LE PANORAMA CASTELLANI
On sait que plusieurs panoramas nouveaux ont été installés en vue de l’Exposition universelle de 1889. De ce nombre, il convient de citer celui de M. Castellani, situé à l’esplanade des Invalides, et représentant, sous ce titre générique, Tout-Paris , les personnages les plus en vue, parmi lesquels figure, tout naturellement, le général Boulanger.
Le gouvernement fit faire auprès du peintre plusieurs démarches, en vue de lui faire supprimer la figure du général .
Le général Boulanger, apprenant ces démarches et ne voulant, à aucun prix, être la cause d’un conflit où les intérêts artistiques du panorama auraient à souffrir, écrivit aussitôt àM. Castellani, en lui disant d’accéder aux exigences de nos gouvernants.
M. Castellani ne voulutpas céder cependant, et maintint la figure à la place et au rang où il 1 avait peinte.
En présence de cette attitude, le gouvernement informa le peintre que son œuvre ne serait pas autorisée et que le panorama serait fermé.
Devant cette décision, qui était la ruine pour les entrepreneurs de cette exhibition, M. Castellani a écrit la lettre suivante au général Boulanger.
« Mon Général,
« Il paraîtqu’il estimpossibledevous voir àParis,même en peinture: ni le public français ni le public étranger ne comprendront que le gouvernement me fasse une affaire d’Etat parce que je vous ai donné votre place naturelle dans mon panorama le Tout-Paris. Il trouve sans doute
LES CONFIDENCES
que vous n’êtes pas assez connu ou que vous l’êtes trop.
«Moi, qui ne fais pas de politique, je n’ai pas compris davantage.
«Et pourtant, depuis trois mois, je suis constamment sommé de vous sacrifier par ordre supérieur.
«Je vous ai prévenu déjà de ces tracasseries répétées (je ne les prenais pas au sérieux), d’ailleurs, en me remerciant de ma fermeté, vous m’aviez 'formellement invité à ménager, en cas de force majeure, les intérêts de mes commanditaires.
«Aujourd’hui, le ministre prend la peine de décréter une mesure héroïque : il ferme mon panorama jusqu’à ce que votre portrait en soit retiré.
« Je ne juge ni la décision ni les motifs qui la dictent ; je ne tiens même pas à la trouver ridicule ou féroce : chacun appréciera. Je veux seulement vous dire, mon Général, que je cède, non pour obéir à un ordre tyrannique, mais à vos désirs et à votre volonté deux fois formulée de ne troubler par aucune résistance l’ouverture de l’Exposition.
« Veuillez, mon Général, recevoir l’assurance de mes sentiments dévoués et respectueux.
«Castellani. »
Au reçu de cette lettre, le général Boulanger a envoyé à M. Castellani une dépêche, lui disant :
«Faites ce qu’exige le gouvernement. Ne vous occupez pas de moi ; ne vous occupez que du succès de votre entreprise. »
Hier, le panorama du To ut-Paris, ouvert à quelques privilégiés de la presse, fermait ses portes à quatre heures pour cause de travaux , — il est à peine terminé, il faut le dire, — et M. Castellani, profitant de la solitude, effaçait la figure de M. le général Boulanger.
Ce qui est un comble, dans ce panorama de Tout-
D’UN PANORAMISTE
Paris, savez- vous qui remplacera le général Boulanger?
— Le schah de Perse !
Un panorama de Tout-Paris, c’est-à-dire des Parisiens dont on parle le plus en l’an de grâce 1889, et où ne figure pas le général Boulanger, est, — quelle que soit notre opinion, convenons-en, — un panorama qui ne répond ni à son nom ni à son but. S’il y a, en effet, un Parisien dont on parle, c’est du Général.
Hier, des Américains visitaient un autre panorama, et, après avoir bien] regardé, ils demandèrent au gardien :
— Mais où est donc le général Boulanger ?
Ils ne concevaient pas, en effet, qu’un de ces spectacles pût se passer du Général.
Ce trait est la caractéristique de la question.
Puisqu’on parle beaucoup, en ce moment, des droits de l’homme, nous demanderons à la République sur lequel de leurs dix-sept articles elle a basé la mesure qu’elle vient de prendre contre M. Castellani ? Est-ce pour assurer la trêve qu’elle nous promet, et surtout qu’elle nous demande, qu’elle commet cet acte arbitraire ? S’imagine-t-elle aussi supprimer le général Boulanger en supprimant son image des panoramas ?
Un véritable 93 en effigie !
B. Loustalot.
Ce ne fut pas tout ; j’avais, avec V approbation de Berger, substitué à la figure du Général, celle du schah de Perse, qui se trouvait par cela même en commerce criminel avecTurquet et autres du groupe ami de Boulanger. Nouvel émoi; nouvel ordre de Constans d'avoir à effacer le schah de Perse. Cette fois je tins bon et me refusai mordicus à effacer la figure en question. Après de
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vaines démarches auprès de mes confrères qui tous rejetèrent avec indignation la proposition de remanier ma toile à l’endroit incriminé, on trouva un saligot.le nommé L..., qui voulutbien se charger de cette besogne. On fit même garder le panorama par des agents pour m’empêcher d’entrer pendant que ce misérable opérait. Je poursuivis de mes justes réclamations le ministre qui avait eu Je toupet de faire ainsi tripatouiller l’œuvre qui portait ma signature. Je le harcelai sans relâche et sans trêve durant toute la période pendant laquelle il tint la France sous son fouet et plus d’une fois, jem’en flatte, j’ai fait rire la galerie à ses dépens. Je me rappelle entre autres une certaine nature morte, composée d’un immense saucisson et autres accessoires qu’on prétendit emblématiques; ce tableau lui valut dans tous les journaux d’Europe une publicité dont il se fut certes très bien passé. Je me défendis pourtant d’avoir eu vis-à-vis de Constans toute idée malveillante et je lui écrivis la lettre suivante qui resta sans réponse.
Neuilly-sur-Seine, 3o avril 1890.
Monsieur le Ministre,
Vous voyez en moi un homme bien perplexe et bien désolé.
Modeste, comme tous mes confrères en art, je ne demande que le silence, lombre et l’oubli.
Je voudrais peindre pour les petits oiseaux.
D’UN PANORAMISTE
Mais non : journalistes,, critiques d’art, membres du jury et autres g'ens malfaisants semblent se donner le mot pour me sortir de ma quiétude; on m’empoigne, on me tiraille, on me dépiaute. Je suis dans la situation du Saint-Antoine des vieilles légendes ; c’est une véritable sarabande qui tourne autour de moi; tout y est, sauf, hélas ! les jeunes personnes traditionnelles qui accompagnent toujours le vénérable saint.
Mais tout ceci serait peu de chose pour moi, car j’ai de la résistance et de l’estomac .
Ce qui est beaucoup plus sérieux, c’est le rôle politique qu’on voudrait me faire jouer.
Je ne puis plus toucher une brosse, sans qa’aussitôt j’entende hurler à mes oreilles : Ah ! Boulanger ! ah ! Gonstans ! c’est de la peinture politique, etc., etc.
Parole d’honneur, c’est exaspérant.
Une fois pour toutes qu’on sache bien que je me moque de la politique. Je veux seulement la paix et le repos. Je ne tiens pas du tout à me mettre mal avec les gros bonnets, qui, pour un oui, pour un non, vous font fourrer un homme à la Bastille, sans crier gare.
Ils sont bons, les journalistes ! C’est leur métier à eux d’aller en prison ; mais moi je suis un homme essentiellement libre et je tiens à garder ma virginité de ce côté.
Aussi, monsieur le Ministre, je viens supplier Votre Excellence de ne pas croire un mot de tout ce qu’on écrit sur mon compte -et sur mes intentions.
On expose en ce moment à la salle des Capucines un de mes tableaux intitulé «nature morte ». Il paraîtrait que vous êtes visé dans cette toile ; que j’y ai peint des objets qui rappellent des souvenirs désagréables pour vous ; on veut faire croire que je suis un homme malavisé, dangereux, subversif.
Plutôt que d’écouter ces racontars, venez voir vousmême ; et vous serez bientôt convaincu qu’il n’y a de
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ma part aucune intention maligne à l’endroit de Votre Excellence.
Entre nous, monsieur le Ministre, le plus malin de nous deux, ça n’est certes pas moi.
Je suis convaincu que si vous me faites l’honneur d’accepter mon invitation, vous ne vous en repentirez pas, et je vous prie, dans tous les cas, d’agréer l’expression de mes sentiments de reconnaissance pour la latitude qui m’est encore laissée de circuler librement sur les boulevards. Je n’en abuserai pas, soyez en sûr.
J’ai l’honneur d’être, de Votre Excellence le bien dévoué serviteur,
Ch. Gastellani, peintrey Boulevard Bineau, 99, Neuilly-sur-Seine.
J’écrivis en outre durant cette période une quarantaine de lettres rendues publiques, lettres dans lesquelles je réclamais justice au ministre de l’Intérieur lui-même. Voici quelques-unes de ces épîtres qui pourront vous donner une idée de la façon dont j’articulais mes plaintes et revendications. (N’oubliez pas que ces jlettres furent écrites en pleine période boulangiste, au moment où la lutte était le plus âpre et du temps où M. Gonstans était un Dieu pour ceux qu’il avait sauvés.)
Monsieur le Ministre,
Il y a quelque temps que je n’ai eu l’honneur de correspondre avec Votre Excellence. Pourtant soyez sûr que je ne vous oublie pas. L’idée de vous communiquer mes impressions m’avait à ^peu près quitté.
D’UN PANORAMISTE
Vous êtes si négligent quand il s’agit de me répondre.
Je continue à suivre d’un œil curieux vos exploits dans l’arène politique ; et si je n’y applaudis pas, je dois vous dire que je suis de plus en plus étonné, j’allais dire émerveillé. Je vous trouve tout à fait extraordinaire.
J’assistais dernièrement à une séance de Bidel, le dompteur ou plutôt l’abrutisseur de lions; et sauf votre respect, monsieur le Ministre, je ne pouvais m’empêcher d’établir une analogie entre cet industriel remarquable et Votre Excellence, à cette différence près que l’un dompte des lions et vous le peuple ; assurément pour moi le plus fort des deux n’est pas Bidel. Vos exercices à vous sont bien autrement dangereux que les siens. Je ne parle pas de la cage parlementaire ; là tout est apprivoisé et bien nourri ; mais la grande cage 1 celle du peuple, voilà qui est dur à affronter. Méfiez-vous, monsieur le Ministre; ici plus l’animal a l’air soumis, plus il est prêt à regimber; et un beau matin vous pourriez parfaitement vous réveiller en capilotade. C’est du reste votre affaire et c’est un simple avertissement que je me permets de donner à Votre Excellence. Au fond, je l’avoue, je ne puis m’empêcher de caresser l’idée de voir le dompteur étranglé ; et j’attends patiemment, à l’instar de l’Anglais d’Eugène Sue, le moment où vous feriez un faux pas. Ça n’est certes pas charitable, mais que voulez-vous ; on n'est pas parfait ; c’est affaire de tempérament. Ceci dit, prenez bien garde, les plus malins y ont été mordus. A votre place, je sais bien ce que je ferais. Je me retirerais avec mes économies et je céderais simplement l’affaire à un autre ; au petit père Freycinet, par exemple, qui en grille d’envie. Veuillez croire, monsieur le Ministre, que c’est la sympathie seule qui me fait parler de la sorte ; il serait vraiment
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dommage pour vous de servir de pâture au monstre.
Veuillez agréer Tassurance de, etc.
Ch. Castellani,
Peintre ,
La lettre suivante fut adressée par moi au ministre après un voyage qu’il avait fait à Marseille. Pendant qu’il traversait cette ville la foule l’avait hué et lui avait lancé des ordures. De même à Lille.
Monsieur le Ministre,
Je n’ai l’habitude ni de piétiner sur les morts, ni de tomber sur les malades ; mais vous m’avouerez qu’à moins d’être Jésus-Christ en personne il m’est difficile d’oublier vos aménités et les abus de force que vous avez commis à l’égard d’un pauvre diable d’artiste, comme moi. Vous me permettrez donc de prendre une revanche, bien innocente d’ailleurs, et de vous conter un peu vos mésaventures. Comme je vous le disais dans une précédente lettre, je me suis tordu à votre réception de Marseille, réception à laquelle j’ai assisté ; eh bien hier à la Chambre j’ai positivement jubilé en examinant votre binette déconfite : ah ! dame, vous n’en meniez pas large à votre banc ; et les airs goguenards avaient disparu ; bref, le spectacle que vous m’avez donné m’était bien doux au cœur. Merci de cette consolation, qui, j’espère, ne sera pas la dernière. Je veux d u reste, en réponse, vous donner un humble avis : Allez-vous-en, monsieur le Ministre ; après Marseille, vous avez eu Lille : après Lille, vous en verrez bien d’autres ; je crois au système des compensations et c’est on ne peut plus juste. Pour moi, qui n’ai jamais coupé dans votre affaire, je vous ai toujours considéré
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comme un simple veinard ! Yous avez joué sur la rouge, gare à la série des noires. Ceci dit, je vous renouvelle mon conseil : lâchez l’affaire et allez planter vos choux, si tant est que vous aimiez le jardinage ; ou bien, si vous préférez, rentrez dans le commerce ; vous vous y entendez pas mal. Pour mon compte, sans avoir jamais eu l’idée d’accrocher votre peau dans mon atelier, je vous avouerai que je n’ai aucune tendresse pour vous ; et, plus vite vous déguerpirez, plus je serai content. Allons, ne me refusez pas cette satisfaction, que vous me devez bien, et croyez toujours à mon profond dévouement.
Charles Casteliani, Peintre.
P. S. — Est-ce que vous avez sérieusement l’idée de refourrer Lafargue en prison ? Si oui, je crois charitable de vous prévenir que c’est encore un four ; réfléchissez-y, et ravisez-vous ; il n’est que temps.
Voici quelques autres lettres :
Monsieur le Ministre,
Vous devez me trouver bien bon enfant de chercher à vous démontrer que vous suivez une mauvaise route ; et, de mon côté, en réfléchissant un peu, je songe que je pourrais employer mieux mon temps qu’à chercher à vous faire changer de peau. En effet, dans l’histoire des peuples, on a pu rencontrer de rares despotes qui se sont assagis et ont cherché à capter la confiance des nations qu’ils avaient d’abord violentées et dépouillées; mais c’étaient des natures hères, chez lesquelles, malgré leurs méfaits, un sang généreux avait coulé; et chez eux le sentiment du beau, du noble s’était toujours mélangé à leurs actions môme les plus brutales.
LES CONFIDENCES
Pour vous, monsieur le Ministre, ça n’est malheureusement pas le cas; votre vaillance ne s’est jamais exercée que contre les faibles; et l’idée d’un combat à armes courtoises n’a jamais dû entrer dans votre cervelle de roublard prudent. fJe vais plus loin : il y a souvent chez le bandit, qui arrête au hasard sur la grande route, une espèce de crânerie qui donne à ses forfaits un parfum d’héroïsme. Chez Votre Excellence, rien de pareil: vous aimez à surprendre ou plutôt à faire surprendre votre ennemi pendant son sommeil.
Votre grand art consiste à compromettre les autres, sans vous engager vous-même; vous tenez énormément à votre peau; et, à une époque où la prudence est devenue une force, votre réussite n’a rien d’étonnant. Vous avez, avec justesse, pensé que vos contemporains étaient en majorité accessibles aux transactions les plus viles; et le proverbe, qui dit que l’argent se sent pas mauvais, a été carrément par vous mis en action. Ah! monsieur le Ministre, vous êtes fort dans jîvotre genre ! et vous pouvez vous vanter d’avoir donné au pays un rude mouvement à reculons; nous sommes loin des vertus françaises tant vantées jadis, le désintéressement, la chevalerie, l’honneur ; jolies blagues aujourd’hui, hein?
Et la République? cette pauvre République, quel rôle vous lui faites jouer ! A quelle prostitution vous la condamnez! Dans quels bouges et par quel monde vous la faites fréquenter, tutoyer!
Non décidément, j’avais la berlue quand je songeais à vous convertir. Vous êtes trop vieux, monsieur le Ministre ; on n’empêchera jamais un ivrogne qui a passé la soixantaine de boire de l’alcool même frelaté; et on ne contraindra jamais un vieux noceur à avoir des sentiments de pudeur et de délicatesse. On peut leur faire jouer la comédie; car eux aussi désirent, à votre instar, s’affirmer comme gens très bien; mais exami-
D’UN PANOBAMÎSÎE
nez-les de près, et vous les verrez bientôt, pour employer une métaphore de l'Eglise, retourner à leur vomissement.
Tout ceci, monsieur le Ministre, est, bien entendu, une figure; et je n’ai en aucune façon l’intention d’offenser Votre Excellence; j entends ^seulement, et vous êtes de mon avis, qu’on n’a jamais pu faire d’un chat qu’un chat et de Rollet, etc., etc.
C’est toujours avec un nouveau dévouement, monsieur le Ministre, que j’ai l’honneur de vous présenter mes salutations respectueuses.
Charles Castellani.
ier décembre 1891.
Neuilly-s. -Seine.
Monsieur le Ministre,
Vous vous demanderez peut-être pourquoi je m’entête à vous écrire étant donné le peu de cas que vous faites de ma prose.
Eh bien! chez moi, il y a une raison : je suis superstitieux et je crois aux talismans; on ne m’ôtera jamais de Tidée que vous devez porter la veine, et ce, à cause de votre ancienne profession, profession pour laquelle je n’ai, du reste, aucun mépris, étant donné le nombre de braves gens qui l’exercent, l’ont exercée et l’exerceront encore honorablement.
Aussi ne pouvant, ni ne désirant vous toucher de la main, je tâche d’établir entre vous et moi une communication quelconque qui me fasse participer à cette bienheureuse chance, laquelle, tout le monde le sait, s’attache volontiers à ceux qui ont manipulé le produit que vous savez. (M. Constant avait été à la tête d’une affaire de vidange.)
LES CONFIDENCES
Ceci établi, je vous écrirai encore longtemps, en dépit du peu d’empressement que vous mettez à me répondre. Nous avons, en outre, certain petit compte à régler ensemble et vous pouvez penser que je ne l’oublie pas.
Je profiterai de cette manie de correspondance pour vous présenter quelques avis ou vous faire quelques questions. Ainsi, je me permettrai, pour aujourd’hui, de vous demander, comment il se fait que vous, homme éminemment adroit, vous ayez laissé passer, il y a trois semaines environ, dans le Petit Journal , une réclame que je qualifierai de maladroite.
En effet, dans une gravure d’un de ses suppléments illustrés, cette petite feuille vous représente debout, ayant vos collègues assis en rang d’oignons derrière vous; il semble, en regardant ce dessin, que vous n’avez qu’un 'pas à faire en arrière pour vous asseoir sur Freycinet; en dehors de Rouvier, qui paraît vouloir protester par son attitude, tous les autres ont, pour employer une expression un peu triviale, Fair complètement assis.
Je crois que c’est exagéré, monsieur le Ministre ; un peu de modestie ne mésied pas à la vraie supériorité, et si vous avez, dans votre for intérieur, l’idée arrêtée de vous asseoir sur vos collègues, ne le faites pas voir aussi carrément. M. de Freycinet, entre autres, pourrait bien vous en garder une dent, et il n’est pas bête, M. de Freycinet. Je vous conseille de vous en méfier.
Je ne sais pas non plus jusqu’à quel point cette attitude impériale, qu’on vous donne dans l’image en question, n’est pas faite pour offenser notre illustre président.
« Bref, un peu plus de modestie dans le triomphe; c’est tout ce que je me permets humblement de recommander à Votre Excellence.
D’UN PANORAMISTE
Là-dessus, monsieur le Ministre, je souhaite que le dieu Mercure vous ait en sa garde.
Charles Castellani.
peintre.
Neuilly-s. -Seine, le 1 4 décembre 1891.
Monsieur le Ministre,
Si je ne craignais de manquer au respect qu’on doit à un homme qui occupe votre situation, je vous dirais, à l’instar du poète : « Constans, cesse d’être ministre, ou je cesse d’écrire. » Mais d’une pqrt ça ne serait pas convenable, et de l’autre je n’ai pas l’habitude de tutoyer les gens que je ne connais pas ; et, si je deviens moi-même ministre un jour, en dehors des jeunes et jolies personnes qui se présenteraient à mon cabinet, je ne souffrirais pas qu’on jouât du tu avec moi. Aussi me contenterai-je simplement de dire à Votre Excellence : allez-vous-en, monsieur leMinistre. La profession a sans doute bien des charmes ; mais il ne faut jamais segaverdes bonnes choses. Vousavez bu à la coupe du triomphe ; passez le verre à un autre. Il y a assez d’assoiffés qui tirent la langue autour de vous : demandez plutôt à mon ami Lockroy, qui en dessécherait, si ça lui était encore possible. Je vous parle de Lockroy, parce que nous avons été copains et que j’ai toujours ma petite idée sur lui, s’il redevenait ministre; mais hélas ! comme on dit dans le monde, je crois quil peut se fouiller . Du reste tout cela vous intéresse peu ; ce qu’il y a de certain et d’indiscutable, c’est, le soulagement qu’apporterait votre départ, non seulement autour de vous, mais surtout dans les masses profondes du peuple, que vous paraissez chérir si particulièrement.
Vous êtes évidemment un excellent ministre, si je
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m’en rapporte aux Tricoteurs du Palais-Bourbon et aux éclopés du Luxembourg*; vous avez ce qu’on appelle de la poig*ne ; et vous eussiez été admirable en agent delà Centrale. Vous excellez particulièrement à confectionner une élection. Quant à votre popularité, elle peut, sans contredit, rivaliser avec celle de Ferry ; mais je vous le redis, tout a une fin ; et les plus beaux tours deviennent fades, à force d’être répétés. Changez donc d’exercices : un peu de vie privée vous ferait du bien et à nous aussi.
Certainement, si ces sages conseils pouvaient être entendus de Votre Excellence, j’aurais rendu un grand service au pays ; et j’aurais peut-être dans l’avenir des chances pour compter sur une grande reconnaissance de votre part ; quand ça ne me vaudrait qu’un bureau de tabac pour mes vieux jours, je n’aurais pas tout à fait perdu mon temps.
Maintenant, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, je crois de mon devoir de vous communiquer tous les avis qui me paraîtront utiles, tant en matière politique qu’en matière administrative, choses dans lesquelles, sans trop me vanter, il m’est impossible d’être inférieur à Yves Guyofi; par conséquent, il ne serait peut-être pas mauvais pour vous de tenir un peu compte de mes avertissements, avertissements que, du reste, j’ai l’intention de ne pas vous ménager.
Veuillez, je vous prie, monsieur le Ministre, croire à la continuité de mon dévouement.
Charles Castellani, Peintre.
Monsieur le Ministre,
Me ferez-vous la grâce de répondre à une simple question ? Combien pensez-vous que le régime actuel puisse encore durer, même en tenant compte du cres-
D’UN PANORAMÎSTE
cendo de fiavachissementpublicet de l’aplatissement de la représentation nationale? Car enfin rien n’est éternel en ce monde, si ce n’est, me direz-vous, la stupidité et la lâcheté des foules: mais même, avec ces deux éléments bien combinés, est-il possible que l’état de choses présentpuisse se perpétuer ? Evidemment non; et, si fort que vous soyez, je doute que vous puissiez résister longtemps aux assauts que la partie saine et virile de la nation est décidée à livrera cette fameuse forteresse que vous avez construite ou plutôt consolidée avec les appétits et les convoitises de la partie malsaine du pays.
En effet, que vois-je autour de vous, grouillant et vous faisant garde d’honneur: anciens chefs de la Commune et du mouvement révolutionnaire, aux crocs usés ; vieilles défroques de généraux ; bourgeois affolés ; enfin, juifs et cléricaux, enlacés dans un accouplement bizarre ; tout ce qui compose le cloaque parlementaire, tout cela rampant, visqueux, immonde.
Croyez- vous que ce soit avec de pareils éléments que vous pourrez donner confiance à un pays dont le cœur est encore vivant et plein des souvenirs de sa grandeur récente ? Croyez-vous quelesgens qui pensent comme moi, que la lutte est préférable au déshonneur, voudront jamais faire leur soumission à un régime de corruption et d’abêtissement, comme celui que vous avez, non pas inauguré (tous les éléments en existaient avant vous), mais bien consolidés, assis ? Croyez-vous, dis -je, que nous vous laisserons sommeiller en paix sur ce fumier ?
Certainement non : un jour les écuries d’Augias seront nettoyées ; et alors, monsieur le Ministre, vous vous souviendrez de mes avertissements. Pour l’heure, vous êtes évidemment le maître, et, sans flatterie, vous êtes plus fort que tous ces misérables, qui vous
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ont aidé à égorger leboulangisme, dont leplus grand, le seul crime est d’avoir été vaincu.
Qu’attendez-vous, maintenant, de ces instruments usés ? Si vous êtes vraiment l’homme intelligent qu’on dit, faites- le voir ; la partie vous est belle : au lieu de tenter d’étrangler la République ; au lieu de fouler sous votre talon vainqueur la partie virile du pays, devenez républicain véritable ; et, en place de la réprobation et du mépris qui vous attendent, tâchez, avant de finir, de conquérir l’estime des honnêtes gens ; en un mot, faites un effort vers le bien. Autrement, monsieur le Ministre, le châtiment est là qui vous attend. Vous aurez beau rire dans votre barbe de ma prédiction, au fond, je suissûr que vous n’êtes pas tranquille; vous êtes trop doué pour ne pas savoir que je dis vrai.
Allons ! un bon mouvement, et je mettrai volontiers mes rancunes personnelles de côté pour vous aider dans cette œuvre de réparation et d’assainissement.
Je suis, avec respect, de Votre Excellence, le bien dévoué serviteur.
Charles Castellani, Peintre.
Neuilly, le 22 janvier 1892.
Monsieur le Ministre,
J’étais loin, en vous écrivant ma dernière lettre, de prévoir que les événements allaient me donner aussi formellement raison; et quand je vous qualifiais de roublard prudent , je ne savais pas si bien dire.
De fait, en refusant le cartel de M. Laur, vous venez de perdre l’unique occasion de montrer à vos ennemis qu’à la rigueur vous pouviez encore trouver dans vos veines quelques gouttes de vieux sang gaulois.
Je m’attendais à vous voir, à mon grand regret, je
l’avoue, obligé d’accorder à Laur, que vous aviez frappé par derrière, la réparation qui lui était due. Mais, hélas ! votre bonne prudence de Toulouse ne vous abandonnera jamais : rageur, mais coglione , comme disent les Italiens.
Vrai, monsieur le Ministre, si j’avais l’honneur d’appartenir au beau sexe, je vous 'regarderais d’un singulier œil.
Quant à nous autres, du sexe fort, nous sommes vraiment peu flattés de cette attitude d’un concitoyen ministre. Que diable! prenez des jupons, alors! Et encore, permettez, je connais nombre de citoyennes qui n’hésiteraient pas une minute à troquer les leprs pour une culotte, si leur honneur était vraiment en jeu. Il est vrai que pour vous ce mot honneur , si français pourtant, est absolument vide de sens. Par conséquent, je n’insiste pas, etc., etc.
Je supprime la dernière partie un peu violente de cette lettre qui me valut un avertissement d’un ami que j’avais à l’Intérieur, avertissement qui me donnait à comprendre qu’il me pendait au nez six mois de prison si je continuais ainsi à manifester mes sentiments à l’égard du Ministre.
Je n’écrivis plus qu’une lettre à Gonslans; ce Ministre du reste tomba peu après, pour ne plus se relever; il fut encore plus lâchement abandonné par ses plus chauds partisans que ne l’avait été Boulanger.
Monsieur le Ministre,
Enfin ! Vous voilà donc sur le point de prendre dans l’histoire contemporaine la place qui vous est due.
LES CONFIDENCES
Dans cinquante ans on racontera à nos neveux stupéfaits qu’à la fin du xixe siècle, sous la République dite opportuniste, un particulier de Toulouse, répondant au nom de Gonstans, après avoir subi toutes les condamnations, échappé à toutes les galères, a pu, aux applaudissements d’une Chambre et d’un Sénat étrangement composés, gouverner la France ou plutôt la piller à son aise, avec l’appui des juifs, sous l’œil bienveillant du Président Carnot, dit l’aimable, et aux applaudissements d’une bourgeoisie effrayée, que ce nouveau Rocambole rassurait en la rançonnant. Et, chose extraordinaire et toute nouvelle, ce singulier potentat, auquel on aurait pu supposer un tempérament de grand fauve, n’était pas même un corbeau, une fouine au point de vue du courage : méchant et poltron, agressif et fuyard... pardon, monsieur le Ministre, mais j’interromps, pour vous faire remarquer que ce n’est pas moi qui vous dis toutes ces choses, c’est l’histoire qui parle. A Dieu ne plaise que je me permette de vous apostropher de la sorte ; comme je vous l’ai maintes fois répété, je me ferai toujours un devoir de respecter les forts ; et sans tenir à ma peau autant que vous, c’est-à-dire jusqu’à commettre des vilenies pour la conserver, je ne veux pas me faire d’affaire avec les ministres.
Je continue donc à vous raconter respectueusement ce que pourra dire l’histoire, ou plutôt j’aime mieux, comme à l’ordinaire, essayer de vous conseiller; j’ai encore des illusions sur vous et je me dis que peutêtre, à l’extrémité, comme les moribonds avec le prêtre, vous voudrez bien entendre un dernier avertissement : vendez votre bien, distribuez-le aux pauvres et demandez pardon à la République de tous les tours infâmes que vous avez pu lui jouer, en supposant que vous lui en ayez joué (soyons prudent).
Maintenant, il ne serait pas mauvais de tâcher de
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démontrer à tous comme quoi vous avez toujours été indignement calomnié; de nous prouver que vous n’avez jamais été chassé d’aucun parquet, que vous n’avez jamais connu Baratte, jamais reçu de ceintures, de pots-de-vin, etc., et qu’enfin vous êtes un brave à tous crins et que malgré votre fuite en Egypte, ou plutôt en Suisse, vous êtes tout prêt à pourfendre ce satané petit Laur, lequel grille de se confectionner des caleçons avec votre précieuse enveloppe.
Voilà, monsieur le Ministre, qui serait bien pour finir. Autrement, je vous le dis en vérité, vous serez à jamais, non pas déshonoré (on ne peut pas enlever les cheveux à un chauve), mais bien bafoué, berné, sifflé, même, surtout par vos fidèles amis ; par ceux que vous avez sustentés, nourris de votre laitet de vos bons principes; lesquels bons amis, une fois à terre, n’auront rien de plus chaud que de piétiner votre cadavre et traîner votre charogne sur une claie, ce que je ne vous souhaite pas : je suis de mœurs douces et je tro'uve que le corps d’un ennemi mort peut quelquefois sentir très mauvais. Tâchez donc, pour une fois, comme disent les Belges, de m’écouter. C’est la sagesse qui parle par ma bouche.
J’ai toujours, comme par le passé, l’honneur d’être le dévoué serviteur de Votre Excellence.
Charles Castellani, Peintre .
P. S . — Je vous ai aperçu il J a quelques jours dans la rue; mon Dieu, comme vous êtes décartonné, monsieur le Ministre !