CHAPITRE XIII
J’avais repris mon train de vie ordinaire ; mais il était écrit, comme pour le Juif errant, que je ne devais pas m’arrêter. Ma toile des Marins au Bourget , que j’avais rapportée de Philadelphie, fut envoyée, l’année même, à la grande exposition. Or, cette année-là on était convenu, pour ne pas effaroucher nos voisins, d’écarter toutes les toiles militaires ayant trait à la guerre de 1870. Cette décision, contre laquelle je crus devoir m’insurger, m’amena une nouvelle aventure qui eût pu me devenir funeste en me compromettant de toutes les manières ; tant il est vrai qu’on doit, par le temps qui court, prendre garde à ses relations.
J’avais avant la guerre, pendant que je faisais les peintures du cirque de Reims, rencontré dans cette ville un type dont je vous tairai le nom, par respect pour sa famille. Riche à ce moment, désœuvré, intelligent et ambitieux à sa manière, c’est-à-dire vaniteux et rêvant des triomphes et des apothéoses d’opéra-comique, ce type, que beaucoup de monde a connu, était, après avoir dissipé tout ce qu’il avait, parvenu
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à capter Ja confiance de M. de Tonneins, le malheureux roi d’Araucanie et de Patagonie (Orlie Ier) lequel est venu mourir si misérablement à l’hôpital, à la suite de maladies contractées dans un cul-de-basse-fosse, ou les Chiliens l’avaient jeté, après l’avoir fait prisonnier et condamné à mort X... alla voir le roi déchu, s’apitoya sur son infortune et lui fit donner une chambre à part dans l’hôpital.
En mourant, M. de Tonneins reconnaissant lui avait légué ses papiers et son titre de roi, qui devait servir au personnage en question à battre monnaie et à faire des dupes. La première chose que fit le nouveau roi in parlibus fut de créer un ordre qu’on vendit à bon marché à tous les imbéciles en quête de ces sortes de distinctions honorifiques. C’est le baron Seillière (Raymond) qui avança l’argent nécessaire à cette création. Longtemps ce singulier monarque courut les cabarets et caboulots, Chat-Noir, et autres lieux de plaisance, escorté de sa cour et de ses ministres affamés, qu’il régalait à de rares intervalles.
Je venais, en réponse à l’ostracisme qui avait frappé tous les peintres militaires à l’exposition, d’organiser un salon particulier pour mes confrères dans le genre guerrier. Depuis de Neuville et Détaillé, jusqu’aux débutants, tous avaient répondu à mon appel; et avec leurs œuvres réunies, j’avais organisé une exhibition à la salle
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Frascati, que j’avais louée à mes risques et périls.
Entre temps le hasard m’avait fait rencontrer X .., qui m’avait mis au fait de sa nouvelle situation de roi. Il m’avait exhibé ses titres authentiques, ses moyens d’action pour reconquérir son royaume; ses mots de passe et de ralliement avec les chefs de tribus araucaniennes, etc., etc. Il avait, me disait-il, l’appui des missions, de l’argent, un navire, 1.200 hommes de débarquement ; plusieurs pièces de canon, son cadre d’officiers; il m’entretint de la richesse du pays, de ses mines d’argent, et enfin de la conquête du Chili, qu’il espérait faire rapidement, étant donnés les cent mille cavaliers indiens que lui fourniraient les Araucans et les Patagons; bref, tout un conte des mille et une nuits réalisable.
Il m’offrait en même temps le titre de capitaine général de ses troupes de débarquement. J’avoue à ma honte que je coupai presque dans cette gigantesque fumisterie; tout au moins je ne rejetai pas sa proposition, lui demandant quelques jours pour examiner et réfléchir. En attendant, je lui parlai de mon exposition qui fonctionnait déjà et marchait même très bien. Tl vint me voir, me donna des conseils et finit, à force de ruse et de persévérance, par m’inspirer assez de confiance pour le laisser se mettre à la tête et direction de ce qu’il appelait mon administration .
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C’était en plus grandie pendant de mon comte de Philadelphie. Il était escorté de plusieurs types dont les allures me donnèrent assez vite à penser que j’étais tombé entre les mains d’une bande de filous. Çe sont ces messieurs qui étaient à la caisse, et tenaient les livres de comptes dont le règlement devait m’être présenté tous les mois. X... s’était mis en relation avec le commissaire du quartier et passait pour le directeur de mon exposition. Je n’hésitai pas; j’allai trouver le préfet de police et lui contai toute l’affaire, y compris la façon dont j’avais autrefois fait la rencontre de X... Le préfet connaissait parfaitement l’oiseau; il me remit une lettre pour le commissaire qui était en relation avec mon homme, et me donna carte blanche pour me débarrasser de lui. Ce ne fut pas long: le lendemain au matin je l’attendis au bureau; et quand il fut là, sans lui dire un mot, je fermai la porte à clef et, lui braquant un révolver sous le nez, je le sommai d’avoir à me remettre les livres qui étaient enfermés dans la caisse. Il ne souffla pas, prit les clefs dans sa poche et me les tendit; je lui ouvris la porte et il fila. J’étais débarrassé; mais au lieu de bénéfices sérieux que j’aurais pu réaliser, je ne récoltai que des ennuis et des dettes. Je courus même un grand danger : ces messieurs avaient comploté d’enlever tous les tableaux, pour les transporter en Allemagne. Grâce à l’énergie que
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je déployai en dernier lieu, l’honneur fut sauf, et je rendis leurs œuvres à tous mes camarades qui ne se sont jamais doutés du fond de l’histoire.
Parmiles personnes qui m’aidèrent à me tirer de ce guêpier, je dois citer Poilpot, qui, avec sa finesse de chien de chasse, avait flairé très rapidement le traquenard dans lequel je m’étais laissé attirer assez imprudemment. Je voyais beaucoup Poilpot à cette époque ainsi que son ami le peintre Jacob. Nous formions tous les trois un petit cénacle où s’élaborèrent quantité de projets plus ou moins réalisables. Poilpot prétendait qu’il arriverait certainement à faire quelque chose avec moi ; et l’avenir prouva qu’il ne s’était pas trompé. Nous avions déjà, du reste, ébauché ensemble une expédition dans laquelle la direction des beaux-arts d’alors avait failli sombrer.
Poilpot s’était tiré de l’affaire avec une commande et moi avec des horions, ou tout au moins très compromis. L’année qui suivit mon Exposition militaire, j’envoyai aux Champs- Elysées mes Marins au Bourget . Ce fut à cette toile, qui eut un succès de public, que je dus la mise en train de l’affaire des Panoramas, affaire avec laquelle recommença ma vie d’aventures et de fortune cette fois.
Je reçus un beau matin à mon domicile de Montmartre une carte postale me donnant un ren-
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dez-vous pressant dans un café; je crus un instant à une fumisterie de Poilpot.il était assez friand de ces sortes de plaisanteries. J’ y allai à tout hasard et là je trouvai un Belge, M. Jourdain, qui me proposa de faire à Bruxelles un panorama de la bataille de Waterloo. Ce Monsieur, très intelligent et très homme d’affaires, n’avait aucun capital à sa disposition; mais il flairait une réussite.
Il avait vu mon tableau du Salon, en compagnie d’une autre personne qui Pavait vu aussi à Philadelphie. Je lui inspirais une confiance complète et c’est moi qu’il voulait comme peintre. Il s’arrangea pour me procurer les premiers fonds et je me mis de suite à l’esquisse.
Le soir de notre entrevue avec M. Jourdain, je fis une entrée triomphale chezPoilpot où déjà étaient arrivés Jacob et sa jeune femme: la fortune î la fortune 1 m’écriai-je; et tous de répéter en chœur : la fortune ! la fortune ! C’était bien elle en effet que je venais de rencontrer pour tous les trois; je vous expliquerai plus tard comment, en faisant la mienne, je fis celle de Poilpot et de Jacob.
C’est la genèse des panoramas que je vais vous conter, l’histoire de cette manifestation nouvelle d’art, qui, quoi qu’on en dise, a commencé une révolution dans l’art moderne.
Il y avait depuis quarante années à Paris une exhibition de ce genre qui fonctionnait aux Champs-Elysées. C’était le colonel peintre Lan-
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glois qui, le premier, avait eu l’idée de ce genre de peinture, laquelle ne diffère du reste des autres que par la disposition circulaire des toiles et leur éclairage qui consiste à envoyer de la lumière en masquant le foyer lumineux.
A la mort de Langlois, le peintre Yvon avait dû continuer à exécuter les toiles pour la même société; mais comme il s’était montré très exigeant pour le prix, on s’était adressé à M. Philippoteaux père, un artiste de grande valeur, qui avait accepté et continué tranquillement l’exploitation. M. Philippoteaux m’avait après la guerre employé à l’exécution du siège de Paris.
C’est là que m’était venue l’idée de porter cet art nouveau au dehors ; et c’est par la malheureuse expédition de Philadelphie que j’avais commencé. Avec ma toile de Waterloo , devais je définitivement lancer les panoramas en Europe et dans le monde entier. Poiipot, alors mon camarade et voisin à Montmartre, s’accrocha à moi en cette circonstance et, avec son esprit entreprenant et assimilateur, chercha à édifier une affaire parallèle à la mienne. C’était son droit et je l’y aidai de tout mon pouvoir. J’ai encore de lui une lettre enthousiaste dans laquelle il me jure une reconnaissance éternelle, me déclare (ju’il me doit sa fortune et me proclame le père des panoramas. Nous sommes restés en bons termos, mais s’cst-il toujours bien souvenu des services rendus? Et m’a-t-il toujours servi coin-
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me un ami? C’est àlui que j’adresse la question.
Dans maintes circonstances, n'eut-il pas pu, sans que je le lui demande (je ne demande jamais rien à personne), faire comme j’avais fait vis-àvis de lui, me tendre la main? Je sais bien qu’il a répondu à quelqu’un’ce mot épique : « Castellani ! Il se repêcherait, si on le jetait dans le Vésuve. Je ne suis pas embarrassé de lui ; l’œil est bleu. »
Cette réponse de Poilpot me remet en mémoire une autre réponse de Vallès, qui, lui, me devait non seulement de la reconnaissance, denrée inconnue chez lui, mais de l’argent. Il fallait que j’en fusse bien privé pour lui rappeler une dette. Ça n’a jamais été ma manière. A une lettre un peu pressante et confidentielle que je lui avais adressée, il m’avait répondu par une autre ainsi conçue : « Je ne savais pas, cher ami, que de semblables questions pussent tirer à conséquence entre nous ; si vous êtes dans la mélasse (sic), ça n’est pas quelques centaines de francs qui vous en tireront. Ainsi, ài’en parlons plus, et venez déjeuner avec moi.» Vallès était carré. Remarquez qu’il était, en ce moment, en pleine prospérité.
J’exposai le diorama de Philadelphie, c’est-àdire la toile des Marins au Bourget , dans un grand magasin de Bruxelles, boulevard du Hainaut. Il eut un succès immense, et le capital du panorama de Waterloo fut couvert en un tour
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de main. Il est vrai que ce capital était modeste: cent cinquante mille francs au plus, y compris la toile et la construction à façade de pierre sur le boulevard Anspach. Je puis dire que jamais succès artistique et financier n’égala celui de ce panorama ; mais aussi j’avais ma liberté complète et mon temps : mes commanditaires, à l’encontre des autres entrepreneurs, ne s’étaient pas mêlés de la question d’art et m’avaient laissé opérer à ma fantaisie; jedois également reconnaître qu’au point de vue affaires les frères Jourdain s’étaient montrés des maîtres, de même que leurs associés les frères Bertrand. Ce dernier nom m’a toujours fait penser, quand je songe à ces financiers, aux personnages de l’Auberge des Adrets.
Le capital de Waterloo fut remboursé au bout de quatre mois et demi, et mes' huit cents actions de jouissance (mon seul bénéfice), arrivées au pair, montèrent en bourse de 100 francs à 1.G00 francs, réalisables. C’était de la pure folie do la part du public; mais c’était ainsi. L’engouement pour le panorama était à son comble- D’un seul coup, je devenais millionnaire; sans le chercher, ma foi; car je puis dire que l’argent, en dehors de ce qui peut assurer l’indépendance, me touche assez peu. Mais, me direz-vous, qu’avezvous fait de cette fortune? Demandez à mes associés financiers. Je ne prendrai pas la peine de vous raconter comment je ne pus ni réaliser, ni garder ce que je possédais. Les histoires de
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manipulations financières sont toujours malpropres et peu intéressantes. Sachez seulement qu’après un travail acharné et une production par moi-même de plusieurs années, sans luxe ni dépenses personnelles, je me trouvai débiteur, paraît-il, de plusieurs centaines de mille francs à cette bonne société, qui en somme ne m'avait jamais payé. Cette histoire, ainsi que celle des procès qui en furent la suite, est faite pour me donner, quand je passe devant un palais de justice quelconque, des nausées et des écœurements qui me rappellent le mal de mer. Pouah ! chassons ces cauchemars et passons.
Le succès de Waterloo fut tel qu’il servit d’appât à toutes les sociétés financières qui à cette époque se ruèrent sur le marché de Bruxelles, pour lancer des panoramas à capitaux fantastiques. J’eus l’occasion, pendant cette période, de ramasser une somme assez ronde : trois cents mille francs d’un coup ; je laissai volontairement échapper cette occasion malgré les objurgations de ma société. Ce fut très hôte, paraît-il, de ma part, mais je ne m’en repentirai jamais.
Voici Thistoire qui fit grand bruit à l’époque et me valut un succès de journaux et un mot charmant d’André Gill, dans les Hommes cV aujourd'hui. Un certain M. Wolf, président d’une société allemande, avait offert à la Société-de- Bruxelles de monter à Berlin un panorama de la bataille de Sedan. Je fus pressenti à ce sujet, et je
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refusai naturellement de peindre pareille toile. On insista et on m’offrit, comme je vous l’ai dit, trois cent mille francs, dont cent mille versés de suite. J’aurais pu consentir àme déshonorer; mais il fallait que la somme en valût la peine : j’exigeai cinq milliards. On ne voulutpas me les accorder. Depuis, j’ai fait dix-sept panoramas, toujours de ma main; et le résultat c’est que je n’ai pasle sou; que dis-je? j’ai des dettes, dettes que ne reconnaît pas ma conscience ; mais pour lesquelles des financiers et usuriers de la pire espèce me traquent, appuyés et soutenus par des hommes de loi de tout acabit.
Je suis fatigué de ces ruineuses chicanes où le bon sens et l’honnêteté ne servent de rien ; et en désespoir de cause, après en avoir bien gémi, je me suis décidé à en rire. Il y a certainement en effet un côté comique à cette chasse; et, à l’heure qu’il est, je n’ai plus qu’une idée fixe : jouer de mauvais tours à mes persécuteurs et me faire ainsi justice moi-même, puisqu’il est impossible de l’obtenir des tribunaux. Et je puis ajouter sans forfanterie que j’ai dans ce genre de vengeance des facultés et des ingéniosités que je ne me soupçonnais pas. Donc ne nous faisons plus de mauvais sang et regardons ces braves gens courir; au contraire, encourageons-les à cette vaine poursuite.
Je disais que la rage des panoramas avait amené à Hruxelles un déluge d’émissions. On
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lança en meme temps et à la fois les panoramas de Wauters, de Neuville et Détaillé, de Hunten et Simler, de Philippoteaux, de Wachington, de Poilpot et Jacob, etc., etc., avec un luxe de moyens contre lesquels je ne pouvais lutter : j’étais réduit par mes engagements antérieurs à exécuter moi-même et à peu près sans argent, des toiles et compositions immenses que j’étais forcé de livrer dans des laps de temps improbables. Je demeurai attelé à ce travail gigantesque durant plusieurs années, sans trêve ni relâche; et si je n’y laissai pas ma santé, c’est que je suis construit à chaux et à sable. Je n’entreprendrai pas de vous raconter en détail les péripéties de cette Odyssée artistique à travers l’Europe; ça n’en finirait pas. Je veux seulement vous en donner une idée, en ayant bien soin de frôler avec de grandes précautions ce qui paraîtrait toucher à la politique, dont j’ai fait suffisamment pour ma part. Je désire coucher dans mon lit, au moins jusqu’à la fin de mes jours. Je ne suis pas du bois dont on fait les martyrs et je me laisserais bien arracher un ongle ou même deux pour la cause que je défends, mais au troisième je crois que le cœur me manquerait. Donc cultivons notrejardin, si on veut bien nous en laisser un. Cette profession de foi établie, je continue ma narration.
Après la Bataille de Waterloo , la Société Belge monta une entreprise générale de Pano-
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ramas, laquelle entreprise, étant donné le petit capital employé, eût réussi pleinement, si d'autres grosses affaires n’eussent été entées sur celle du panorama proprement dit, et ne l’eussent toujours entraînée dans leur ruine. C’est ainsi qu’à Vienne, à Madrid, à Paris et autres lieux on construisit à grands frais des salles de théâtre, de concert, des Éden, etc., pour faire gagner de l’argent à l’un de mes associés qui était ingénieur. Ce fut très fâcheux au point de vue de cet art si intéressant et si moderne, art dont je vais essayer de vous donner une idée vraie, et tâcher de vous démontrer Futilité au point de vue historique et esthétique.
J’écrivis un jour à M. Langer, un ami à moi, directeur dela« Simple Revue », lalettre suivante qui est bien le résumé de ce que je pense à ce sujet.
« Cher ami,
« A propos de panorama, j’ai hésité un instant à répondroà vos questions qui me touchent bien un peu personnellement; mais j’ai réfléchi qu’il fallait, dans l’intérêt meme de la vérité, passer sur ce scrupule, et voici ma réponse ou plutôt l’exposé sincère de mes impressions. Le panorama est dans l’art moderne l’expression la plus vivante et la plus extraordinaire, la synthèse la plus complète de ce que les cerveaux humains ont tenté d’essayer depuis des siècles pour don-
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ner une idée de la nature qu’on n’a pas sous les yeux. C’est sain, robuste, vrai. Trompe-l’œil ! s’écrient les malins, furieux d’être empoignés comme de simples mortels et ne voulant pas l’avouer. Mais, hommes de peu de sens, qu’espère-t-on tromper en peinture si ce n’est l’œil; il ne s’agit, je pense, ni de l’ouïe, ni de l’odorat, ni mêmedu toucher : quoique j’aie rencontré des paillards qui touchaient la sculpture. Un peintre qui dans une certaine mesure ne trompe pas les yeux de son public n’est pas un peintre : art et artifice sont synonymes. Maintenant, je viens affirmer aux quintessencés qui prétendent que la poésie gît dans le brouillard seulement, que le panorama s’en charge quand il veut représenter des scènes sur les bords de la Tamise, au mois de janvier; mais il prétend donner une toute autre impression, quand il s’agit des bords du Tage en été. Enfin, pour ceux qui tiennent quand même à leur brume, je propose de leur fournir des lunettes légèrement dépolies, et les panoramas leur apparaîtront, paysages, personnages et animaux compris, plus pâles, plus chlorotiques, plus plats que les marguerites en papier, les nymphes en plâtre, ou les manches à balai des bois sacrésdePuvis de Chavannes. C'est le même moyen queje conseille d’employer aux architectes rageurs, qui veulent absolument qu’on respecte la blancheur de leurs murs, et ce qu’ils appellent, en langage consacré, leurs lignes monumentales.
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Ces messieurs sont toujours exaspérés de voir les peintres accaparer l’attention du public. Je ne m’étonne pas que Puvis ait trouvé grâce à leurs yeux. Notre homme est un fin matois qui est parvenu à leur faire accroire qu’il en arriverait insensiblement à ne plus rien mettre sur leurs murailles, ce qui, après tout, ne constituerait pas un grand malheur I C’est égal, quel charmeur ! quel poète î quel adorable fumiste ! que ce. brave Chavannes , mais que dire de ceux qui lui emboîtent le pas, les Chavannais, comme on les appelle?
« Pour en revenir aux panoramas, il serait ridicule de prétendre qu’ils sont quand même des œuvres de premier ordre ; la spéculation, l’inexpérience et la prétention des directeurs s’opposent le plus souvent à leur réussite ; j’ajouterai que, comme dans les tableaux, il y en a qui sont de ceux qui les signent et d’autres qui ne sont que l’œuvre de ce que les soi-disants auteurs appellent leurs collaborateurs , collaborateurs qui pondent jusqu’à l’esquisse. Par contre, les panoramas de Neuville et de Détaillé sont bien de leurs auteurs, et les toiles de Champigny et de Resonville ont été de véritables chefs-d’œuvre dans le genre. Je n’en veux pour preuve que le morceau pris au hasard dans la partie de Cliampigny, peinte par de Neuville, et qui enfonce à lui tout seul le Musée de Versailles, et est, sans contredit, un dos plus beaux morceaux de pein-
ture connus; et certes, comme pages historiques, trouvez-moi le moyen de rivaliser avec des œuvres panoramiques qu’auraient pu nous léguer les Géricault, les Rubens, les Léonard de Vinci, s’ils avaient connu cet art.
« Truc 1 me direz-vous ; mais pas plus que les autres peintures : mieux on dessine, mieux on peint, mieux on compose, plus on a d’inspiration, de sentiment vrai ou poétique, mieux cela vaut ; et il n’est défendu à personne d’avoir du talent, voire meme du génie, dans un panorama. Quant au moyen que nous employons pour bien servir ou pour bien éclairer nos toiles, comparé à celui dont vous vous servez pour nuire aux vôtres, c’est affaire de goût : chez nous, tout est sacrifié à la toile, le vélum est opaque ; chez vous, il est transparent ; dans le but, sans doute, d’éclairer le public et les toilettes, et d’empêcher ainsi de voir les tableaux, qui ne sont plus que des prétextes à mise en scène, à pose et à bavardage à haute voix, pour les prétentieux, les précieuses, les solennels et les pontifes, qui veulent à tout prix étonner la galerie par leurs appréciations fantastiques ; c’est là que Prudhomme se fait un bagage qu’il déballe ensuite dans les milieux dirigeants.
« Chez nous autres, panoramistes, une chose fait complètement défaut, au grand désespoir des écriveurs artistiques : nous n’avons pas d’écoles ; c’est la nature, la vérité que nous
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cherchons à vous servir toute [nue, sans conventions, sans discussions possibles sur l’esthétique et autres âneries à l’usage des malades et des flibustiers d’art.
« Si vous ne pouvez pas entrer dans nos toiles, vous y promener, y voler par la pensée, nous avons tort, et vous êtes volés vous-mêmes ; si, au contraire, nos drames, nos idylles, nos récits de combats vous empoignent, vous étreignent, vous transportent hors du monument qui enclôt notre œuvre, nous avons raison et nous sommes des maîtres ès-arts. Est-ce assez clair? Voilà ce que je. viens dire aux oies qui composent les chœurs de braillards artistomanes, lesquels sont poussés inconsciemment par les enragés, les impuissants, les baveux de notre profession. On est tenté de leur crier : a Allez à l’Institut et f...ichez-nous la paix! » Vous nous faites l’effet de grenouilles dans une mare que traversent des éléphants ; les éléphants, c’est nous !
« Voilà, mon cher maître, comme je comprends l’affaire; et si Garolus, le beau, l'incomparable, le mirifique Carolus n’est pas content, qu’il tire sa flamberge.
« Et j’ajoute en m’adressant aux courageux, aux braves de la corporation : quant à vous, mes chers collègues, soyez persuadés que le temps n’est pas éloigné où cet art, qu’on a vainement tenté de dénigrer, sera universellement
répandu ; chaque ville aura son Panorama, ses dioramas, relatant son histoire, ses illustrations, ses gloires, et pourquoi chaque particulier ne s’offrirait-il pas, en ce genre, une scène en rapport avec ses souvenirs ou ses goûts. Et alors nous travaillerons tous, ce qui ne gênera en rien les petits tableaux, les galeries ou les musées.
« Sur ce, que les bons génies vous aient en leur garde.
« Ch. Castellani,
<( Peintre. »
Ce fut à Bruxelles que j’installai mon atelier ou plutôt mes ateliers dans une immense usine du faubourg de Molenbeck. C’est là que j’exécutai à peu près tous mes panoramas; je les transportais ensuite àleur destination, où, après les avoir fait monter, je les achevais sur place. Le Panorama de Waterloo, qui alla plus tard à Londres, y fit un fiasco complet, et cela s’explique facilement. J’avais représenté la bataille à cinq heures dusoir, lorsqu’elle battait son plein, et que nos soldats y paraissaient sur le point d’être victorieux. C’était une véritable apothéose de Napoléon Ier, qu’on apercevait à cheval au milieu de son carré légendaire, recevant sur la tête un rayon de soleil qui filtrait à travers le ciel nuageux.
« Il est facile de voir, disait un correspondant
du Figaro , que l’auteur de cette page d’histoire est Français’; » mais pour cette raison même les Anglais n’y trouvèrent pas leur compte. Les discussions les plus vives eurent lieu sur l’estracle le jour de l’ouverture, où nous avions invilé nombre de lords et de membres du Parlement. Je voulus bien tomber d’accord avec les plus raisonnables que la bataille eût été pour eux indécise, sinon perdue, sans l’arrivée des Prussiens vers six heures du soir ; et encore j’ajoutais, ce qui est la vérité, que l’armée anglaise eût été le lendemain incapable de recommencer la lutte.
En somme, je contribuai singulièrement ce jour-là à prouver à MM. les Anglais qu’ils n’avaient pas été si supérieurs aux Français qu’ils l’ont bien souvent prétendu ; et la vérité vraie c’est que ni Wellington ni l’armée anglaise, qui fut admirable ce jour-là, n’étaient de poil à lutter contre Napoléon et la vieille armée française. Mais John Bull, qui est à froid le peuple le plus gascon de la terre, ne s’accommoda pas de cette demi-gloire que je voulais bien lui accorder : il bouda sérieusement mon panorama, que les Belges avaient acclamé avec tant d’enthousiasme, étant donné qu’ils sont convaincus que c’est par eux seuls que la bataille fut gagnée ; ce qui entre parenthèses fait tordre les Anglais, dont les historiens prétendent, bien à tort, que les Belges n’ont été remarquables dans cette affaire que par leur fuite rapide.
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Leroi Léopold, ainsi que la reine, que j’avais reçus le jour de l'ouverture à Bruxelles, me firent les plus grands éloges. Vallès, qui à ce moment était réfugié à Bruxelles, avait assisté à cette royale visite; il en parla le lendemain dans sa correspondance : ma tenue vis-à-vis de Sa Majesté avait, je ne sais pourquoi, paru l'étonner : « Vrai, dit-il, en parlant de moi, il faut être Français pour garder ainsi son quant à soi devant une tête couronnée. » Vallès se trompe ici et mon allure libre vis-à-vis du roi Léopold n'eut qu’une seule raison d’être : je suis mal à l'aise avec les gens médiocres que je ne connais pas et qui revêtent souvent des façons hautaines qui m'étonnent un instant; mais jamais je n’éprouve ce sentiment avec les gens intelligents, quelle que soit la haute situation qu’ils occupent ; et je dois dire que le roi des Belges du premier coup me fit l’effet d’un homme extrêmement fin, avec son grand nez à la François Ier et son sourire légèrement sarcastique. Je fus vis-à-vis de lui, autant qu’il m’en souvient, très correct et très respectueux, comme je devais l’être vis-à-vis du représentant de la nation belge qui me faisait l’honneur de me visiter et se montrait aimable pour moi. Je crois que S. M. fut de suite prévenue en ma faveur par un petit service que je lui avais rendu à son arrivée chez nous. Un de nos administrateurs, le meilleur homme de la bande, monsieur van O . s’était à
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l’annonce de la visite royale, avisé d’écrire un long discours ; quand on signala l’entrée du roi, il sortit son papier.
— ~ « Qu’est-ce cela ? » lui-dis-je.
— « Un discours. »
— « Ah ça, m’écriai-je à haute voix, est-ce que vous allez encore em...bêter ce malheureux roi avec votre discours?... »
La portière qui nous séparait de l’entrée se souleva juste au moment où j’accentuais ces paroles un peu brusquement, et la tête de Léopold apparut avec un rire qu’il essaya vainement de comprimer et qu’il garda malgré lui sur les lèvres pendant quelque temps ; la reine, qui suivait immédiatement, avait son mouchoir sur la bouche pour ne pas éclater. Leurs MM. avaient forcément entendu mes paroles et, d’un commun accord, nous passâmes tous les trois, le roi, la reine et moi, 'sur le ventre de van O... qui tenait toujours à la main son redoutable papier.
J’entendis à ce moment derrière moi la voix formidable de cet animal de Vallès qui disait : (( Voilà une suppression de discours qui vaut au moins le grand cordon. »