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CHAPITRE XIV

Puisque j’ai Vallès sous la main, je vais vous dire quelques mots sur cette personnalité qui eut une grande valeur, au moins au point de vue littéraire. Vallès, qui, malgré son fond bourgeois et son égoïsme féroce, ne me déplaisait pas, avait un sens du comique à rendre des points à Paul de Ko'ck ; et dans les circonstances les plus dramatiques de sa vie le côté burlesque des choses dut toujours lui apparaître. Voici à ce propos un récit que je tiens de sa bouche; c’était après l’entrée des Versaillais à Paris ; tout le monde sait que Vallès fut recherché avec soin, et qu’on fusilla même à sa place plusieurs malheureux sur de vagues ressemblances ou d’après des indications fausses. On n’y allaitpas de main morte à cette horrible époque. Vallès avait, quelques jours auparavant, étant encore membre de la Commune, été visiter l’hospice de la Salpêtrière ou de la Rihoisière, je ne sais pas au juste.

Là il avait eu avec le médecin en chef une conversation dans laquelle il avait rassuré ce dernier au point do vue de sa sécurité personnelle et de la tranquillité laissée à cet établissement.

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« J’étais, me dit-il quelques jours plus tard, au même endroit, costumé en aide-major, en train d’écrire sous dictée la liste des objets trouvés sur les insurgés arrêtés, à mesure qu’on les dépouillait de ces objets ; j’étais courbé sur mon papier, osant à peine lever la tête ; plusieurs hommes que j’avais connus passèrent successivement devant moi, et je suis sur que tous me remirent parfaitement, mais pas un ne souffla.

Tout à couple médecin en chef qui étaitprésent arrêta brusquement ses yeux sur moi avec une expression qui ne me laissa aucun doute. Je me levai et allai brusquement à lui : — « Vous m’avez reconnu docteur? — Oui parfaitement.

— Eh bien ! dites-moi franchement ce que vous comptez faire de moi. J’aime mieux être de suite fixé sur mon sort. Maintenant, s’il m’est permis de plaider ma cause, sachez que je n’ai jamaistiré un coup de fusil ni donné aucun ordre d’incendie. — C’est possible, reprit le docteur, mais on fait quelquefois beaucoup plus de mal avec une plume qu’avec un fusil. — Eh bienl si ça vous est égal, repris-je, je préfère être fusillé avec des plumes. » Le docteur sourit : — « Allez, me dit-il, et continuez votre besogne, vous aurezma réponse avant cinq minutes. ® Je me remis à ma table assez inquiet. Au bout de trois minutes, qui me parurent un siècle, le docteur s’approcha de moi et me dit à haute voix: — « Major! allez, s’il vous plait, à votre service. Nous sommes quittes, me glissa-

t-il à l’oreille. Tachez de vous mettre à l’abri. Mais désormais ne comptez plus sur moi. »

A côté de ce penchant à voir la côté comique ou ridicule des choses, il était, par un contraste bizarre et bien qu’il affectât de s’en défendre, très sensible aux actes héroïques. Je lui montrais un jour dans mon atelier une charge de nos cuirassiers à Sedan et un épisode des zouaves de Charetteà Patay; il s’emballa un instant; puis se reprenant vite : « Toujours des cuirassiers! des zouaves pontificaux ! Pourquoi ne peignez-vous pas plutôt un lancier au nez rouge, enfilant "une marchande de pommes de terre frites, dans la rue Saint-Maur? »

J’allais oublier une autre histoire qui lui arriva pendant la Commune, en compagnie de Raoul Rigault, que j’ai très peu connu et qui me fit toujours l’effet d’unrapin toqué ou d’un gavroche cynique. Ils dînaientensembledansjenesais plus quel ministère, servis par les laquais ordinaires de l’endroit. Ceux-ci, debout derrière eux, dissimulaient mal leur dédain pour ces nouveaux hôtes. L’un de ces gens, qui était près de Vallès, affectait même des airs presque hautains, Vallès, qui s’en aperçut, voulut couper court à ces façons de valetaille aristocratique. S’adressant brusquement à Rigault : « Te rappelles-tu, lui dit-il, le larbin qui nous servait à tel endroit, ce grand escogriffe qui faisait tant le malin? — Non, dit Rigault. Eh bien? — Eh bien, dit Vallès, je

viens de le faire fusiller. » (C’était une simple fumisterie.) Le pauvre laquais qui lui versait à ce moment devint vert et répandit sur la nappe une partie du liquide : « Vous n’êtes guère adroit, mon ami, fit Vallès, pour un domestique de bonne maison. » En réalité, j’ai toujours été convaincu que Vallès était incapable d’un acte de cruauté. Combien de farouches révolutionnaires comme lui. Les circonstances le plus souvent les entraînent, et un fois partis ils sont forcés d’aller jusqu’au bout.

Vallès était rat , bien plus auverpin qu’Auvergnal, et j’ai une lettre de notre ami commun André Grill, qui l’adorait tout en le connaissant très bien, lettre où il raille sa chicherie ; ses façons d’avare choquaient Gill, qui était la générosité même. Je cite une phrase où il dit : c< Quant à Vallès, il ne m’inquiète pas. Il doit avoir des sous dans son vieux bas d’Auvergne...» et la lettre finit par ces mots : «.Vieux pou, va!»

A l’encontre de Gill, qui était d’une poltronnerie enfantine, Vallès était brave à ses heures: il eut avec Poupart Davyl un duel, où les adversaires, tous deux d’une maladresse rare, échangèrent quatorze balles; par hasard, une de ces balles cassa le bras à Davyl et mit fin à ce combat à outrance. Il m’a avoué depuis qu’il détestait les duels et qu’il n’allait sur le terrain que pour avoir ensuite le repos et la tranquillité (ju’il rêvait. Je suis convaincu qu’avec vingt

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mille livres de rente (c’était son chiffre) il eût été le plus paisible bourgeois du monde; et je le répète encore: combien de révolutionnaires comme lui !

Pour en finir avec Vallès, voici une histoire bien authentique qui vous le peindra tout entier. Je lui avais fait gagner à Bruxelles, dans une affaire d’électricité (la lampe Soleil), une somme d’environ trente mille francs; il avait en outre hérité d’une cinquantaine de mille francs, qu’un fanatique de ses œuvres lui avait laissés en mourant. Cessommes réunies, plusleséconomies sur les recettes du G ri du peuple, vu avaient fait un petit capitaliste. Le farouche défenseur du peuple avait son magot. Je m’étais entre temps un peu, je ne dirai pas fâché (il n’y a jamais eu de brouille entre nous) mais refroidi vis-à-vis de lui, à cause d’une petite question de prêt. Vallès n’aimait pas qu’on lui réclamât de l’argent.

Je le rencontrai un soir, boulevard Bonne- Nouvelle, la tête bouleversée, les cheveux hérissés, la bouche tordue ; il était furieux, hagard :

« Qu’avez- vous , Vallès, lui dis-je? — Mon cher, ne m’en parlez pas; je suis complètement ruiné, ratissé, nettoyé, rincé comme un verre à bière. — Pas possible! Comment avez-vous fait votre compte ? — Oh 1 c’est bien simple, me dit-il: j’avais f... mon argent dans l’affaire Bontoux. Je croyais que c’était solide ça, au moins, les calotius. » Je me tordis littéralement. Il me

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tourna brusquement le dos en s’écriant: « Oh, je vous reconnais bien là, vous n’êtes jamais sérieux, vous.» En effet, je dois reconnaître qu’il l’était plus que moi.

Vallès me fait penser à une autre personnalité révolutionnaire à laquelle, souvent et assez mal à propos, ma foi, on associe son nom; je veux parler de Louise Michel, que j’ai connue et pour laquelle, quoi qu’on puisse dire, je professe une véritable estime. Certes, je ne suis pas fanatique de Louise , comme l’appellent ses amis, et ses théories ne m’emballeront jamais ; maisje maintiens que ses intentions sont pluspures que celles de la plupart de ses copains de la révolution. Cette femme, dont les actes apparaissent à beaucoup excentriques et dangereux, n’est pas folle le moins du monde. Au physique, c’est une paysanne au regard franc et résolu ; elle est robuste et osseuse, plate comm-e un homme, avec des cordes au cou et des abattis un peu canailles. Pleine de bon sens et même de ruse, elle n’a dans la face, malgré son nez fouinard, aucun indice de méchanceté ; bien au contraire. Gaie, pleine d’humour et de bonhomie, elle aime les gens du peuple comme on aime des petits enfants; de là son horreur et son indignation contre ce qu’elle appelle le bourgeois > qu’elle trouve égoïste et impitoyable envers scs pauvres amis.

Je comprends parfaitement qu’elle ait pu inspirer du fanatisme à des miséreux, à des natures

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simples et droites: je me rappelle avoir vu, dans une réunion populaire, un géant, barbu jusqu’aux yeux, qui s’était jeté à genoux devant elle et lui baisait les mains. Je vous assure que ça n’était pas ridicule.

Pendant que je faisaisson portraitpour le Tout- Paris, je la retins un jour à dîner; il y avait là mon ami Judet, le sculpteur Gaudez et Me Tola Dorian, le poète russe, dont, entre parenthèse, nos petits décadents devraient un peu s’inspirer sous le rapport de la fierté et de l’allure.

Louise Michel, d’abord un peu surprise et effarouchée de cette réunion de visages à elle inconnus, se rassura vite quand elle sut que nous étions tous des artistes; et, une fois bien chez elle, elle se montra tout à fait intéressante et expansive. Elle nous raconta son histoire, ses voyages, sa captivité en Nouvelle-Calédonie. ’

Elle avait fondé là-bas une école pour les Canaques, écoledans laquelle elle était parvenue à apprendre à ses sauvages élèves à lire, à compter, à chanter, voire même un peu à dessiner. Elle regrettait la Nouvelle et manifestait l’idée d’y retourner. « Mais, avait interrompu Gaudez durant le récit, c’étaient des petits Canaques que vous catéchisiez ainsi? — Non pas, reprit-elle vivement, des gaillards bien bâtis et quelquefois hauts de deux mètres. — Oh ! alors, je mexplique vos regrets, » répartit le sculpteur en riant; et Louise de rire aussi avec une bonhomie char-

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mante. Elle entendait parfaitement la plaisanterie.

Dans lecoursde la conversation, je lui demandai ce qu’elle pensait du partage des biens. Voici ce qu’elle merépondit textuellement: « C’est absurde, car beaucoup de mes pauvres amis vendraient leur part pour un litre et il faudrait recommencer le lendemain ledit partage. — Mais alors, repris-je, pourquoi en parlez-vous dans vos discours? — C’est bien simple, me dit-elle, vous qui ôtes artiste vous allez me comprendre : moi aussi, je suis artiste, et les moyens que j’emploie pour arriver à soulager les misérables ressemblent absolument aux vôtres. Je m’explique: quand vous voulez produire un effet, vous agissez par des oppositions parfois violentes et exagérées ; de même quand je veux arracher à la classe bourgeoise la moindre concession pour les miens, j’exige tout , afin d’obtenir par la terreur un petit quelque chose qu’ello n’accorderait certainement jamais, si on le lui demandait simplement. C’est un os qu’elle jette à la bête féroce pour la calmer quand ses grondements l’avertissent que l’animal pourrait bien l’étrangler. »

En somme, j’avoue que Louise Michel ne me déplut pas du tout.

Mais revenons aux Panoramas : Waterloo fut remplacé à Bruxelles parla bataille d’Ulundi,où le roi des Zoulous, Ccttivayo, fut défait par l’armée britannique que commandait lord Chelrn-

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forci. Ce fut M. Melton Prior, correspondant du Daly news, qui. spectateur lui-même de la bataille au milieu du carré anglais, voulut bien me donnerdes renseignements sur l’action, qui ne fut en somme qu’une horrible boucherie, comme toutes ces rencontres entre Européens et sauvages. Détail atroce : quinze cents noirs blessés ou prisonniers avaient été achevés ou massacrés parles alliés, les bons noirs , comme les appelait sérieusementM. Melton. Il faut tout demêmeque ces sauvages soient bien braves pour se ruer ainsi sur des remparts de feu qui les broient, comme des grains de café dans un moulin. Quelques-uns, m’a dit M. Melton, se voyant pris par leurs congénères, alliés dos blancs, montraient en face de la mort un dédain et une attitude dignes des plus grands héros de l’antiquité; ce qui ne l’empêcha pas de trouver qu’on n’en avait pas assez tué. Il aurait pu me répondre à ça que c’est le même langage qu’on entend tenir à certains bons bourgeois de France, à propos des égorgements de la Commune. Mon Dieu, comme l’espèce humaine est délicieuse et comme Jésus- Christ a eu tort de se faire tant de bile pour elle 1 Je crois pouvoir affirmer en passant, à propos de la façon héroïque dont mouraient les Zoulous, que les primitifs nous sont le plus souvent très supérieurs en courage. L’intrépide voyageur Bonvalot, qui s’y connaît, nous rapporta, à Judet et à moi, un mot digne du Gid, mot qu’il avait en-

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tendu dire à un chef afgan. Comme nous examinions un candjar, espèce de long poignard à lame très large dont se servent les montagnards du pays, j’émis l’opinion que la lame était plutôt trop courte : la meme observation, interrompit Bonvalot, fut faite par moi à un chef de tribu, qui me répondit avec un geste suporbe : « Nous faisons un pas de plus. » Rien de plus beau, de plus noble etdeplus grand, paraît-il, que l’allure de ces guerriers qui, plus d’une fois, reçurent et repoussèrent les charges de la cavalerie anglaise, simplement armés de ce poignard et d’un petit bouclier rond.

M. Melton, qui était un Anglais pur sang, vint me rendre visite à Bruxelles. Tout le stupéfia dans mon intérieur : ces immenses ateliers, où il me voyait travailler seul à trois ou quatre panoramas à la fois ; notre installation qui ressemblait, comme il le dit lui-mème, à un campement de sauvages ; la présence de Vallès et de Gilles, avec lesquels il 'déjeuna à ma table le jour de son arrivée ; le sans-façon qui présidait à ce repas servi par ma femme : tout cela l’étonna et le ravit en môme temps. J’étais en vareuse ; Vallès en bras de chemise, et Gilles en pétenlaire et chapeau mou. Au moment de se mettre à table, Melton me montra avec embarras une petite valise en cuir qu’il avait apportée et nous avoua ingénument qu’elle renfermait un habit noir et tous les accessoires y attachés.

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Vous pensez si l’on s’amusa et si l’habit, resté couché dans la malle, fournit nature à réflexions cocasses, à mes deux compères qui, tout le monde le sait, étaient bien les êtres les plus étranges qu’on puisse inventer. L’Anglais riait à ventre déboutonné ; et il me déclara en me quittant qu’il n’oublierait jamais ce déjeuner-là.

Ça me fait songer à la stupidité des usages et préjugés qui chez des peuples prétendus libres, comme lesAnglais etles Américains, enchaînent toute liberté et ne servent qu’à développer lacontrainto et la tartuferie et à augmenter l’ennui naturel qu’on éprouve dans ces pays avancés. Tous les Américains et Anglais intelligents que j’ai rencontrés sont d’accord pour trouver que c’eçt absurde et que ça les gêne profondément ; mais en même temps pas un n’a le courage de s’affranchir : la mode et le cant sont leurs tyrans absolus. Et si ça peut vous faire plaisir et vous venger de la morgue des Anglo-Saxons, sachez que le plus souvent ils s' embêtent h mourir. Je n’oublierai jamais les têtes sinislres qu’on voit le dimanche à Londres, bâiller aux rez-dechaussée. Si la reine d’Angleterre venait à mourir, je suis sûr que le prince de Galles apporterait dans ce genre, ou je me trompe fort, de singulières modifications. Je ne me le représente pas bien passant ses dimanches à lire la Bible, ou à chanter des psaumes.

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