madame, parlez-vous le français ? — Oui, Monsieur, un peu. — Eh bien ! Madame, sachez que vous avez frappé par votre beauté un peintre distingué de mes amis, qui serait désireux de faire d’après vous un profil pour une Marguerite de Faust qu’il a esquissée. » La dame rougit légèrement : « Mais quel est ce peintre ? — C’est un officier qui habite avec moi à peu de distance d’ici. » Je fis la description de l’ami Jan, qu’elle connaissait parfaitement. Elle ne crut pas se souvenir de l’avoir vu. « Je ne demande pas mieux, dit-elle, que de rendre ce service à ce Monsieur, quoique je doute que je puisse remplir le but qu’il se propose ; il ne m’a pas vue de près ; je ne

LES CONFIDENCES

suis pas si jolie qu’il pense, etc. » Tout cela en français, gazouillé en petit nègre. Elle était vraiment charmante. Je lui affirmai, ce qui ne la fâcha nullement, qu’elle se trompait, et quelle était une Marguerite toute faite, et la plus belle qu’on pût rêver. « Mais, interrompit-elle, où pourrai-je voir ce Monsieur ? Je suis mariée et mon mari ne me permettra peut-être pas... » Il eût fallu en effet un mari de bonne composition pour lui permettre de... J’écartai l’hypothèse de l’acquiescement de l’époux. « Il est, je crois, ajoutai-je, inutile d’en parler à Monsieur votre mari; ce sera si vite fait; un croquis d’un quart d’heure au plus. — Ah, fit-elle, si ça va si vite que ça? Alors je connais une amie chez laquelle nous pourrons nous rencontrer demain, si toutefois ce Monsieur accepte, à trois heures, telle rue, tel numéro, au deuxième étage. » Je lui garantis que le capitaine y serait. Jan faillit m’embrasser quand je lui contai l’affaire. « Mais vous êtes fou, me dit-il, elle s’apercevra vite que je ne suis pas peintre. — Allons donc, repris-je, elle n’y verra que du feu ; et quand elle s’en apercevra, il sera un peu tard très probablement. » Inutile, je pense, d’entrer dans les details de ce qui suivit et je laisse à la perspicacité du lecteur le soin de terminer l’aventure, surtout s’il songe que nous sommes en Allemagne. Plus tard, cette darne que je rencontrai souvent (elle avait fini par nous faire inviter à passer les soirées chez.

D’UN PANORAMISTE

elle par son mari même) me reprocha vivement ce qu’elle appelait ma mauvaise foi; « Je suis très fâchée contre vous, » me dit-elle. Je suis sûr au fond qu’elle ne m’en a jamais voulu. A partir de ce moment il n’y eut plus que des peintres parmi les officiers français; plusieurs même, entre autres le capitaine Jan, sont restés dans le métier. Il y avait un mot caractéristique pour remplacer une expression que je ne dirai pas ; quand ces messieurs voyaient passer une jolie femme, ils ne manquaient pas de dire : « En voilà une à qui je ferais bien son portrait. » La grande chambre qui nous était commune avec Jan avait été transformée en atelier pour mon usage. Beaucoup d’officiers y venaient causer, fumer, rire. Les Français ont toujours, même dans les plus mauvais moments, un fond d’entrain, de gaieté, je dirai presque d’insouciance et d’oubli qui en fait, quoi qu’on ait dit, des hommes très résistants et particulièrement d’excellents soldats. On a pu, durant cette malheureuse guerre, où nous ne pouvions qu’être écrasés et battus, voir à quel degré le Français peut, en grognantil est vrai, endurer de misères, et marcher quand même, sans jamais perdre Fespérance de la victoire finale. D’aucuns même poussent la chose au point de ne jamais croire sérieusement qu’ils ont été battus. Ils vous prouvent le contraire carrément et de bonne foi; etle vainqueur s’illusionnerait singulièrement, s’il croyait jamais avoir aucun près-

LES CONFIDENCES

tige, aucun ascendant moral sur des vaincus de cette espèce. C'est toujours comme le petit tourlourou dont je vous racontais l’histoire pendant le voyage. Il faudrait les tuer tout à fait pour les faire taire. Nous faisions des gorges chaudes à propos des officiers prussiens qu’on voyait de mes fenêtres se saluer avec des flexions de torse automatiques, et circuler en traînant leurs sabres et en frisant leurs moustaches, avec des allures ridicules de soudards d’une autre époque. Il y en avait un entre autres qui nous comblait de joie par ses façons extraordinaires; nous l’avions surnommé polichinelle à cause de son énorme nez. Dieu! avons-nous fait souffrir cet homme! Quand nous le croisions dans la rue, il devenait pourpre de rage. Il sentait nos sarcasmes et devinait à nos sourires qu’il était l’objet de notre attention, continuellement moqueuse et malveillante. Nous avions entre autres avec nous deux très jeunes officiers, le comte de Robault et M. Nussart qui se faisaient un bon sang formidable à propos de l’allure des vainqueurs. Le jeune comte de Robault surtout était arrivé à des scènes d’imitation inénarrables. Bref, si d’une part on était triste et inquiet de l’issue des événements et si on se mangeait la rate, de l’autre on riait ferme, surtout nous autres les jeunes.

A la suite d’évasions et de tentatives d’évasion, on nous avait constitués en groupes de huit, solidaires de leurs camarades, en cas de fuite.

D’UN PANORAMISTE

C’était de la prison en forteresse qu’il retournait pour tous les membres du groupe restant. Au lieu de répondre à un appel une fois la semaine, nous dûmes le faire deux fois. Mon groupe, comme nous avions eu le loisir de nous choisir, était le plus jeune et par conséquent le plus remuant; nous avions en ville et à la place une assez mauvaiseréputation; heureusement j’avais des influences en haut lieu; je vous expliquerai cela un peu plus loin. Quand nous fûmes avisés de la disposition nouvelle prise contre nous, disposition en somme vexatoire et même injurieuse, puisque nous avions donné notre parole de ne pas nous échapper, nous nous crûmes dégagés de notre promesse et nous nous donnâmes mutuellement carte blanche. Je ruminai pour mon compte un petit plan que je ne vous dirai pas et que je ne confiai même pas à mes camarades, plan qui m’aurait mis à même de traverser la frontière autrichienne; cette opération une fois faite, je pouvais rentrer en France très facilement, étant donnée la bonne volonté qu’y mettaient les autorités autrichiennes et italiennes. Heureusement, l’armistice arriva, car l’aventure que je voulais tenter, avec de grandes chances de succès, n’était pas sans danger. Je disais donc que notre coin était un centre de gaieté, et je puis ajouter de cancans et de médisance. Nous connaissions à peu près toutes les figures marquantes de l’endroit, hommes et

LES CONFIDENCES

femmes; nous fréquentions assidûment ce qu’on appelait le patinage. L’Oder débordé et gelé sur un espace considérable était tous les après-midi le rendez-vous des gens chics de l’endroit et des officiers français et allemands; ces derniers faisaientbon ménage avecnous etse montraient plutôt aimables; quelques-uns même, surtout parmi les officiers supérieurs, extrêmement courtois. Les Français s’étaient immédiatement adonnés à l’exercice du patin, exercice qui leur procurait l’avantage de pouvoir donner la main et servir de guides aux dames, lesquelles en général étaient beaucoup plus solides queleurs cavaliers servants, je parle tout au moins des Français que j’ai vus souvent faire étaler sur la glace les charmantes personnes qu’ils s’étaient chargés de soutenir.

J’ai parlé plus haut des influences que j’avais en haut lieu. Je ne me suis pas vanté. Voici comment j’étais devenu, sinon un homme de poids, du moins quelqu’un à qui on croyait pouvoir s’adresser quand il y avait pour les nôtres quelque désagrément à écarter. On savait en ville que j’étais Parisien et peintre ; joint à cela ma qualité et mon uniforme de franc-tireur qui avaiont intrigué passablement, étant donné qu’on nous considérait en Allemagne comme d’affreux bandits; tout cela m’avait donné une espèce de succès de curiosité. Une dame m’avait un jour naïvement demandé comment un homme, avec une figure aussi douce et des façons aussi dis-

D'UN PANORAMISTE

tinguées (c’est la dame qui parle), avait pu servir de chef à une troupe de brigands? Vous pensez si je la détrompai, à propos de celte fable; je poussai même la chose un peu loin, et lui donnai à entendre, ce qui était légèrement exagéré, que tous les francs-tireurs étaient, à de rares exceptions près, la fine fleur de la jeunesse française, comme éducation et comme tenue. On me fit un jour appeler chez la comtesse de Horn, femme du gouverneur de Silésie. Cette dame me demanda si je consentirais à donner des leçons de dessin à Mlles de Horn, deux grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans. Je lui dis que j’étais très honoré de sa proposition, mais que je ne pouvais lui répondre affirmativement qu’après avoir consulté le comité des officiers français. Ces messieurs furent d’accord pour me laisser accepter l’offre, à la condition que j’emploierais une partie de la rétribution qui me serait allouée à soulager les malades et les blessés français. Tous les jours, de une heure à deux, j’allais donner ma leçon. Je n’eus qu’à me louer de l’urbanité et des procédés des hôtes de la maison où je fus traité avec les plus grands égards. La comtesse de Horn, que j’avais mise au courant de ma situation, voulait à tout prix me faire rester en Allemagne. Elle me promettait de me faire obtenir une place de professeur, soit à Dresde, soit autre part, place qui me permettrait de vivre tranquillement et de me livrer sans

LES CONFIDENCES

autre préoccupation à ma carrière d'artiste. Gomme vous pensez bien, je repoussai doucement ces offres généreuses. J’aimais trop la France et mon cher Paris, pour songer qu’il me fût même possible d’habiter autre part, surtout en Allemagne; et plus on me faisait entrevoir la fin et la perte de notre malheureux pays, plus je me cramponnais à l’idée fixe d’y revenir le plus tôt possible, dussé-je n’y trouver que ruines et que destruction. Non, décidément, la patrie n’est pas un vain mot. Je me rappelle l’impression douloureuse que nous causa la nouvelle de la reddition de Paris. Nous dormions encore, le capitaine Jan et moi, quand les canons de la forteresse tonnèrent les cent coups réglementaires, je crois, en pareil cas. Aux premières détonations qui ébranlèrent nos vitres, nous nous écriâmes ensemble: «c’est Paris qui a capitulé. » Nous nous élançâmes hors du lit; nous pûmes de nos fenêtres voir courir les habitants affolés de joie, ivres de triomphe ; nous voyions passer les officiers Allemands rengorgés, haussant leurs épaules en portemanteaux, tortillant leurs grosses fesses, en lesquelles je croyais distinguer une plume de paon. Iéna était vengé. Nous étions vaincus, bien vaincus ; écrasés par le nombre et aussi, disons-le, par nos haines politiques, notre égoïsme et notre avachissement. L’horrible époque 1 Nous restâmes plusieurs jours sans sortir de chez nous; quand je me hasarda

D’UN PANÛRAMISÏE

dans la rue, je me sentis accablé de honte; je n’osais lever les yeux. A partir de ce jour, nous n’eûmes plus qu’une idée fixe : rentrer en France. Tout me révoltait en Allemagne, jusqu’à la bonhomie des gens, qui n’était plus pour moi que de la tartuferie; j’en devins injuste et ingrat. Je ne vis plus sur cette terre maudite que les souffrances endurées par nos hommes, parqués comme des troupeaux dans les baraques qui leur servaient d’abri, nourris comme des pourceaux, malades et mourant par milliers. C’était, hélas! l’éternel Vœvictis; et depuis, j’ai réfléchi qu’après tout c’est surtout le fléau de la guerre et ceux qui l’avaient déchaînée qu’il faut rendre responsables. Nous n’étions malheureusement pas au bout de nos peines. La guerre civile, plus affreuse que la guerre, devait s’abattre sur notre malheureux pays. Mais, autant que possible, jetons un voile et passons sur ces horreurs. Je dirai seulement ce qui me toucha personnellement durant cette triste période, où j’eus la chance de ne jouer aucun rôle, ce qui, entre parenthèse, m’a souvent fait considérer comme un bonheur l’accident qui me fit tomber entre les mains de l’ennemi. Qui sait ce qui eût pu m’arriver au milieu de cette tourmente où tous les cerveaux affolés étaient en proie à un aveuglement farouche.

Les officiers pouvant se rapatrier à leurs frais partirent les premiers. Je revins en compagnie

LES CONFIDENCES

du capitaine Jan, du comte de Robault et de quelques autres. Le pauvre Nussard, gravement malade, resta sous la garde de M. deMonsabert, qui se dévoua pour lui tenir compagnie; M. Nussard était du reste dans une famille allemande qui le soigna comme son propre enfant. Il y a tout de même de bien braves gens chez nos ennemis; et j’ajouterai même que les femmes, en Allemagne, de tout âge et de toute condition, malgré les mauvaises plaisanteries que j’ai pu me permettre à propos du beau sexe, sont, en très grande majorité, pleines de cœur et de dévouement, pleines de sensibilité pour toutes les misères; je parle ici très sérieusement; et je désire, si par hasard mes mémoires tombaient entre les mains d'Allemands, qu’ils soient bien convaincus que j’ai au fond du cœur gardé précieusement le souvenir des personnes dont les égards et les bons procédés ont adouci ma captivité dans ce pays.

Une chose attrista notre retour, et attiédit, entre les quelques camarades qui composaient notre petit groupe, les cordiales relations qui avaient existé jusqu’alors: l’affreuse guerre civile, qui venait d’éclater avec la Commune, faisait déjà sentir ses funestes effets. Des discussions poussées à la violence amenèrent entre nous la méfiance et l’animosité, et, quand nous arrivâmes à la frontière, on se sépara, sinon ennemis, du moins changés, refroidis, tout prêts à la lutte.

Page 1