CHAPITRE XYI
J’arrive à une période de ma vie que j’ai pu qualifier de l’ère des procès.
Ma société belge, qui m’était en réalité débitrice de plusieurs centaines de mille francs, renversa les rôles et m’en réclama deux cent mille. J’ai toujours eu horreur de la chicane. Mais j’étais à ce moment dans la situation de certains animaux paisibles qu’on a blessés et acculés. Je mis dans. la défensive et la contreattaque un acharnement dont mes adversaires ne m’avaient pas cru capable. J’eus à Bruxelles avec eux jusqu'à onze procès à la fois; je jouai quitte ou double. Je me rappelle qu’à cette époque, pour aider mon avocat, je passais mes nuits à confectionner des plaidoyers. En même temps, je leur jouai à Bruxelles plusieurs bons tours ; entre autres je leurs fis manquer une émission d’Opéra populaire de plusieurs millions.
Jeles démasquai et les insultai publiquement; et — chose inouïe — je fus presque absous par le tribunal; c’est-à-dire que ma condamnation au minimum équivalut à un acquittement. Je
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prévins M. Ritt de l’Opéra, qui s’était laissé engrener dans une grosse affaire avec eux ; et qui m’avoua depuis que, sans moi, ces gens l’eussent peut-être ruiné. Devant mon attitude, et je dois le dire, grâce au talent que déploya mon avocat M. Degreef, ils durent capituler en partie et je recouvrai une portion de ma créance. Ce fut encore M. Degreef, qui tira Ritt d’affaire. J’avais indiqué mon avocat à ce dernier et depuis il m’en remercia chaleureusement.
Non seulement je parvins à me tirer de leurs griffes, mais j’eus encore la satisfaction* de les punir en les couvrant de honte et de ridicule.
Je fus en outre, sans qu’ils s’en soient jamais doutés, l’auteur d’une mystification, dont l’un deux, qui est irascible, vindicatif et bigot, doit souffrir encore, et qui doit le faire, quand il y songe, entrer dans de saintes fureurs :
Tant de haine entre-t-il dans l’âme des dévots !
Et dire que ces gens-là espèrent aller en paradis et monter le coup à l'être suprême par leurs simagrées. En tous cas, si j’ai été bien souvent dupe dans ma vie, je me flatte d’avoir toujours porté la guigne aux coquins et je crois qu’il leur eût été toujours préférable de ne pas me chercher noise, si à l’abri, si protégés, si haut placés qu’ils fussent. Un malhonnête homme est toujours dans une situation qui permet à qui-
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conque un peu ingénieux de le faire souffrir et de venger ses victimes.
Je ne puis quitter Bruxelles sans vous parler d’une personnalité des plus sympathiques que j’y rencontrai et qui dernièrement encore se rappelait à mon souvenir ; je veux parler du docteur Golainvaux ; je ne sais à quel degré de célébrité a pu arriver ce chirurgien éminent, cette homme de haute intelligence? Mais ce qu'il y adesûr, c'est que c’estun des cerveauxles mieux organisés, une des plus belles et loyales natures que j'aie rencontrées. Des collègues, je me rappelle, lui reprochaient d’être bohème; possible, mais quel honnête homme et quel philosophe ! il avait beaucoup de l’esprit de MeGenest, mon avocat et ami, un peu mordard mais pas méchant au fond. Il adorait la France, et avait fait ses études à Paris et à Berlin, et il m’affirmait, je le crois sans peine, que nos chirurgiens avaient sur ceux d’Allemagne et des autres pays une supériorité éclatante. « Comment se fait-il. médisait Golainvaux, que votre nation, la plus intelligente du monde, puisse commettre couramment les bévues politiques les plus ridicules^? » Je lui répondis là-dessus; mais je garde mes réponses pour moi. Salut 1 cher docteur ; je ne vous ai pas oublié. Quant aux Belges, je dois dire qu’en général ils ne me déplaisent pas, savez-vous , et tout en étant un brin gascons, je les estime braves gens et solides au poste, quoi qu'en disent
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les Anglais; et j'aurai toujours plaisir à revoir Bruxelles, sais-tu, Monsieur .
Enfin me voilà revenu à Paris; je n'y ai pas toujours eu toutes les chances; mais, pour moi, le fait, seul d'être à Paris constitue un avoir. On peut être très malheureux ici, mais à dose égale, on l’est moins qu’à Berlin, à Rome ou à Londres. Pourquoi? Je pourrais vous l'expliquer logiquement ; mais ça m’entraînerait hors de mon cadre. Contentez-vous donc de mon affirmation.
Une des plus grandes boulettes que j’aié commises dans ma vie ça été de faire construire ; une autre, ensuite, ça été d’entreprendre, moi peintre et toujours très préoccupé de mon art, des affaires à mon propre compte, affaires qui, faute de surveillance suffisante, me furent toujours très préjudiciables. Il ne suffit pas de savoir trouver des affaires ; il faut ensuite pouvoir leur consacrer tout son temps, pour les faire aboutir et les mener à bien ; et, dans ce cas, il faut renoncer au métier d’artiste comme l’a fait carrément mon principal concurrent Poilpot. C’est une abdication à laquelle je ne saurais me résoudre ; et dans ce cas il faudrait que je fusse doublé par un honnête homme qui ne s’occupât que de la partie matérielle de mes entreprises ; mais voilà, cet oiseau rare est difficile à trouver. En attendant, je devais encore être fortement étrillé.
Un ancien camarade à moi, un architecte,
s’était chargé de me construire, dans le parc de Neuilly, un atelier et une maison, sur un grand terrain boisé que j’avais acheté; cette construction, qui devait me coûter une quarantaine de mille francs au plus, monta à près de cent mille; et, y compris rameublement et le terrain, je dus dans cette affaire débourser environ deux cent mille francs; ajoutez à cette somme soixante-trois mille francs d’argent prêté à droite et à gauche à d’anciens amis, argent que, moins un millier de francs, je ne revis jamais ; plus une année que je passai à exécuter une immense étoile très coûteuse, la Mort du prince Louis de Prusse à Ièna> toile qui fut exposée au salon des Champs- Elysées et que j’offris à la mairie de Neuilly ; tout cela me constitua une dépense d’environ trois cent mille francs, qui eût été fort simple, si les vingt mille livres de rentes sur lesquels je comptais, mon installation payée, ne m’eussent été escamotées. Je dus emprunter au Crédit Foncier.
Jusque-là rien de mal; mais j’eus ensuite la malheureuse idée d’emprunter au fameux Crédit des immeubles de France (Soubeyran, Clerc et Cie) pour édifier à mes frais et exécuter un panorama (le monde antédiluvien) au Jardin d’acclimatation. Ce panorama y est encore, ou plutôt c’est la deuxième édition qui y est encore; car je dus le refaire complètement à la suite d’un incendie qui avait dévoré la première toile.
J’avais proposé d’abord de remplacer le Monde Antédiluvien détruit, par un panorama astronomique dont l’idée m’était venue en lisant les merveilleux ouvrages de Flammarion : il s’agissait de représenter la planète Mars avec ses plantes et ses habitants; je supposais les spectateurs lancés sur un aérolite rasant cette planète, avec le monde céleste comme vélum, etc., etc. J’avais prié M. Geoffroy Saint-Hilaire d’aller voir le grand astronome pour mettre l’idée sur pied; mais Geoffroy n’y consentit pas. Je l’ai toujours regretté. Cette reconstitution fut pour moi* une véritable ruine ; je pus, du reste, pendant les années que durèrent les procès et chicanes autour de mon œuvre, me rendre compte tout à fait du degré que peut atteindre la canaillerie humaine. Je vous fais grâce des détails de cette histoire qui, de très simple au fond, s’est compliquée devant les tribunaux de façon à embrouiller le plus habile des jurisconsultes; affaire qui se dénouera comme elle pourra, car j’ai pris le parti héroïque de m’en désintéresser complètement et de laisser hurler la meute qui est à mes trousses. L’origine réelle de cet imbroglio fut, d’une part, l’emprunt au Crédit des immeubles et de l’autre l’intrusion dans l’affaire d’un personnage, ancien failli frauduleux avec lequel mon copain, le brave Desgallais, celui qui avait fait avec moi l’expédition de Philadelphie, m’avait mis en relations. Desgallais, qui con-
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naissait le passé de cet individu, aurait pu se dispenser de me le présenter.
Le pauvre garçon s’est un jour justifié en me disant qu’il avait pensé que ce gredin s’amenderait peut-être et reviendrait à de meilleurs sentiments. Si son action fut conforme à la charité chrétienne, elle a été, il faut l’avouer, bien imprudente à mon égard. A moins qu’il n’ait voulu se venger du fiasco de Philadelphie; mais j’écarte cette dernière hypothèse. DesgalJais, qui n’a eu depuis qu’à se louer de moi, est incapable de cette combinaison. Il aurait dû pourtant se rappeler l’histoire, qu’il m’a racontée, d’une certaine action laissée sur la table par Me G..., action disparue à jamais. En somme, je ne saurais lui en vouloir et, en y réfléchissantbien, peutêtre, comme dans Candide, tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
L’expérience définitive, si tant est qu’on l’acquière jamais, ne saurait trop se payer; car elle est le trésor tant vanté des anciens : la fameuse sagesse. Me voyez-vous terminant ma carrière dans la peau d’un des sept sages de la France? Je me demande même quels pourraient bien être mes compagnons de gloire future? (en dehors de mon ami Genest, je ne trouve personne).
Entre temps, car il était écrit que les événements ne devaient pas chômer dans mon existence, il me vint une idée encore plus malencontreuse que toutes les autres: je songeai àremettre
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sur pied mon projet du Tout-Paris que Gili avait gaspillé. Je pensai qu’il serait peut-être heureux de mettre cette idée à exécution pour l'Exposition universelle de 1889. C’est ici qu’a commencé à se développer, à propos même de ce panorama, ce que je me permettrai d’appeler ma carrière politique ; et c’est également de cette époque que date le recrutement de la jolie coG lection d’ennemis que je me suis luxueusement offerte dans tous les clans : catholiques,, juifs, républicains, bonapartistes, radicaux, opportunistes, je dirai presque boulangistes, me tombèrent dessus avec ensemble, après m’avoir d’abord acclamé et couvert de fleurs.
Tant il est vrai qu’il est idiot de vouloir montrer la vérité sans costume. Personne ne veut en entendre parler; cette dame n’est pas comme les autres, on la préfère habillée et maquillée. J’eus donc tout à dos : magistrature, clergé, noblesse, et, le boulangisme aidant, je fus littéralement écrabouillé. Depuis l’honnête M. Carnot, jusqu'à l’amiral Lockroy, depuis le critique d’art Wolf jusqu’à de Cassagnac qui me menaça d’exploitd’huissier. Depuis Berger jusqu’à Maindron, le collectionneur ; depuis le baron Sellières jusqu’à Deibler ( je me rappelle que Mme Deibler, à qui je demandai l’autorisation de portraicturer son époux, exigea vingt mille francs pour me concéder cet honneur. Elle prétenditque ça serait le succès du panorama et que ce portrait à lui
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seul nous rapporterait plus de cent mille écus. Je passai outre et le peignis tout de même.
Il est vrai que je le remplaçai par M. Constans, qui dans son genre, lui aussi, ne pouvait manquer d’exciter la curiosité), enfin, depuis le schah de Perse jusqu’à Constans, tout le monde me fut hostile. Ah ! pour du mouvement et de la distraction je puis dire que je m’en suis offert, sans compter le procès final et la suite, qui dure encore. Je vous conterai cela tout au long et, si vous le permettez, je vous présenterai les personnages de ma collection avec toutes les précautions possibles, de façon à ne pas les irriter et m’attirer de nouveaux désagréments. Étant établi qu’on ne peut changer la nature ni d’un loup, ni d’un renard; ni d’un singe ni d’un crocodile, je pense qu’il est sage de ne pas les aguicher ni les asticoter. Ils s’en vengent tôt ou tard ; j’en sais quelque chose.
C’est donc sans les juger ni les apprécier que je vais essayer de faire défiler devant vous quelques-uns de mes spécimens, amis, ennemis et indifférents; de tout poil et de tout acabit; hommes et femmes, tels qu’ils me sont apparus, avec leurs costumes et leurs accessoires. Je ne sais si ça vous intéressera; mais je vous garantis la ressemblance. Comme Pierre Petit, j’opère moimême et sans retouche. Apropos de Pierre Petit, je me souviens que nous eûmes, sur l’estrade même de mon panorama, une prise de bec et de
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cheveux, ce qui fut plus désagréable pour lui que pour moi, la nature l’ayant de ce côté mieux doué que moi-même. Ce fut lui qui ouvrit le bal. Nos rapports sont tendus depuis cette époque ; je ne sais s’il m’a gardé rancune; moi je ne lui en veux pas du tout. C'était à propos de politique qu’arriva cette terrible affaire, qui fut le prélude de la grande lutte où je devais recevoir tant de horions.
Les ennuis que j’eus à essuyer durant cette période me firent dès d’abord passer à l’état de hérisson qui, comme dit la romance maritime, vient d'avoir des raisons. Aujourd’hui, Boulanger est mort, Rochefort condamné à perpétuité ( ce que je trouve toujours roide ) et Constans dans le troisième dessous du Sénat, ce qui est bien sa place. Sans être dans une béatitude parfaite, tant s'en faut, je jouis d’une tranquillité relative, dans les intervalles de repos que me laisse la justice de mon pays; je tâche de cicatriser mes blessures et de vivre en artiste, ne m’occupant que des oiseaux, des fleurs et un peu de la galette dont j’ai, comme beaucoup de mes confrères, grand besoin. J’ignore quel peut être le nouveau ministre de l’Intérieur, car, pour sûr, il doit être nouveau; quel est le souverain qui a succédé à l’infortuné Carnot; si nous vivons en république ou sous une monarchie.
Je m’aperçois seulement que tout le monde se parle à l’oreille dans les rues et que les groupes
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de plus d’une personne se dispersent et s’envolent à l’apparition d’un agent de l’autorité; on m’a affirmé que c’est à cause des lois nouvelles contre les anarchistes qui infestent la capitale et les départements. Pour moi, je puis jurer sur l’honneur que je ne détiens aucun engin ni explosif dans ma cave. Je suis devenu le modèle des ci toyens , pardon, des gens paisibles.
Mais avant tout, reprenons l’histoire du Tout- Paris. Le Tout-Paris, comme en général tous les panoramas, fut monté par une société, composée d’honnêtes gens, cette fois ; mais ayant à sa tête un homme parfaitement brouillon et pardessus le marché plein de prétentions artistiques; ce qui se rencontre le plus souvent chez les gens qui font des entreprises dans lesquelles les œuvres d’art sont Rappelées à jouer un rôle. Il en est ainsi pour nos bons experts d’art qui sont tous, à pou près sans exception, d’anciens brocanteurs, marchands de curiosités, encadreurs, tapissiers ou critiques d’art, ce qui est encore pis. Ce que mon nouveau directeur m’a fait souffrir et ce que je lui ai rendu est incroyable. Il était têtu comme un mulet. Il passa plus d’une année à fourrer consciencieusement des perches dans nos roues et à accumuler sur ma voie des obstacles de toute espèce.
Malgré la brutalité de ma résistance à ses fantaisies, il revint à la charge jusqu’au bout sans trêve ni relâche ; et pourtant c’était un brave
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homme. Le prix que j'avais demandé et le tant pour cent de bénéfice sur les entrées m’avaient été accordés sans difficultés. C’était en somme une affaire qui se présentait sous de bons auspices; et malgré les tiraillements avec mon directeur et mes quelques centaines de modèles, mâles et femelles, j’allais bien me tirer de ce formidable travail, le plus considérable qu’un homme seul aitpu jamaisentreprendre (huitcents personnages connus circulaient sur ma scène).
J’allais, dis-je, m’en tirer, quand deux circonstances inattendues vinrent troubler nos affaires.
Berger, enthousiaste de ma toile, m’avait formellement promis que je serais seul et admirablement placé. Un concurrent puissant, M. Isaac Pereire, vint réduire subitement cette promesse à néant et prendre la place qui m’avait été donnée. Après avoir essayé de m’évincer complètement, on me relégua à l’Esplanade des Invalides, à une des extrémités mortes de l’Exposition.
Ce changement de situation exaspéra mes commanditaires qui, à partir de ce moment, arrêtèrent les dépenses les plus nécessaires. Je fus réduit à exhiber une œuvre incomplète. Nous n’eûmes ni accessoires, ni faux terrains, ni rien de ce qui est absolument indispensable pour produire ce qu’aime le public : le trompe-l’œil et l’illusion . Mais tout cela eût pu encore s’arranger, quand un autre projectile vint m’éclater dans les jambes.
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Je vais, si vous le voulez bien pour la clarté, interrompre mon récit et vous mettre sous les yeux quelques extraits des principaux journaux qui vous montreront, d'une part, ce qu'était mon œuvre et de l’autre vous donneront une idée de la mobilité des jugements humains ; car vous pourrez, en regard de ces articles plus qu’élogieux, mettre Punanimité des éreintages de la presse gouvernementale, aussitôt que la politique vint s’en mêler, et il vous sera facile de constater, pour une fois encore, comme disent les Belges, que ça ne fut pas le lapin qui commença.