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CHAPITRE XII

Le droit d’entrée exigé par la douane et payé par nous avait été un vol manifeste ; notre Consul nous édifia là-dessus, mais nous déconseilla de poursuivre, étant donné la façon dont se comporte là-bas la justice, qui rend encore des points à la nôtre. De fait, nous devions entrer en franchise. Nous n’étions pas au bout de nos tribulations.

Nous étions descendus dans un hôtel tenu par des Suisses, M. etMme Beaurecard, en compagnie de plusieurs Français. C’était le petit Josse et son compagnon qui nous avaient indiqué cette pension, qu’on leur avait recommandée à euxmêmes. Nous y restâmes durant tout notre séjour à Philadelphie, avec notre associé le peintre Desgallais; et nous n’eûmes qu’à nous louer de ces honnêtes gens, les seuls qui ne tentèrent pas de nous voler en Amérique.

Il s'agissait de nous procurer un terrain bien situé et propre à l’édification ou plutôt au montage de notre Diorama, que nous avions apporté tout démonté. Nous parvînmes à trouver à cet effet un vaste endroit formant place, aux abords

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de la ville, sur la route de l’Exposition. Comme nous nous entretenions de notre découverte, le soir à la table d’hôte, un photographe américain, qui se trouvait en face de nous, nous interrompit en nous disant : « Messieurs, le terrain dont vous parlez est à moi et je cherche justement à le louer à des Exposants. » Nous allâmes dès le lendemain, en compagnie de ce gentleman , visiter l’emplacement et désigner la portion que nous désirions occuper. Le marché se conclut assez rondement; le photographe, à l’encontre de ses compatriotes, se montra coulant. Nous étions tombés d’accord comme prix; mais nous ne versâmes qu’un trimestre d’avance, quoique l’homme eût d’abord exigé six mois. Dès le jour suivant, nos matériaux furent amenés et un garçon, que Desgallais avait fait venir de France avec lui, se mit au montage avec quelques hommes qu’il racola aux environs. Aldon (c’était le nom du garçon) était de Bois-le-Roi; c’était un de ces types à tout faire, types qui au fond ne sont généralement bons à rien de sérieux; bohème, grand pêcheur à la ligne, adroit à tous les métiers, et un tantinet ivrogne. Desgallais, malgré les défauts du type, l’avait emmené pour lui servir de gardien, de défenseur, de boule-dogue , comme il disait. C’était un grand et fort gars et il avait en plus un air terrible.

Tout alla bien pour commencer, et la construction montait à vue d’œil. Des charretiers qui por-

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taient des tombereaux de terre hors la ville nous proposèrent de décharger quelques-unes de leurs voitures à l’entour de notre bâtiment, pour nous faire un jardin; cela gratuitement bien entendu. Nous avions accepté avec empressement.

Les charretiers, qui sans doute s’étaient donné le mot, nous amenèrent d’abord dix tombereaux, puis vingt tombereaux, puis quarante ; c’était plus que suffisant. Nous voulûmes arrêter; mais bon gré mal gré les tombereaux arrivaient toujours et nous songeâmes au moment où le Diorama serait enseveli tout entier sous la terre; j’étais exaspéré; un nouveau charretier venait de surgir au coin de la place et s’avançait délibérément avec sa voiture. J’ordonnai de loin à Aldon de s’y opposer par la force; celui-ci voulut saisir la bride du cheval; mais l’homme, qui avait l’air d’une brute, leva son manche de fouet ; Aldon effrayé battit en retraite; ce que voyant j’accourus, empoignai le charretier à la gorge et, à mon grand étonnement, le terrassai sans aucune espèce d’effort; c’était un chiffon mouillé.

L’Américain se releva stupéfait, ramassa son fouet et son chapeau, tombés dans cette courte lutte, et, reprenant son cheval par la bride, s’éloigna avec son chargement. Cette scène avait attiré du monde, entre autres un policeman, qui rattrapa le charretier et voulut verbaliser. J’eus la bonne idée de lui montrer discrètement un dollar; il sourit, glissa subrepticement la pièce

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dans sa poche, puis d'un geste d’empereur fit circuler le charretier qui ne demanda pas son reste. Sur ces entrefaites, un garçon qui nous servait d’interprète arriva et put expliquer l’affaire à l’agent, lequel resta quelque temps en sentinelle pour écarter définitivement les autres voituriers. Ainsi finit l’incident.

Dasgallais,qui de loin avait assisté à la scène, fut édifié sur la valeur de son fameux bouledogue et put méditer à l’aise levers du bon Lafontaine.

Il ne faut pas juger des gens sur l’apparence.

Nous eûmes un peu après l’occasion de vérifier l’exactitude de ce dicton. Notre travail se poursuivait, et d’autres exposants, des Américains, étaient venus s’installer autour de nous. Le photographe, qui, sur notre indication, leur avait loué également, avait sa petite baraque à une des extémités delà place. Unmatin, nous ne vîmes plus la baraque et nous fûmes bientôt convaincus que cet artiste nous avais tous floués. Ça n'était pas lui le propriétaire. Allez courir après. On nous apprit que le vrai possesseur du terrain, ou plutôt celui qui était chargé de le louer, était directeur d’une grande agence dans l’intérieur de la ville. On nous donna son adresse et j’allai immédiatement le trouver avec mon interprète. L’agent en question était un grand vieillard correct et sévère d’aspect , avec une face de quaker bien rasée, une vraie tète de magis-

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irai ; il sourit quand nous lui contâmes notre mésaventure. Il nous loua plus cher que le photographe, en nous faisant doucement remarquer qu’au moins cette fois nous serions bien tranquilles et que cette sécurité valait bien quelque chose.

Il se contenta d’un trimestre également, mais toutefois avec la promesse écrite de nous garder aux mêmes conditions, à notre volonté. Notre construction s’acheva sans encombre, et nous étions en train de monter la toile, quand, un beau soir, je vis s’avancer un petit monsieur blond à lunettes; il était accompagné d’un autre personnage. Ces deux types se dirigèrent délibérément vers l’escalier de l’entrée. Mon interprète les arrêta et leur demanda ce qu’ils désiraient?

Ce que je désire, répondit assez insolemment l’homme aux lunettes, c’est que vous démolissiez cette baraque et me payiez une indemnité pour avoir construit sans ma permission sur un terrain que j’ai acheté il y a six mois à la vente du shérif. C’est moi qui suis propriétaire et, ce disant, il avait gravi les marches d’entrée et remis sa carte à l’interprète qui me traduisit textuellement ses paroles.

N’y tenant plus de colère, je lançai la carte à la figure de l’homme et, décrochant un révolver suspendu dans le cabinet qui nous servait de caisse, je le lui braquai le nez, en le sommant de

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déguerpir au plus vite. Il poussa un cri d’effroi et s’enfuit épouvanté avec son copain. Cette fois, c’était bien le vrai possesseur du terrain. Je regrettai mon mouvement de vivacité. Oscar, à qui je contai la chose, me mena chez le consul français qui s’interposa obligeamment pour arranger l’affaire. Le légitime propriétaire s’était entendu assez facilement avec tous mes voisins, qui, dupés comme moi par le photographe, étaient démeurés cois ensuite; mais il ne voulait rien écouter à propos du Français qui l’avait menacé de mort. Le consul essaya d’excuser ma colère, en lui expliquant qu’il était le 3me que j’allais avoir à payer. Enfin, avec beaucoup de peine et moyennant une indemnité et un troisième trimestre encore payé d’avance, tout se calma.

Nous allâmes ensuite avec le consul chez mon second fdou, l’agent qui m’avait escroqué le 2me terme. Il nous reçut avec un parfait sangfroid ; écouta tranquillement la réclamation du consul, et après avoir paru mûrement réfléchir, nous dit : « Messieurs, j’ai tant d’affaires dans la tête que je vous prie de me laisser une huitaine pour penser à celle-ci : revenez donc, s’il vous plaît, la semaine prochaine et nous en causerons. » Là dessus il s’était levé et nous avait reconduits à la porte sans plus répondre un mot au consul qui tentait en vain des explications. Une fois dehors: « Vous êtes volé, me dit le con-

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sul; ne bougez plus; vos réclamations ne serviraient à rien, et le procès que vous intenteriez pourrait durer plusieurs années, étant donné que vous n’êtes pas citoyen américain. Il vous faudrait avant tout verser une caution que vous ne reverriez jamais. » Je m'en tins à ces bons conseils et me remis au travail.

La toile montée, nous commençâmes notre exploitation, plus de deux mois avant l'ouverture officielle de l'Exposition. Les résultats furent maigres ; et, quand je revenais le soir, après un travail acharné à la décoration du palais, je trouvais mon associé avec une mine longue d’une aune. Le pauvre garçon récriminait : la gloire et les profits rêvés s'envolaient en fumée; mais qu’y faire ? Nous n’étions pas les seuls éprouvés dans cette aventure. Tous les exposants se plaignaient amèrement, entre autres nos voisins.

L’un deux, un bon Yankee, me demanda un jour si j’étais assuré contre l’incendie. Sur ma réponse négative : « C’est dommage, me dit-il délibérément, nous aurions flambé nos bazars et touché l'indemnité. » Il paraît que ça se pratique couramment là-bas. Du reste je n’ai jamais vu un pays comme l’Amérique pour l'incendie : tout y brûle.

Nous ne passions pas de jours sans rencontrer les pompes à vapeur lancées à fond de train sur les rails des tramways et sans entendre les cloches de ces machines sonnant à toute volée.

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On assure qu’il n’y a pas de pays où le service des pompiers soit mieux organisé; on devrait ajouter aussi qu’il n’y a pas de pays où l’on brûle autant qu’aux États-Unis.

Je disais donc que nos affaires marchaient passablement mal. Nous attendîmesavec l’espoir que ça pourrait changer; mais point, nos recettes devenaient de plus en plus insignifiantes ; nous étions en outre en butte à toute espèce d’ennuis : les enfants, auxquels personne n’ose toucher en Amérique, commençaient à devenir pour nous un véritable fléau; ils arrivaient en masse et prétendaient entrer de vive force chez nous; les hommes mêmes finissaient par s’en mêler; il arriva qu’une espèce d’émeute eut lieu parce que j’avais fouaillé les gamins; les pierres commençaient à pleuvoir et j’avoue que j’étais assez perplexe. Depuis l’aventure de mon propriétaire, je m’étais bien promis de ne toucher à mon révolver qu’à la dernière extrémité; mais le cas était différent et je songeais que j’allais absolument avoir à me défendre. A ce moment, ma femme, qui se tenait à l’intérieur, apparut effrayée sur le seuil. A l’instant, et comme par enchantement, le calme se fit et toutse dispersa.

Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre.

On nous expliqua le mystère : quand la société américaine se fonda, c’était le rebut de l’Europe qui alla d’abord peupler le Nouveau Monde, et il fallut dans cette société naissante, constituée

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des éléments les plus mauvais, créer des lois tout à fait exceptionnelles de garantie pour les faibles; aussi le législateur songea-t-il d’abord à protéger la femme et l’enfant. Ce qui fut nécessaire au commencement devint mauvais ensuite et les faibles, à l’heure actuelle, abusent assez volontiers de leurs droits. De même pour la loi du Lynch, qui eut d’abord son bon côté dans une société infestée de bandits, mais qui aujourd’hui est tout à fait abominable, étant donné l’impressionnabilité et la lâcheté des foules.

Il est bien rare là-bas qu’on ose toucher à une femme; c’est ainsi que s’explique la crainte que montra la foule, à la vue de Mme Gasteliani. J’en bénéficiai certainement ; et ma femme, ce jourlà, sans s’en douter, me tira d’un fort mauvais pas.

Cette protection exagérée de la loi tend à augmenter l’influence des femmes et l’insolence des enfants; et j’ai maintes fois entendu les Américains se plaindre de cet état de choses. Nous fûmes obligés de payer régulièrementles agents de police pour nous protéger contre les incursions des moutards philadelphiens, dont les parents n’eussent pas manqué, au moindre sévice de notre part, de nous réclamer des dommages-intérêts, qu’on leur eût accordés sans hésiter, étant donné que la loi américaine ne protège que ses nationaux. Ce peuple américain, qui, en somme, se compose d’un mélange de

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toutes les races, est moins en réalité une nation que tous les autres peuples, ce qui ne l'empêche pas de mépriser les étrangers. L'Américain a en cela hérité de la morgue stupide des Anglo- Saxons. Le Français n’est pas du tout chez lui là-bas, pas plus que l’Américain n’est chez lui en France. Nous nous faisons réciproquement l’effet d’animaux bizarres. Au bout de peu de temps, l’ami Desgallais n’y tint plus. Il me faisait l’effet d’un goujon qu’on aurait mis dans de l’eau de mer; il prit le parti de fuir cette aimable contrée, et il eut raison. Ilmelaissame débrouiller, ce que je fis non sans peine comme vous allez voir. Je me convainquis rapidement que dans ce pays de moutons, conduits par une poignée de gens riches, de charlatans, de politiciens et de journalistes, on ne pouvait rien faire sans la réclame et partant sans la presse; ces mœurs du reste commencent à s’implanter chez nous.

On peut, sans qu’il résiste, faire admirer à l’Américain n’importe quoi ; en art, en littérature, en musique on lui fait tout avaler sur recommandation. Dans le peuple, à moins qu’on ne le laisse tout à fait crever de faim, ce qui commence à arriver, personne ne songe à regimber. Mais que les milliardaires y prennent garde, ça pourrait mal finir.

J'essayai, pour réussir d’un peu de publicité ; mais ça n’est pas un peu, c’est beaucoup qu’il faut là-bas. Je fus du reste dans cette nouvelle

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tentative secondé par un type que je vous présenterai ensuite, et qui eut l'avantage de me procurer quelques désagréments nouveaux ; ce type était un Français, se disant comte et ancien officier de cavalerie, ayant, m’affirmait-il, beaucoup de relations dans la presse. Mais laissons ce personnage de côté pour parler d’une aubaine qui me tomba après le départ de Desgallais, aubaine qui me permit de me maintenir à flot et finalement de me tirer d’affaire.

Il s’agissait de remanier un panorama du Siège de Paris , panorama commandé à un ancien colonel nommé Liénard, qui n’était pas peintre et qui avait fait fabriquer la chose par n’importe qui. Les Américains, cette 'fois, proprement enfoncés par un simple Français, étaient exaspérés.

Liénard, qui les connaissait bien, les avait battus avec leurs propres armes. Je le vis à Philadelphie et je dois dire qu’il fut tout ce qu’il y a déplus aimable et de bon conseil avec moi. C’est grâce à lui que je ne fus pas encore roulé. 1\ me conseilla de me faire payer très cher, à l’heure, et chaque matin d’avance. Je demandai sept dollars de l’heure et j’en exigeai deux pour Oscar, avec lequel j’avais terminé et qui n’avait momentanément rien à faire; il me fut parfaitement inutile, du reste, à tel point que je dus au bout do quelques jours l’imposer, son insuffisance notoire crevant tous les yeux. « Dis-leur, me soufflait-il dans l’oreille, que je suis ton œil. »

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Je puis ajouter que dans ce panorama, où nous travaillions douze et quatorze heures par jour, j’en donnai pour leur argent aux propriétaires de la toile. Chaque matin, d’avance, la journée nous était payée, à une moyenne de 700 francs pour nous deux, ce qui était respectable. Ce mode de règlement avait d’abord paru choquer affreusement nos Yankees : « mais nous sommes des gentlemen, m’avait dit M. Dabbins, le Directeur! »

« C’est possible, avais-je répondu, mais comme nous venons d’être floués par les premiers gentlemen du pays, j’entends la commission américaine, il est naturel que nous nous montrions méfiants avec les autres qui doivent être de qualité inférieure. » Ils avaient avalé ces insolences sans sourciller. Ils furent du reste très satisfaits de mon travail, auquel je mis toutee que je pus d’efforts. Je me crevai littéralement dans cette fournaise qui était construite en tôle. Nous trouvions encore moyen d’y rire avec Oscar, qui ne manque pas d’esprit, quoique r'ossard. Il prévoyait le fiasco de l’exposition et avait baptisé mon Diorama et le Panorama auquel nous travaillions « le grand et le petit fourama ». Je ne pus résistera l’idée de faire à rues bailleurs de fonds une petite fumisterie qui ne leur fît pas grand tort et dont ils se tirèrent parfaitement : j’avais simulé, pour peupler la toile, qui eu réalité n’était qu’un paysage, une

sortie aux environs de Paris ; ma scène se passait à Bagneux, sous le fort de Montrouge, et je m’y montrais un brin partial et chauvin : les Allemands, naturellement, recevaient une pile complète, et les Français n’avaient pas assez de jambes pour les poursuivre dans toutes les directions ; dans le village de Bagncux, entre autres, on voyait des Français élégants et minces comme des fils, lançant par les fenêtres de gros Allemands à nez rouge et à fesses énormes.

— « Ne trouvez-vous pas, m’avait dit timidement M. Dabbins, que c’est un peu exagéré ? »

(( Jamais! clamions-nous en chœur. Ça a toujours été chez l’ennemi une fuite honteuse et désordonnée, et c’est la famine seule qui eut raison de nous. — Je le sais, répliquait en soupirant M. Dabbins; mais songez que nous avons à Philadelphie plus de deux cents mille Allemands.— Ça nous est égal, répondait férocement Oscar, nous devons respecter l’histoire ; » et je continuais de plus belle à écrabouiller les Prussiens! C’était une sorte de revanche que nous prenions. A la fin, la chose devint tellement gaie que nous nous brouillâmes avec nos commanditaires; du reste, le travail tirait à sa fin.

J’appris ensuite qu’un peintre américain avait changé les costumes de mes personnages, [et que, par suite de cette transformation, les Allemands étaient devenus des Français et vice versa. C'est égal, nous avions bien ri.

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A propos de la guerre je vais vous dire quelque chose qui pourra vous surprendre, mais qui en général est vrai. L’Américain du peuple est assez ignorant de ce qui se passe en Europe, et après tout nos affaires ne le touchent que très peu. Beaucoup de gens là-basne sont pas très certains que nous ayons été battus en 70. Je me rappelle une question qui me fut faite à brûle-pourpoint par un patron de bar irlandais : — « Qui est-ce qui a été vainqueur dans la dernière guerre entre les Français et les Allemands ? »

— a Parbleu, répondis-je sans hésiter, les Français. »

— « Çà ne m’étonne pas, poursuivit-il très sérieusement, ils sont si vifs. »

Mais revenons à mon Diorama et au rastaquouère dont j’avais commencé à vous entretenir. Je disais donc que ce comte de ... je ne me rappelle plus quoi m’avait offert gracieusement ses bons offices, sûr, me disait-il, de m’amener des clients. Il s’était mis en campagne malgré moi, me présentant des journalistes, faisant du bruit, et se donnant partout comme directeur de l’établissement. C’était à lui à la fin qu’on s’adressait, meme de la police, pour tous les renseignements concernant mon affaire; ce qui était naturel, puisque j’étais toujours occupé autre part, et que ma femme, qui était à la caisse, ne parlait pas un mot d’Anglais. Néanmoins les allures de ce personnageavaientéveillémaméfiance; etun jour

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qu’il avait fait sans prendre mon avis une dépense de publicité, je le priai sèchement de me laisser la paix et de se mêler de ses affaires. Il prit de grands airs, parla d’offense, de témoins, etc.

Je me mis à sa disposition; car j’ai des idées bien arrêtées là-dessus : le duel est idiot; mais étant donné qu’il n’y a pas d’autre moyen d’imposer silence à certaine espèce de coquins, je serai toujours prêt à leur répondre. La prétendue disqualification n’est qu’un truc pour se dérober. En fait de témoins, il m’envoya une carte à payer, pour les soi-disant services qu’il m’avait rendus. Il parla aussi de m’actionner comme associé, et songea même à revendiquer la propriété du Panorama. Gomme il était citoyen américain et que je savais ce qui en retourne là bas pour les étrangers en procès, je pris énergiquement mes mesures pour enrayer cette aventure nouvelle.

J’avais terminé le travail du panoramaLiénard; je n’avais plus rien à espérer de la belle Amérique; et le fiasco de Philadelphie se carabinait. Je cédai à un menuisier, au prix des planches, et au comptant naturellement, la construction de mon diorama; je roulai ma toile que j’enlevai et je préparai tout pour quitter l’hôtel Beaurecard le surlendemain. Je devais prendre le train pour New-York et de là m’embarquer. Il était temps; mon homme commençait à se remuer.

LËS CONFIDENCE

siê

Un incident inattendu précipita le mouvement. Nous occupions dans l’hôtel une chambre au se^ cond, et le rastaquouère habitait au-dessus de nous au troisième; il était exécré dans cet hôtel et ne paraissait plus à la table d'hôte. Il m’évitait évidemment. J'étais pressé et, la tête occupée de mes affaires, je gravissais rapidement l’escalier; je montai par distraction un étage en trop et, tournant la clef, j'ouvris la porte et me précipitai dans la chambre du comte avec lequel je me trouvai nez à nez. Il crut sans doute à une agression et étendit la main vers un révolver qui était sur une commode à sa gauche; je vis le mouvement, et, avant qu’il eût saisi l’arme, jo l’empoignai à la gorge et nous roulâmes sur le parquet, moi le maintenant de toute ma force et lui se tordant pour se dégager. La porte s’ouvrit derrièrenous,etlespatronsderhôtel, suivis d’une partie des locataires, firent irruption dans la chambre. On s’empara du comte et on le jeta dehors avec une misérable valise qu’il avait. Il partit en jurant de se venger. Il déclara môme qu’il serait à la gare à notre départ et qu’il nous empêcherait bien de quitter Philadelphie, etc., etc. Je ne sais qui lui avait appris nos résolutions.

J’ai depuis soupçonné l’interprète, qui était très bien avec lui.

Les Français naturalisés Américains, qui étaient présents, m’engagèrent à avancer mon voyage d’un jour et à partir dès le lendemain ;

ils s’offrirent de nous accompagner jusqu’à la gare et s’engagèrent, en cas de provocation de la part du comte, à prendre l’affaire pour eux : surtout, me recommandèrent-ils, ne soufflez pas mot et au besoin supportez toutes les insultes. Il y va de votre liberté ; c’est votre arrestation qu’il veut provoquer, ce qui serait terrible en votre qualité d’étranger. Gomme citoyens américains, nous n’avons rien à redouter de cet homme, et ne vous mettez pas en peine pour nous.

Le comte ne se présenta pas et nous pûmes tranquillement partir en serrant la main à tous nos bons amis.

Le voyage s’accomplit normalement. Il y a, de Philadelphie à New-York, environ une soixantaine de lieues, à travers un pays plat et couvert de forêts monotones et sans pittoresque. A de rares intervalles, apparaissaient des fermes, si l’on peut donner ce nom à des constructions faites toutes sur le même modèle, à Pemportepièces, peintes comme des boutiques et d’une propreté désespérante. De temps à autre, apparaissait un habitant avec l’abominable chapeau haut de forme, qui semble un défi stupide jeté à la nature entière, le véritable triomphe du grotesque et du laid, en concurrence avec le mortier du juge. Partout une civilisation uniforme et plate. Tl en est toujours ainsi là où passe l’Ànglo-Saxon

Quel pays assommant! Et moi qui étais naïvement allé en Amérique pour voir des peauxrouges ! Il a fallu ce fumiste de Buffalo pour m’en faire toucher, à Neuilly, dans notre propre parc; bien peints du reste : en jaune de chrome, en vermillon français et en vert véronèse ; montés sur des rosses de cirque bien dressées. Il a, paraît-il, continué son exhibition en pleine Amérique, avec plus de succès encore que chez nous, attendu que ce genre de sauvages y est encore plus inconnu. Pour moi, il en est des sauvages d’Amérique comme des brigands italiens. Ce sont quelques misérables paysans opprimés et devenus pillards par nécessité ou fainéantise.

Nous passâmes plusieurs jours à New-York, qui n’a ni le colossal de Londres ni le charme de Paris; et nous refranchîmes l’océan, à bord du transatlantique le Saint-Laurent nous eûmes un temps splendide. Quelle joie de revoir la France ! A part l’aspect triste, mesquin et pauvre de notre port du Havre, qui devrait être le roi de l’océan, je dois dire que, quand je touchai les rives de mon cher pays, il me sembla sortir d’un mauvais rêve, et j’eus un instant la sensation du bonheur parfait. Nous traversâmes la belle Normandie avec ses jolies fermes et ses gras pâturages, où les bestiaux enfoncent dans l’herbe jusqu’au ventre ; quelle merveille que ce pays ! puis nous vîmes Rouen, les bords riants

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de la Seine et enfin le splendide Paris et le petit Bois-le-Roi avec sa forêt de Fontainebleau. Nous sommes vraiment fous de quitter la France.

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