CHAPITRE XY
Après la bataille d’Ulundi, j’exécutai, pour ma Société, la Vue de Paris , des Buttes Montmartre, le dernier jour de la Commune . Cette toile fut exposée à Vienne. Je ne vous dirai pas grand’chose de mon voyage, qui fut assez insignifiant, en dehors du parcours de Cologne à Vienne et du pittoresque que l’on peut rencontrer dans ces pays traversés rapidement et des merveilleux bords du Rhin que des gens plus autorisés que moi ont maintes fois décrits.
A Vienne, il ne m’arriva rien de remarquable ni de fâcheux ; si, je me trompe : je tombai du faîte de mon échafaudage roulant, de la hauteur do quatorze mètres environ ; je ne me fis aucun mal ; je dirai presque au contraire ; j’avais une forte migraine que cot accident fit passer tout net. Ce fut mon employé seul, François Wouters, qui eut à souffrir de ma chute : il se cassa un doigt en essayant de me retenir ! Je lui remis son doigt instantanément, de travers du reste, comme beaucoup de docteurs auraient pu faire. J’aime assez la capitale de l’Autriche : les gens y sont affables et bienveillants pour les Français;
D'UN PANORAMISTE
j’ai conservé un charmant souvenir des concerts du soir au jardin du Prater. Après Paris, Vienne est peut-être la seule ville que j’aimerais habiter.
Les Archiducs, que je reçus à l’ouverture de mon Panorama, me parurent bonnes gens, mais parfaitement ordinaires. Le seul personnage intéressant que je rencontrai là-bas fut le peintre Macart ; et encore je dois dire que je le trouvai singulièrement surfait.
De Vienne, je filai vers Madrid, par le Tyrol, Venise, Milan, Turin, la Corniche, en passant par le midi de la France, Marseille, Carcassonne, •et le nord de l’Espagne, Barcelone, Saragosse, etc. Rien de particulier en route, sinon des pays splendides avec un temps merveilleux. Jamais je n’ai rien vu de pareil à mon trajet de Gênes à Perpignan le long de la Méditerranée, et c’est assurément le plus beau voyage que j’aie\ fait. J’arrivai à Madrid, où je trouvai un des administrateurs, M. van O..., l’homme du discours au roi des Belges, qui était venu pour activer les travaux de construction. Le Panorama de « la bataille de Tétuan » était installé paseo de la Castellana ; je passai là six semaines pour terminer ma toile, qui n’était pas très avancée. Jamais je ne n’ai eu si froid qu’à Madrid; malgré le splendide soleil qu’il y faisait, je me souviens que je pouvais à peine tenir mes brosses en main durant le temps que je travaillai au panorama.
LES CONFIDENCES
N’était le milieu assez gai dans lequel nous vécûmes, je me serais fortement ennuyé dans la capitale des Espagnes, qui ne manque pourtant pas d’originalité, quoiqu’on n’y retrouve plus guère trace des costumes et des mœurs d’autrefois. Il y a bien encore les courses de taureaux et les danses espagnoles. Du reste, j’eus peu l’occasion d’admirer ces dernières ; etquant aux courses elles me révoltèrent et ne m’inspirèrent que du mépris pour les amateurs de ces spectacles.
Je n’y ai jamais éprouvé qu’un sentiment invariable et un désir absolument fixe : celui de voir éventrer le toréador. En pareil cas, j’eusse applaudi frénétiquement. Je me rappelle qu’un jeune Anglais, sir Richard, qui assistait avec nous à l’assassinat d’un taureau qu’on ne pouvait venir à bout de tuer, fut tellement indigné qu’il se dressa en s’écriant : « C’est la lâcheté de tout un peuple. » Heureusement qu’il ne fut pas compris; on l’eût écharpé.
A vrai dire, je ne puis, n’ayant habité que Madrid, dire que je connais l’Espagne; tout le monde s’accorde à dire que c’est Tolède, Valence, Grenade et tout le midi qu’il faut voir. Néanmoins, je puis affirmer que c’est dans ce pays que j’ai rencontré en grande majorité les plus jolies femmes; elles ont presque toutes de beaux yeux, de beaux cheveux et paraissent admirablement faites.
Quand je fis l’inauguration de la bataille de Té-
D’UN PANORAMISTE
tuan, nous reçûmes le roi Alphonse XII, la reine, les infantes, la princesse des Asturies, Gastelar et autres notabilités. A propos de ce dernier, notre directeur, qui était un Français du midi, un gascon de la plus belle eau, eut une altercation avec lui parce qu'il l’avait invité à la même heure que le roi, ce qui faillit donner lieu à une entrevue assez piquante entre ces deux personnages qui n’étaient pas tout à fait des amis. Le roi était arrivé le premier et se promenait avec moi sur l’estrade; on arrêta à temps Castelar qui montait l’escalier. Alphonse XII, qui était de très petite taille, me parut remarquablement intelligent et l’homme le plus simple qu’on pût trouver.
Je n’entendis pas un mot banal sortir de sa bouche, et toutes les questions qu’il me posa, les observations qu’il me fit furent frappées au cachet du bon sens, et marquées du vrai désir de s’instruire des choses qu’il connaissait imparfaitement. Nous causâmes près de trois quarts d’heure et quand il me quitta il me dit : « Monsieur Castellani, je vous remercie, vous m’avez fait tellement de plaisir aujourd’hui que si jamais vous aviez besoin de quoi que ce soit qui fût en mon pouvoir, je vous prie de ne pas hésiter à me le demander. On ne pouvait être plus gracieux. J’eus presque envie de lui répondre : « Votre Majesté serait bien aimable si elle pouvait me faire payer par mes associés. » Malheureusement, je songeai que toutes les influences du roi d’Espagne dans
LES CONFIDENCES
ce cas eussent été inutiles. Je ne tirai donc rien de sa bonne volonté, si ce n’est la croix qu’il me fit remettre par le duc de Sesto. C’est le cas de s’écrier avec le coq du bon Lafontaine :
Le moindre grain de mil serait bien mieux mon affaire.
J’avais dû, en effet, pour arracher à mes commanditaires les quelques milliers de francs d’acompte que je leur demandais sur les fortes sommes qui m’étaient dues, employer les moyens les plus empiriques. Ainsi la veille de notre ouverture, lorsqu’elle était annoncée partout et que toutes les invitations étaient faites, je déclarai que je n’ouvrirais pas avant qu’on ne m’eût versé la somme que je demandais. Il fallut s’exécuter.
Mais je tombai de Charybde en Scylla :
Avant de quitter Madrid, notre directeur, qui était secrétaire général de la banque de..., trouva moyen de me faire verser cet argent, soit trente mille francs, le seul que je possédasse, dans la caisse de ladite banque. Cela, disait-il, devait me rapporter douze pour cent, grâce à des moyens particuliers qu’il avait. La vérité, c’est que j’étais dindonné. Ce fut mon avocat, M. Degreef, un honnête homme celui-là, qui me démontra, par l’irrégularité des reçus, que j’avais été volé.
Il me déconseilla tout procès, la distance étant grande entre Bruxelles et Madrid. J’avais du reste
D’UN PANORAMISTE
bien inutilement écrit à mon débiteur pour rentrer dans mon capital.
Ce qui m’exaspéra dans cette affaire, ce fut moins la perte des trente mille francs en ellemême (j’en avais perdu bien d’autres) que la façon féline et adroitement canaille qui avait présidé à cette opération : ainsi toutes les prévenances, tous les bons soins, toutes les marques d’amitié qu’on m’avait prodigués dans ce milieu n’étaient que des masquages et préparations destinés à me faire tomber dans un piège.
Je pensai qu’il y aurait plus que de la faiblesse de ma part à laisser passer la chose sans protester d’une façon éclatante; et qui sait? peut-être qu’en abandonnant ainsi les règles de la procédure j’arriverais à un résultat pratique. Plusieurs fois dans ma vie, cette manière de manœuvrer m’a réussi pleinement. Je pris donc le train sans vouloir écouter les conseils de la sagesse.
Arrivé à quelques stations avant Madrid, je prévins télégraphiquement mon homme, M. de L..., de mon arrivée et du but de ma visite.
Je trouvai en descendant du train le fils, un bon et loyal jeune homme, qui m’attendait. Il me dit en hésitant que son père était malade et n’avait pu venir lui-même au-devant de moi ; qu’il était en ce moment, malgré son indisposition, à la banque de... ; mais que je le verrais le soir à dîner à la maison où il me proposa de m’emmener séance tenante. Le pauvre gar-
LES CONFIDENCES
çon paraissait bouleversé; me sentant faiblir, je le remerciai et le quittai brusquement, en lui promettant de venir un peu plus tard faire visite à sa mère. Je me fis directement conduire à la banque. Le secrétaire général était à son cabinet. On m’annonça et j’entrai; il se précipita au-devant de moi la main tendue; je l’arrêtai net : « Pardon, Monsieur, lui dis-je, vous allez avant tout me restituer l’argent que vous m’avez escroqué, ou gare de dessous î » et je m’avançai sur lui décidé à tout. Il se recula, effrayé, en me disant à voix basse : « Silence ! Je vous en supplie; je vais vous payer. »
J’étais vainqueur; mais je demeurai immobile debout en face de lui, en homme qui ne veut pas perdre son temps. 11 sonna, fit appeler un garçon, lui remit un papier qu’il avait griffonné, et au bout de cinq minutes il me compta mes trente mille francs en billets de banque. J’empochai la liasse; et lui tendant la main : « Maintenant, lui-dis-je, M. de L... comment ça va-til ? »
Je télégraphiai ma victoire à Bruxelles. Ni ma femme, ni M. Degreef, mon avocat, ne voulaient me croire. Et voilà comment se termina l’affaire.
Une seule chose m’avait sérieusement intéressé à Madrid, c’est le Musée. Je ne vous en ferai pas la description et je ne vous dirai pas, comme beaucoup de Français qui le répètent
D’UN PANORAMISTE
sur le même ton, que c’est le premier musée d’Europe. Non, je suis convaincu que le premier musée d’Europe, c’est le Louvre, cette ville de chefs-d’œuvre qu’il faudrait plus d’un mois pour visiter; où se trouvent entassés les spécimens de toutes les écoles du monde, non compris ceux des diverses écoles françaises, depuis les primitifs jusqu’aux modernes, en passant par le moyen âge, la Renaissance, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, l’Empire et 1830 ; où la sculpture, l’architecture, la céramique, la mosaïque sont en masse le plus sérieusement représentées ; où enfin, depuis le Musée des antiques jusqu’au Musée de marine ,tout est fait pour étonner les yeux et forcer l’admiration. Mais voilà t pour les voyageurs français il n’y a que l’étranger, chez lequel tout est parfait tout est splendide.
Il semble qu’ils sont surtout jaloux de leurs propres compatriotes. « Vous êtes singulier me disait un Allemand, quand on vous parle d’un Français dont le nom est universellement respecté dans n’importe quel genre, on entend le plus souvent la réponse suivante : « un tel? mais c’est un crétin. » Il avait raison ce Germain. Voyez un peu si les autres peuples sont comme nous : allez un peu débiner les grands hommes de l’Angleterre devant un Anglais, et vous serez bien reçu. Pour John Bull il n’y a qu’une nation, c’est le Angleterre; eh! bien, je ne rate jamais en pareil cas de lui risposter ceci : « Après la France,
LES CONFIDENCES
mylord.» Et pour moi, c’est la vérité. Et n'était l’infâme politique, qui nous contamine et nous dévore, je crois, parole d’honneur, qu’il n’y aurait plus qu’un seul pays sur le globe : la France.
Mais la providence, qui n’a pas voulu qu’il en fût ainsi, nous a envoyé le fléau en question, pour nous empêcher de devenir trop grands. « O John Bull! pare-moi celle-là si tu peux. »
Après Madrid, j’eus à exécuter pour la société de Bruxelles trois nouvelles toiles : l’Assaut de Belfort pour Paris; le Dernier jour de Pompez pour Naples, et le Combat dePalestro pour Rome. Je les entrepris toutes trois à la fois, en passant tour à tour du tiers de l’une au tiers d’une autre, pour me reposer les idées par la variété du travail. Cette manière de procéder, qui avait déjà stupéfié M. Melton, renversa absolument André Gill, quand il vint me visiter à Bruxelles.
— (( Ne trouvez-vous pas, dit-il à Vallès, que cet homme est un monstre? — Possible, répondit Vallès, mais je constate aussi que j’ai une soif terrible ; qu’est-ce que nous prenons ? » Remarquez que Vallès était loin d’être un ivrogne; mais il affectait des expressions et des allures plébéiennes qui n’étaient pas du tout dans son tempérament; il affichait en outre la prétention de boire énormément et de manger comme quatre. Il ne parlait que d’omelettes de douze œufs, pour lui seul, et voulait en tous points avoir des facultés de lion et de bouledogue. En
D’UN PANORAMISTE
somme c’était un très petit mangeur et un très petit buveur.
Gill fut dès l’abord enthousiaste de mes panoramas et s’alluma à l’idée d’en faire un avec moi. Je lui proprosai le Tout-Paris et nous en parlâmes devant Vallès qui approuva le sujet et l’idée. Gill voulait en faire une apothéose des célébrités, dans les nuages, planant au-dessus de la grande cité en perspective. J’étais d’avis au contraire qu’on montrât le Paris réel avec ses boulevards. ((Parfaitement, opina Vallès: je veux voir Victor Hugo sur l’omnibus et le gros Sarcey emboîtant le pas à une modiste. »Le projet fut arrêté entre nous et je présentai Gill à ma Société, qui crut voir là une grosse affaire et conclut immédiatement un traité avec nous deux. * On versa comme acompte à Gill sur les travaux avenir la somme de huit mille francs, avec laquelle il mena durant quelque temps une vie de patachon. Retourné à Paris, il parladu projet dans tous les cafés et caboulots, et fitla rencontre de Pierre Carrier, un peintre, fils du célèbre sculpteur de ce même nom. Celui-ci lui persuada qu’il n’était pas li & plus que ça; et ils se mirent tous deux à lancer l'affaire avec un fracas formidable.
On trouva près d’un million pour le capital. Ils avaient en collaboration fabriqué une esquisse qui fut exposée sur le boulevard, je ne sais plus à quel endroit. Bref, l’affaire, fortement chauffée par la presse, allait se conclure, quand
LES CONFIDENCES
une incartade du pauvre Grill, qui commençait à devenir fou, fît tout rater. J’étais sur ces entrefaites revenu à Paris, retour de Rome; le procédé de Gill m’avait paru roide; j’allai immédiatement le voir à son atelier de la rue d’Enfer; je trouvai là un garçon affolé, qui me tint des discours sans suite, discours où les millions, les réussites colossales, les ateliers gigantesques faisaient une sarabande qui ne nous laissa aucun doute sur son état mental; ma femme, qui m’accompagnait, me dit quand nous l’eûmes quitté : « Je suis bienheureuse d’être dehors; cet homme m’a fait peur ; je crains qu’il ne fasse quelque malheur. » En fait de malheur, voici ce qui arriva le lendemain même de ma visite; je tiens le récit de Carrier lui-même. « Nous étions, dit ce dernier, Gill et moi, chez le banquier X... ; on venait d’apporter sur la table la somme de trois cent mille francs, que nous devions nous partager. Il ne s’agissait plus que de signer les reçus, Gill prit la plume et compta les billets ; j’étais derrière lui.
« Qu’est cela? dit-il, tout-à-coup d’une façon hautaine en repoussant les papiers bleus, mais c’est un million qu’il faut à Gill 1 »
J’étais atterré ; je le tirais par 'son paletot, je le poussais; je le suppliais; il ne m’écouta pas et poursuivit :
« Si vous croyez, Monsieur, qu’on paie Gill avec trois cent mille francs, vous n’êtes et n’avez
D’UN PANORAMISTE
jamais été qu’un... »; le mot qu’il prononça est tellement rabelaisien que je ne puis f écrire ici. Figure du banquier !!!
Inutile de vous dire qu’après cette petite scène le panorama ne se fît pas. Grill , dont la folie allait en augmentant, partit pour Bruxelles où il voulut intenter, sous je ne sais quel prétexte, un procès en dommages-intérêts de plusieurs centaines de mille francs, à ma société ; peu après il devint complètement aliéné et on dut l'arrêter.
A propos de Gill, un mot en passant sur Forain, l’ancien gavroche du grand caricaturiste. Forain m’a paru avoir de l’esprit, mais peu de générosité et d’ampleur.
, On cite de lui à propos du pauvre Carolus une anecdote qui ne manque pas de férocité. On avait présenté l’une à l’autre ces deux personnalités parisiennes, comme qui dirait Scipion à Annibal; à une amabilité Louis XY de Carolus, Forain aurait riposté par ces mots : « Ah! c’est vous monsieur Durand, Eh bien! faites-vous toujours de la peinture? » Il est mauvais comme une petite hyène, cet animal de Forain. La flamberge de Carolus a dû en trembler dans son fourreau. En somme, ce que j’ai trouvé de mieux chez Forain, c’est sa femme.
Mais revenons à mes panoramas de Paris, Naples et Rome, commencés à la fois et prêts à être montés en même temps. Le premier, celui
LES CONFIDENCES
de Paris, fut établi près de la place de la République, à l’angle du boulevard Magenta. Il représentait, je l’ai déjà dit, V Assaut de Béford . Son succès fut considérable dans la presse et dans le public. Malheureusement, l’immense salle de théâtre construite au-dessous du panorama dévora à elle seule treize cent mille francs et ne fut jamais louée. C’était toujours ainsi qu’opéraient mes bons associés.
Après Paris, vint Naples, où j’arrivai au commencement de l’hiver. Le temps tiède, et merveilleusement beau à notre arrivée, se maintint jusqu’au départ. Quel admirable pays où nous pouvions cueillir en plein janvier des oranges sur les arbres. Mon panorama du « Dernier jour de Pompeï» fit grand tapage à Naples; malgré le voisinage dangereux pour moi du vrai Pompeï, je sortis triomphant de l’épreuve. La critique ne trouva guère à mordre sur l’œuvre au point de vue exactitude et reconstitution. On me reprocha timidement d’avoir exagéré le nombre des maisons avec un étage; je fus sur ce point défendu par un savant archéologue napolitain, dont j’ai le regret d’avoir oublié le nom.
J’avais naturellement reconstitué l’ancienne mer avec le port et son môle, ainsi que la flotte romaine. La scène qui représentait la fuite des habitants sous la pluie de cendres et de pierres enflammées ne m’attira que des éloges, même des artistes du pays, entre autres du célèbre
D’UN PANORAMISTE
peintre Morelli, qui eutla gentillesse et la complaisance de me donner une de ses études, pour achever un de mes fonds. J’ai gardé le plus charmant souvenir de cet homme de grande valeur et je désire, si ces lignes lui tombent jamais sous les yeux, qu’il soit bien convaincu de ma grande sympathie et pour l’homme et pour l’artiste. Je fus aidé dans l’exécution de la toile de Pompéï par un jeune Français, M. Baillet, qui est actuellement un de nos meilleurs paysagistes. Baillet est en plus un ami.
Malheureusement, il fut pris par les fièvres et dut nous quitter. Parmi les figures intéressantes que je rencontrai, je dois avant tout citer Garibaldi, alors vieux et près de sa fin ; je ne fis que l’entrevoir et le saluer : j’étais en compagnie de son fils Ménotti, lequel, on se rappelle, combattit pour nous à Dijon sous les ordres de son père. Garibaldi avait l’air extrêmement cassé et n’était certainement plus que l’ombre de lui-même.
Je n’eus avec lui aucune conversation. En revanche, le jour de l’ouverture du Panorama, je pus entendre à mon aise son plus jeune fils Lelio, le plus joli et vivant galopin, de huit ans, que j’aie rencontré de ma vie, et que son gouverneur ne pouvait faire taire et tenir en place. Le petit diable faillit même se casser le cou en franchissant brusquement la balustrade et se mettant à courir sur les toits des maisons de mon premier plan, qui étaient naturellement
LES CONFIDENCES
d'une construction plus que légère. Heureusement, il n’y eut pas d’accident et l’enfant revint triomphant auprès du gouverneur qui le tança vertement. Je trouvai que cet enfant, avec ses longs cheveux blonds, ses grands yeux bleus, ressemblait d’une façon étonnante à son père, et je suis sûr qu’à l’heure actuelle cette ressemblance doit être frappante.
Nous eûmes là bas pour directeur du Panorama un type singulier, le docteur Aguglia, fils d’un Italien et d’une Française; il passait pour le médecin de ce qui restait de la fameuse Camorra. De fait il connaissait tous les hommes du peuple et quand nous prenions une voiture en sa compagnie et qu’on voulait, comme c’est l’habitude, nous écorcher, il n’avait qu’un mot à dire à l’oreille du cocher et immédiatement l’automédon se contentait du prix le plus modeste.
Il me conduisit dans les coins les plus horribles de Naples, endroits où il eût été imprudent à un étranger de s’aventurer seul. Il était là tout à fait chez lui. Il me montra cet effroyable établissement de la Porte Capuana où sontenfermées comme des animaux et gardées par des sentinelles des femmes demi-nues, appelant les passants, avec des gestes de bacchantes ivres et de folles furieuses.
Aguglia avait un air doux et des façons de sacristain. Il se plaignait toujours de son sort et geignait sur tout. Je me rappelle de lui un
D’UN PANORAMISTE
mot épique. Comme ma femme lui trouvait Pair, beaucoup plus jeune que l’âge qu’il nous annonçait. « Oh, Madame, répondit-iJ d’un air accablé, j’ai pourtant bien souffert; songez que j’ai eu dix enfants. »
Quand nous arrivâmes à Naples, j’avais trouvé mt)yen de me faire voler une magnifique pelisse de fourrure que j’avais rapportée de Bruxelles. Aguglia,à qui je racontai la chose, trois semaines après seulement, me dit : « Quel malheur que vous ne m’ayez pas dit cela plus tôt, je vous l’eusse fait rapporter immédiatement. » Comme vous voyez, c’était un singulier type. Je trouvai aux gens qu’il avait placés à la caisse des allures encore plus cocasses; je ne sais ce qu’il advint ensuite pour mes associés ; car je touchais au moment où nous allions nous brouiller complètement, et nos rapports devenaient de plus en plus tendus ; toujours pour le même motif.
Je ne puis, avant de quitter Naples, omettre la rencontre que je fis de M. Dagnan Bouveray, pour le caractère et le talent duquel je professe une estime toute particulière. Il est loin de s’en douter. J’ai le plus souvent eu la déveine d’être peu goûté des gens que j’aime (entre parenthèses ça me fait penser que M. de Cassagnac etle grand peintre Gérome sont du nombre). Dagnan, en compagnie de sa jeune femme, mangeait en face de nous à la même table d’hôte, et personne, devant l’attitude modeste
LES CONFIDENCES
et peu encombrante de ce couple, ne se serait douté qu’on était en présence d’une de nos illustrations françaises; je ne vous dirai rien de lui. Il est connu de reste et tout le monde a vu ses œuvres. J’ajouterai qu’à en juger par sa physionomie, je le crois d’une honnêteté rare. Demandez plutôt à Aublet son ami. En voilà encore un que je garde dans ma galerie de préférés, où je classe ceux dont les qualités de cœur ne gâtent en rien le talent. A Naples, j’eus la malchance de coudoyer Dagnan sans le connaître. C’est lui qui plus tard me parla de cette rencontre, que je me rappelai parfaitement. Sa physionomie n’est pas de celles qu’on oublie.
Naples me remet en mémoire également le nom d’un jeune peintre suisse, Guido Sigriste, dont je fis plus tard la rencontre et avec lequel je me liai. Ce jeune homme, dont le talent a été découvert et mis en relief sur le marché des beaux-arts (Te Paris par MM. Tedesco, les marchands de tableaux bien connus, m’a raconté que ce fut le Dernier jour de Pompéi qui décida de sa vocation ; j’avoue que ça m’a flatté, étant donnée l’intelligence et les facultés de ce jeune artiste de grand avenir.
De Naples, je volai à Rome, où j’avais hâte de terminer le combat de Palestro ; je sentais que mes affaires s’embrouillaient, de plus en plus à Bruxelles; et mon avocat M. Dogreef réclamait ma présence là-bas. Au bout de quinze jours,
D’UN PANORAMISTE
j’étais prêt à ouvrir : la guerre était complètement déclarée entre moi et mes associés. J’avais rempli en temps et lieu tous mes engagements et j’exigeai d’eux qu’ils exécutassent les leurs.
Je ne vous dirai donc rien de Rome, où je ne vis personne et ne nouai aucune relation. Du reste, cette ville, qui m’avait laissé d’assez tristes souvenirs, n’était plus la Rome que j'avais connue autrefois, et n’avait plus pour moi aucun intérêt. Je la quittai avec plaisir et espère bien ne la revoir jamais.