PANORAMA « LE TOUT-PARIS
Extraits des journaux
Le Figaro (23 février 1889)
Une des grandes attractions de cette Exposition si carieuse qui est installée sur l’Esplanade des Invalides sera assurément le panorama de M. Castellani, le « Tout-Paris ».
M. Castellani a eu l’excellente idée, en effet, de grouper dans ce panorama toutes les célébrités parisiennes vivantes. Comme centre, il a choisi le terre-plein de l’Opéra. Le visiteur, placé au centre de ce terre- plein, a donc autour de lui l’Opéra, le Grand-Hôtel, la place, les Cercles qui l’entourent, les rues du Quatre-Septembre et de la Paix, le boulevard des Capucines et, comme fond, l’immense avenue qui se termine au Louvre. C’est là que se meuvent les personnages du panorama; nul endroit ne pouvait être mieux choisi dans ce Paris
D’UN PANORAMISTE
brillant et bruyant pour mieux représenter la vie parisienne dans son ardeur, sa vigueur et sa fièvre.
Aussi le coup-d’œil est-il très curieux : attablés devant le Café de la Paix, on voit quantité de députés qui attendent l’heure du jParlement; devant eux passent, incessants, les hommes politiques d’hier ou de demain, les actualités, les personnalités du jour, tout ce qui a un nom, tout ce qui a un titre, tout ce qui a un rang dans ce monde extra-parisien qui comprend à à la fois le faubourg Saint-Germain, les belles-lettres, l’armée, la finance et les arts. Le peintre de cette œuvre importante ne sest préoccupé [ni des ( coteries , ni des partis , il a fait l’union de toutes les coteries et de tous les partis, ce qui est mieux : M. Boulé y coudoie la duchesse d’Uzès, et le général Boulanger (i) M.Spuller. Les personnages sont étonnants de ressemblance et leur groupement est parfait dans cette liberté du plein air.
Le Petit Journal (7 juin 1889)
L’idée si originale qu’a eue le peintre Castellani de grouper dans un même cadre toutes les personnalités du monde parisien a séduit au plus haut point les visiteurs de l’Exposition qui se portent en foule au panorama de l’Esplanade des Invalides.
Ce qu’on admire surtout, c’est la façon artistique dont M. Castellani a traité un sujet qu’il était très difficile de ne pas rendre banal et monotone. Les mille ou douze cents personnages qui composent le Tout-Paris sont mis à leur place, et si quelques détails sont volontairement négligés, c’est pour mieux faire ressortir les grandes lignes de l’œuvre.
(lj On sait que le général Boulanger a dû être supprimé.
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Les visiteurs remarquent également beaucoup l’extérieur du panorama et le beau fronton dû à M. Gaudez.
Jean de la Tour.
Le Gil-Blas (io mars 1889)
Hier, dans l’après-midi,, S. A. R. le prince de Galles, le gardénia à la boutonnière, est allé visiter le Panorama de Tout-Paris , où il a été reçu par l’auteur, l’excellent peintre Castellani.
Le prince de Galles s’y est rencontré avec le colonel Lichtenstein, aide-de-camp du Président de la République.
Au moment où le prince allait remonter dans son coupé, lord Lytton, ambassadeur d’Angleterre, arrivait pour le saluer. Après quelques instants d’entretien, ils se sont séparés.
Le Panorama qui, on le sait, représente les célébrités parisiennes, groupées avec beaucoup d’art et de goût sur la place de l’Opéra, juste en face du Gil-Blas , est en voie d’achèvement.
Il constituera une des plus curieuses attractions de l’Exposition.
Le Gil-Blas (10 avril 1889)
Je ne sais pas si vous ôtes comme moi, mais j’ai un faible pour les Panoramas. Chaque fois que j’en rencontre un sur ma roule, je le visite coûte que coûte.
C’est ainsi qu’hier je suis entré chez Castellani, qui termine en ce moment celui qui va figurer à l’Exposition. C’est vraiment fort curieux, et il a bien fait d’appeler ce panorama Tout-Paris, car tout Paris y figure.
On y voit, pêle-mêle: Rochefort, Jules Ferry, Arthur
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Meyer, Drumond, Déroulède, Barbey d’Aurevilly, de Douville-Maillefeu, Stevens, Gervex, l’intrépide steeplechaser Charles Leb..., le général Boulanger, l’amiral Aube,Yvan de Wœstyne, Jules Guérin, Gornély, baron de Vaux, Gyp, Mmp Adam, Gounod, Garnier, E. Biavet, Spuller, Floquet, A. Scholl, Périvier, Magnard, de Rodays, René d’Hubert, Edmond Magnier, le général Gallifet, le prince de Sagan, miss Ada, Gaillard, Freycinet, la duchesse d’Uzès, le maréchal de Mac-Mahon, le général de Charette, Henner,E. Lebey, deTalleyrand, Roll, etc.
Le côté demi-mondain est représenté par les jolies femmes connues dans le monde de la haute vie.
Le Rappel (12 mars 1889)
A l’Esplanade des Invalides, 1 e Panorama du Tout- Paris est en pleine voie d’achèvement.
Ce qui ressort avant tout de cette œuvre, c’est l’étonnante expression d’activité et de vie qui anime tout l’ensemble de la composition; les personnes vont, viennent, se saluent; des voitures défilent au grand trot, un omnibus s’arrêtesur un signe d’un promeneur; il yamême un gardien de la paix qui arrête un jeunegamin.
Sur tout cela, une lumière largement répandue, une lumière blonde de soir d’été, avec des lointains tout frissonnants d’une brume dorée. 1
Citer les noms, même les groupes, serait impossible; près de deux mille personnages sont disséminés tout autour de l’immense toile.
C’est un tour de force qu’a exécuté là M. Castellani, car lui seul a travaillé à cette colossale entreprise. « Il n’y a pas un coup de crayon, nous disait-il, pas un coup de brosse que je n’aie donné moi-même : voilà un an et demi que je travaille ! »
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Le Siècle (n mars 1889)
Hier, le prince de Galles a voulu revoir le Panorama du Tout-Paris , et y choisir lui-même sa place ; « Mettez-moi, a-t-il dit à M. Castellani, à côté de M. Berger, qui est mon ami.» Il va sans dire que l’artiste va s’empresser de donner satisfaction à l’illustre visiteur, qui a promis de revenir.
Etaient présents : lord Lytton, ambassadeur d’Angleterre; le colonel Clark; M. Lee, secrétaire de l’ambassade; le général Henrion-Berthier ; le colonel Lichtenstein; Mme Galitzine; Müe Dufrane,de l’Opéra, etc.
Ce qui a particulièrement surpris le prince, c’est que cette œuvre immense soit de la main d'un seul artiste.
Le National (21 septembre 1888)
L’exposition universelle de 1889 ne manquera pas de panoramas. Mon ami Maurice Harel vous présentait dernièrement celui de MM. Gervex et Stevens, qui sera consacré aux grands hommes du siècle, et j’ai visité hier celui de M. Castellani, qui rassemble autour de la place de l’Opéra toutes les célébrités parisiennes vivantes. On annonce, d’autre part, que MM. Poilpot et Jacob, qui sont aussi des spécialistes du genre, se préparent, de leur côté, à entrer en ligne. Cela nous fait donc, jusqu’ici, trois panoramas sur la planche, sans compter celui dont on jouira du haut de la tour Eiffel.
De tous ces panoramas — sauf ce dernier, bien entendu— le plus important sera sans contredit le second, qui est en réalité le premier en date, puisque c’est le projet du peintre Castellani quia été adopté toutd’abord. Et ce sera aussi très probablement le premier terminé, si j’en juge d’après les morceaux achevés qu’il m’a été
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donné de voir hier, à Neuilly, dans l’atelier du boulevard Eugène.
Le peintre lui-même nous en a fait les honneurs avec une bonne grâce charmante. Castellani est un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, les yeux bleus, la barbe grisonnante, la physionomie ouverte et franche qui séduit au premier abord. En dépit de son nom italien et de son état civil qui le fait naître à Bruxelles, il est Français, n’en doutez pas, et même Parisien. Naturalisé d’ailleurs, depuis longtemps, il a prouvé pendant la guerre de 1870 jusqu’à quel point il poussait l’amour de sa patrie adoptive.
Mais il suffit de l’entendre parler cinq minutes pour se convaincre de son droit de cité au boulevard. Nul mieux que lui ne pouvait mener à bien la tâche qu’il a entreprise et qui est précisément de grouper sur ce boulevard nos célébrités littéraires, artistiques et mondaines. Pour présenter au monde entier le véritable Tout-Paris, il ne fallait rien moins qu’un artiste aussi répandu en même temps qu’un panoramiste de premier ordre.
Panoramiste, Castellani l’est plus que tout autre et sa réputation, à ce point de vue, n’est pas à faire. Depuis quinze ans, à Paris, en province ou à l’étranger, il n’a cessé de brosser des panoramas, avec une activité infatigable; la Belgique, l’Italie, l’Autriche, l’Amérique elle-même possèdent ses œuvres ; dans dix ans, s'il continue de ce train, on en trouvera partout, en Chine, en Australie, en Russie, près du pôle; il en couvrira la terre.
Notez en passant que Castellani travaille seul et vous aurez une idée de la vigueur physique qu’il doit déployer. Mais il se préoccupe peu du côté matériel de ses travaux. Il cherche surtout à rester artiste. Il y parvient toujours, non sans effort, et c’est ce qui fait sa supériorité incontestable. Le panorama qu’il prépare pour
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l’Exposition de 1889 le prouvera une fois ‘de plus.
La conception en est fort originale. Le spectateur est censé se trouver au milieu du refuge de la place de l’Opéra, carrefour unique au monde et bien fait pour servir de décor et de cadre à l’exhibition de nos célébrités. Jetons un coup d’œil sur le morceau en cours d’exécution.
Nous sommes en face la partie du boulevard des Capucines qui commence au café de la Paix. L’ensemble du tableau est exact ; mêmes voitures sur la chaussée, même foule sur les trottoirs. Mais au lieu de passants quelconques, j’aperçois le président de la République dans son landau, en compagnie de M. et Mme Wilson; un peu plus loin, je reconnais MM. Floquet, Henri Maret, Anatole delaForge,Meissonier, Détaillé, Zola, Sarah Bernhardt, Arthur Meyer, Berger, etc., etc.,, etc. ; des acteurs, des journalistes, des députés, des sculpteurs, des sénateurs, .des musiciens, tout ce qui a un nom connu , depuis le vénérable M. Chevreul jusqu’à Mlle Rosita Mauri, de l’Opéra, depuis M. Gragnon, le préfet de police, jusqu’à M. Deibler, le bourreau.
Et ces gens-là vont et viennent, se croisent, se saluent, descendent de voiture, entrent au café, achètent leur journal au kiosque ou font l’aumône à la femme aux deux jambes de bois. Bien de préparé, à première vue; le grouillement ordinaire de la vie parisienne à quatre heures de l’après-midi !
Comme vous avez pu voir en tcte de ces comptes rendus, je ne m’étais en aucune façon (c’est le Figaro qui le dit) préoccupé ni des coteries ni des partis. 11 a fallu toute la mesquinerie et la mauvaise foi qu’on apporte généralement dans ces luttes, pour découvrir dans mon panorama des côtés subversifs. J’avais, comme je
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l’ai dit, eu déjà assez de désagréments avec mes modèles eux-mêmes, sans vouloir m’en créer de nouveaux avec la politique. Car si vous croyez qu’il est commode de contenter dans une scène un millier de personnages, vous vous trompez fortement. La plupart demandent à être seuls, de face et au premierplan; et encore exigent-ils qu’on supprime les voisins à une distance de 1 kilomètre à la ronde. Je préfère, me disait Me G... de l’Opéra, disparaître complètement de votre toile si la créature qui passe près de moi ne va pas se promener un peu plus loin. Comment, médisait un homme répandu dans le monde, vous mettez la princesse de S... à côté de X... Mais vous ne savez donc pas?... J’ai une lettre de Minô Adam qui se plaint violemment de ce que (c’est un journal farceur qui avait écrit cela) je l’aie mise au bras de Wolf; ce qui n’était pas vrai. On comprend du reste sa mauvaise humeur si cela eût été. Puis c’est Séverine qui ne veut pas de rouge dans son costume; Bergerat qui entend qu’on lui ôte sa pipe et qui prétend que ça peut lui faire du tort auprès du beau sexe international ;Périvier qui se trouve trop beauet deRodays qui n’est pas contentparce que Magnard est derrière eux (bien sans intention, ma foi); Judetqui veut se brouiller avec moi parce que je l’ai misa peu près tout seul dans ma composition à cheval et trop en vue ; Marinoni qui s’oppose à ce que je descende Judet de son poulet d’Inde et qui vou-
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drait au contraire que je le costume en Apache, sous prétexte que c’est un sauvage.
J’interromps ma liste pour vous présenter mon ami Judet, le grand Judet, comme on l’appelle; car il est haut et droit comme un peuplier, souple et nerveux comme un félin ; et entre parenthèses je ne donnerais pas cher de la peau de Garolus. si elle était au bout de son épée ; mais passons sur ce détail.
Judet est un des cerveaux les mieux organisés, les plus logiques, les mieux trempés de son temps. Sorti le premier de la grande école normale, il fut d’emblée un révolté, un peu à la façon de Vallès, dont il n’a du reste ni l’égoïsme ni les instincts bourgeois. Homme du Nord, de tempérament et un peu de race ; prudent, ferme et brave; loyal et aimant le beau et l’ample jusqu’à l’enthousiasme, il est particulièrement taillé pour la grande lutte, les grandes choses; et si Dieu lui prête vie, ce qui ne saurait manquer, car il est robuste, vous m’en direz des nouvelles. Je pourrais en raconter long sur son compte; mais il n’aime pas qu'on s’entretienne de ses affaires, et de mon côté je ne tiens pas à avoir d’histoires avec lui. Donc qu’il vous suffise de savoir que c’est un monsieur, un gars, un artiste et un patriote de la plus belle eau ; un qui n’a rien à voir avec les saligots de la politique moderne; je ne dirai pas un pur; on connaît trop les purs : tous tartufes ou pleutres.
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Mais ne nous emballons pas; on pourrait m’accuser de le voir avec des yeux d’ami. Il est en effet mon ami, mais comme nous ne nous ressemblons pas du tout, je crois pouvoir le bien juger. Il y a même entre nous une chose que je ne lui pardonne pas et qui nous sépare : il se figure qu’il aime Wagner, dont moi j’ai une sainte horreur. Il prend pour Wagneriennes les idées poétiques sur lesquelles ce Teuton s’est lourdement assis, après les avoir empruntées aux splendides ballades du Nord et les avoir mélangées de choucroute et de chair à saucisse allemande... Enfin on n’est pas parfait et, nonobstant ce vice, Judet est sans conteste une des têtes de colonne de la phalange de ceux auxquels on ne barre pas la voie.
Le Directeur du Petit Journal , qui s’y connaît et n’aime pas laisser traîner les perles, n’a pas raté l’occasion de se l’associer. Pas bête, M. Marinoni. En somme, je souhaiterais sincèrement que la France eût une douzaine de Judet; nos bons voisins ne seraient peut-être pas satisfaits, mais peu importe. Donc avis à ceux qui cherchent des hommes. Je m’arrête parce que j’ai peur de dépasser le but et que je ne [veux pas, vis-à-vis de moi-même, donner à Judet des idées de supériorité dont il pourrait abuser. Ah! mais... Qu’il gouverne les autres tant qu’il voudra, mais pas moi, mille sabords !!! comme dirait l’Amiral Lockroy ; n'en faut pas.
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Je ne puis non plus résister à l’envie de vous dire un mot de de Rodays, à propos deMarinoni, auquel un personnage alors tout puissant me reprochait d’avoir donné une trop belle place : « Eh bien ce gros-là, m’avait dit de Rodays en me montrant le Directeur du Petit Journal , pourrait, s’il le voulait bien, lui faire baiser son c... » Que ne l’a-t-il fait? Gela m’eût étébien agréable.
Cette idée de baisement bizarre, évoquée par de Rodays, me fait songer qu’il y avait représentées, dans mon panorama, quantité de charmantes personnes qui eussent pu à leur gré nous en faire faire autant, ce qui tendrait à prouver que l’espèce humaine est bien facile à humilier. N’est-ce pas, Gerveix ? Il me semble entendre Miss Clilïôrd s’écrier shohing ! et Gyp s’esclaffer. En somme je les déliede me prouver que je ne dis pas la vérité.
Je poursuis ma nomenclature : Gerveix n’est pas content parce que je l’ai fait ramassant le mouchoir d’une jolie demi-mondaine (il y a vraiment des gas qui ont trop dè chance, et qui se plaignent encore), Madame Poilpot me fait une scène parce qu’elle trouve que j’ai fait son mari trop laid ; elle prétend à côté de cela que Jules Cheret est trop beau et n’a pas l’air assez militaire. Paulus aurait voulu être en empereur romain; Carolus en spadassin, avec un cadavre à ses pieds. Quant à M. de Gassagnac, il parle tout simplement de m’envoyer du papier timbré,
à cause de la couleur de son gilet; mon ami Xau me menace de témoins, je ne sais vraiment pourquoi. Dans le Tout-Paris en général on me prêta des intentions que je n'avais pas. Exemple :
Duez, qui est malin comme un singe, prétendit que j’avais représenté Henner avec les allures d’un cordonnier en vieux reportant son ouvrage. Il me reprocha de ne pas avoir fait son chapeau assez gras. Peut-on dire! Duez se trompe évidemment s’il croit que j’aie jamais eu en quoi que ce soit l’intention de ridiculiser un maître assez habile pour avoir pu peindre (c’est Henner lui-mème qui, dit-on, s’en est vanté) une de ses meilleures têtes en moins de vingt minutes, dans une chambre entièrement privée de lumière (il est vrai qu’on lui avait laissé charger lui-même sa palette au jour, et disposer d’avance sa toile, son tabouret et tous ses ustensiles). N’empêche, disait Henner, que je défie Bonnat, Puvis, Carolus, Bouguereau et aucun des bonzes les plus malins de l’Aréopage, d’en faire autant. Personne n’osa relever le défi si ce n’est Carolus, qui parla d’envoyer des témoins à Henner. L’affaire n’eut pas de suites. (Henner voulait se battre au tire-pied.) On ne peut décemment pasblaguer un tel maître. Enfin le président de la République lui-même, le bon, l’honnête M. Carnot, me dépêche mon ancien et joyeux compagnon de captivité, le colonel
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de Lichstenstein réclamant pour son patron le premier plan ou la suppression radicale. Mais, le plus terrible de tous, ce futM. Constans qui, très satisfait de sa place du reste (il était seul, de face et au premier plan), ne demandait pas qu’on le changeât; mais méprenant par la douceur d’abord, puis parla force ensuite, prétendait m’obliger à enlever le général Boulanger, lequel était, je l’affirme, beaucoup moins bien placé que luimême ; ce fut l’avis de Jules Ferry, de Rouvier etde ses collègues qui trouvèrent tous la fantaisie ridicule. Je cédai à peu près à tout le monde (je suis si bon enfant), excepté toutefois pour le portrait du Général.
Je dois ajouter aussi que, si beaucoup furent mécontents de leur situation, dans ma galerie, quelques-uns furent enchantés. Le bon Daubray entre autres ne me cacha pas sa satisfaction.
Je l’avais perché sur un impérial d’omnibus, d’où il s’esclaffait en voyant accourir Paulus essoufflé. Pas content du tout ce dernier ; il aurait voulu, je l’ai dit, être représenté avec une attitude napoléonienne,^ César déclassé.
Le brave Chincholle, qui est certes un de mes meilleurs amis, fut presque sacrifié par moi et parut néanmoins heureux de sa place. Depuis, chez ce brave cœur, le journaliste a repris le dessus. Il m’a cru blessé à mort et m'a un peu délaissé. « Ça n’est pas gentil, Chincholle! En plus, tu t’es trompé, ma vieille branche . Je suis en
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vie, bien en vie, et le vainqueur, ne t’y trompe pas, ça sera moi. Il y eut aussi l’ami Clovis Hugues et sa splendide compagne, qui se montrèrent tout à fait reconnaissants. J’allais oublier le prince Roland Bonaparte et le jeune peintre Karageorgevich de Serbie; et M. Verillon donc, l'héroïque commissaire de Neuilly, qui est demeuré mon ami, par-dessus la politique. Il y a tout de même des gens chics dans toutes les classes. Mais j’y songe, j’allais commettre un acte d’ingratitude envers deux enneniis politiques, M. Rouvier d’une part, qui fut on ne peut plus gracieux avec moi et alla même jusqu’à trouver ridicule la prétention qu’eut Constans de faire enlever le général Boulanger duPanorama ; d’autre part M. Floquet, auquel il arriva une assez drôle d’aventure dans mon atelier même. Je recevais, ce jour-là, quantité de visiteurs admis à voir une portion de la toile qui représentait des scènes ou personnages pouvant personnellement les intéresser. Le général Boulanger et M. Floquet s’étaient présentés presque ensemble ; j’avais • dû me hâter de faire passer l’un ,de ces messieurs par un escalier de service. « Je ne veux à aucun prix me trouver nez à nez avec cet animal-là, avait dit le Général. [»
Floquet, accoudé sur une balustrade, ayant derrière lui une quinzaine de personnes qui le connaissaient toutes, Floquet m’exprimait sa satisfaction et, moins sa canne , se reconnaissait
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admirablement ; tout à coup entre avec fracas un camarade à moi, paysagiste, plus que sans façon, parlant haut et ne mâchant pas son opinion sur les gens et les choses : « Ah ! très bien, les fondsl de l’air, delà profondeur ! etc... Mais, luidis-je «le fond m’est assez égal ; et les personnages ? Comment les trouves-tu ? Oh! les personnages ! Je m’en f. ..Pardi, je les connais, tes têtes, je vois bien d’ici la gueule à Floquet. » Tout le monde éclata. Le président de la Chambre s’était retourné brusquement et se trouvait nez à nez avec mon paysagiste, qui, reconnaissant l’original, se confondit en excuses. M. Floquet du reste rit beaucoup de l’affaire et consola le pauvre garçon .