CHAPITRE XVIII
La chute de Constans, je le répète, fit assister à un spectacle encore plus odieux que celle du général Boulanger. Les vainqueurs, qui devaient tout à cet homme, ramassèrent les insultes dont nous, ses ennemis, l’avions abreuvé pendant la lutte, et les lui lancèrent à leur tour à la figure. Je l’avais bien un peu prévu; mais je croyais que l’ingratitude avait des limites. Je mets ici de côté tout esprit de parti et je déclare hautement que M. Constans, que je déteste cordialement, est de beaucoup supérieur à tout ce qui l’a entouré et acclamé. C’est, du reste, cet odieux spectacle qui pour jamais m’a dégoûté de la politique* Quant au rôle du peuple dans tout ceci, il a été parfaitement caractérisé par un mot que j’ai entendu dans une assemblée presque anarchiste de Montmartre, assemblée à laquelle j’assistais en curieux déjà fort désabusé. Un orateur parlait du lion populaire, débitait là-dessus les phrases creuses et sonores que tout le monde connaît; il fut brusquement interrompu par la voix d’un soûlot qui se trouvait au fond de la
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salle: « Le peuple, c’est une vache!» Toute la salle se mit à rire.
Maintenant, je vais, si vous le permettez, vous dire quelques mots de ma campagne boulangiste ; il s’agit d’impressions personnelles, bien entendu. Parlons d’abord du Général et des incidents qui me mirent en relation avec lui. Je n’entends faire ici ni sa critique ni son éloge; ce sont simplement, je le répète, des impressions, des récits que je vous soumets :
Ce ne fut pas à propos de politique que je fis connaissance avec Boulanger, mais bien à propos de peinture. J’avais exécuté pour un marchand nommé Brame, qui me l’avait demandé, un tableau moyen-âge représentant en grandeur naturelle un capitaine d’aventures attablé dans une auberge. Cette composition, intitulée le Spadassin , ne fut pas livrée par moi à M. Brame, pour des raisons que je n’ai pas à dire ici. Exposée avec grand succès au coin de la rue du Helder, elle me valut dans la presse plusieurs articles très élogieux. Le général Boulanger alors ministre de la Guerre, avait acquis cette toile et l’avait offerte à Saumur pour être placée dans le salon d’honneur de l’école. C’est là qu’elle est oncore aujourd’hui. J’allai remercier le Général, qui me fit un accueil des plus gracieux. J’eus une seconde occasion de le revoir ; voici dans quelles circonstances . Lors de l’incident Sclmœbelé,
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croyant à l’imminence "de la guerre, j’avais adressé au ministère une demande d’engagement, faisant valoir mes états de service, sans toutefois réclamer mon grade. Je fus, au bout d’une quinzaine, mandé à la place Vendôme, où on m’annonça que le ministre de la Guerre me réintégrait purement et simplement dans mon grade de capitaine. J’allai à nouveau présenter mes remerciements au ministre, et cette fois j’emportai de lui une impression que les événements n’ont pas sensiblement modifiée. Ce qui m’a le plus frappé, dans le Général c’est une égalité d’bumeur incroyable, qui ne s’est jamais démentie, aussi bien dans la bonne que la mauvaise fortune ; une mémoire prodigieuse des faits et des gens et une crédulité un peu enfantine dans la bonne foi de tout le monde. Quoiqu’il ne manquât pas de finesse, tant s’en faut, il n’eut jamais l'instinct qui fait démêler le charlatan de l'honnête homme et le comédien de l’homme sincère. Très simple d’allures, communicatif et sympathique, il devint facilement la proie des faiseurs et des rastaquouères. C’est sa loyauté et sa foi dans les hommes qui l’ont perdu. Quand il fut bien convaincu de la traîtrise et de la lâcheté humaines, il se suicida tranquillement, préférant, comme il le dit lui-même dans sa dernière lettre, rentrer dans le néant . C’était peut-être un fataliste et un joueur, mais pour sûr un honnête homme.
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Si j'avais un reproche à lui faire, ça pourrait être d’avoir manqué d’envergure, et encore non; en réalité, son vrai tort, c’est d’avoir été vaincu. Et il serait le seul homme auquel depuis que le mondeestmonde on n’ait pas reproché sadéfaite. Oui, l’espèce humaine est ainsi; elle n'a jamais pardonné les chutes ; pas plus celle d’Annihalque celle de Napoléon : pas plus celle de Boulanger que. celle de Constans. Nous sommes comme les loups, nous dévorons nos morts et nos blessés. Après Rochefort et le grand patriote Déroulède, l’homme qui le plus sincèrement aima le Général, c’est assurément moi, et je suis resté de ceux qui ne l’ont pas abandonné, même mort. Mais je m’aperçois que, malgré mesrésolutions de ne pas politiquer, je m’embarque tout doucement dans cette galère ; et, de parti pris, j’aime mieux de suite renoncera vous parler des faits de cette époque, qui n’eurent rien de glorieux ni d’un côté ni de l’autre; époque où des deux parts manifestèrent surtout des déchaînements d’appétits et d’ambitions malsaines. Dans cette lutte, où la calomnie et le mensonge furent les armes le plus souvent employées, je fus littéralement piétiné, dépouillé, meurtri ; et, plus j’y réfléchis maintenant, plus je suis convaincu que c’est tout ce que je pouvais récolter de cette aventure, où je m’étais jeté à corps perdu et par pur patriotisme. Depuis, laroute m’a été impitoyablement barrée et je paie- cruellement un dévouement sincère et
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désintéressé. Mais c’est égal, j’ai une satisfaction que peu d’hommes de la génération actuelle sauraient se procurer : quand, le matin, je jette les yeux dans mon miroir je suis sûr de n’avoir pas devant moi une tête de J. F. J’ajouterai que tout ne fut pas mauvais pour moi dans le boulangisme, et si je rencontrai quelques flibustiers et rastaquouères, j’eus aussi l’occasion de me lier avec plusieurs personnalités intéressantes et honorables: au premier rang, je dois citer Laur et sa charmante femme, dont j’ai pu apprécier en plusieurs circonstances la haute intelligence et les sentiments délicats. Je me rappellerai toujours une conversation dans laquelle Mme Laur me reprocha avec douceur et fermeté ce qu’elle appela ma férocité à l’endroit d’une certaine catégorie de citoyens. Certes, ses paroles, pleines d’humanité et de raison ne furent pas perdues pour moi.
Je nommerai encore notre grand poète national, le loyal Déroulède ; Laisant, cet homme de cœur et de science ; mon ami Karl Rosa le paysagiste ; Castelin, ce bon, ce brave Castelin, qui a fini par découvrir que nous avions les mêmes ascendants ; en voilà un qui doit avoir du vif argent sous la peau. Andrieux, le grand avocat; quel artiste admirable! et d’autres dont les noms ne me viennent pas sous la plume.
J’ai omis, après la tentative faite par l’impératrice mère d’Allemagne pour attirer à Berlin les
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peintres français, j’ai oublié, (lis-je, de vous parler du rôle que je jouai dans cette affaire. Ce fut moi qui attachai le grelot, comme le prouve la date de la circulaire adressée à mes confrères et à plusieurs journaux. Les protestations de mes collègues ne vinrent qu'ensuite. Comme vous pourrez voir, ma lettre, énumère les motifs même pratiques qui s’opposaient à l’envoi de nos œuvres dans Ja capitale de l’empire Allemand :
Neuilly, le 22 février 1891.
Messieurs et chers Confrères,
Je suis peintre et, de plus, j’ai été capitaine de volontaires en 70, blessé et fait prisonnier durant la campagne ; j’ai donc doublement le droit d’avoir une opinion dans la question qui se pose actuellement : à savoir, si l’on doit Exposer à Berlin ? Voici mon avis.
Si, une fois la guerre terminée, les Allemands, comme nous avions l’habitude de le faire, nous autres Français, avec les nations vaincues, nous avaient généreusement tendu la main, j’eusse été des premiers à oublier les blessures faites par un loyal ennemi.
Mais loin de là, la haine et l’idée de l’anéantissement complet de notre patrie a toujours hanté l’esprit de nos vainqueurs ; et depuis vingt ans, un travail acharné dans ce sens n’a cessé d’exister de l’autre côté du Rhin : non content denous avoir arrachénos provinces, extorquédes milliards, cet implacable ennemi a poursuivi fièvreusement, sans relâche, sur le marché de la paix, nous faisant partout la concurrence la plus déloyale, rêvant l’anéantissement de notre industrie, de notre commerce, a poursuivi, dis-je, son œuvre de destruction ; détachant de nous, un à un, avec persévérance, nos alliés les plus
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naturels ; nous isolant en Europe et nous tenant constamment et longtemps sous le coup delà menace ; rejetant toujours insolemmentnos avances quand il s’agissait des fêtes de la paix, que nous organisions à Paris (témoin, tout récemment encore, le hautain refus d’envoyer à notre Exposition universelle). Aujourd’hui, subitement, les mêmes adversaires impitoyables, voulant faire pièce au seul allié qui nous reste, la Russie, dont ils rêvent l’abaissement, et pour empêcher la réussite de l’Exposition de Moscou, organisant une contre-Exposition à laquelle ils s’empressent de nous inviter.
En vérité, il semble qu’un vent de démoralisation et d’anéantissement a soufflé sur notre malheureux pays: non seulement on ne rejette pas avec indignation les offres offensantes de nos ennemis, mais encore nous voyons des artistes en nom, des hommes de valeur, sur la poitrine desquels brillent des signes où sont écrits les mots Honneur et Patrie s’empresser de répondre à l’invitation des Allemands et se déclarer prêts à collaborer à l’œuvre faite en haine de nos seuls amis.
Sans doutejenesuis pas diplomate, et certaines finesses de la politiquepeuvent m’échapper; mais je suis Français et, comme tel, je ne saurais oublier les insultes et la dureté de nos vainqueurs. Jene veux pour le moment me souvenir que du mot du conventionnel Bazin : « La république ne fait pas la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. )) Qu’on nous rende l’Alsace, et nous exposerons à Berlin tant qu’on voudra.
Ch. Castellani, peintre .
P. S. — Pour les artistes, s’il en est, que la seule considération commerciale pourrait déterminer, j’estime également que c’est une faute : il ne faut pas déplacer le marché des arts qui s’est toujours tenu à Paris.
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Depuis je n’ai pas changé d’avis, bien au contraire,
Pour en finir avec le malheureux Général, je vais vous citer deux anecdotes qui vous édifieront sur son compte. J’entrais un matin sans me faire annoncer, rue Dumont-Durville, pour terminer un bout de portrait, destiné à mon Tout-Paris. Je trouvai le Général debout, rouge et frémissant de colère. Je ne l’avais jamais vu ainsi; il avait devant lui un personnage connu, le nommé L...,un de ceux-là qui vécurent longtemps de la caisse nationale et qui décampèrent vivement quand la dite caisse fut vide, quittes à porter leurs services à l’ennemi, qu’ils devaient ensuite trahir de la même façon.
Je n’avais de la conversation qui finissait entendu qu’un mot et aperçu qu’un geste; le mot était : « Alors, prenez ma montre! » et de la main le Général indiquait un chronomètre posé sur sa table de travail. Le personnage en question sortit mécontent, l’oreillebasse.Dèsl’abord, j’avais fait un pas en arrière pour me retirer : « Restez, me dit Boulanger, vous n’êtes pas de trop. Après ces gens-là, ça fait plaisir de voir des figures comme la vôtre. Vous voyez, ajouta-t-il, l’homme qui sort d’ici? Eh bien! je gage qu’il va de ce pas courir au ministère de l’Intérieur. » Il disait vrai. J’ai même su depuis qu’il avait trahi son nouveau maître. (Je vous l’avais bien prédit, monsieur Constans.)
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Voici l’autre anecdote : c’était le surlendemain des fameuses élections (tout Paris s’était prononcé pour Boulanger).
J’étais dans le cabinet du Général, au ministère de la Guerre. Je l’avais, lui toujours frais et alerte, trouvé ce matin-là triste et fatigué. «Vous paraissez soucieux, mon Général, lui dis-je? Oh! reprit-il, il y a de quoi : savez-vous ce qu’on m’a proposé, ici même, pas plus tard qu’hier au soir? — Quoi donc? fis-je. — De faire un coup d’État... — Oh! oh !... ça vous était peut-être facile ? Et qu’avez-vous répondu, mon Général? — J’ai répondu « qu'entre moi et le peuple français Un' y aurait jamais un Deux-Décembre » . J’allai au Général et lui serrai la main.
J’ai beaucoup réfléchi depuis.
J’allais oublier le récit d’une aventure comique, récit que je tiens du Général, lequel, à ses heures, aimait à rire. Le héros de cette aventure fut le nomme N..., que je ne veux pas désigner autrement. Je ne vous ferai pas non plus son portrait qui n’a rien de séduisant. Disons simplement que N... est de très petite stature, un peu bombé et qu’il a pour le beau sexe un goût que j’approuverais parfaitement s’il se montrait un peu plus généreux.
N .., qui avait fait partie d’une de ces troupes qu’on entretenait à l’eflet de porter la bonne parole à travers l’Europe, se trouvait en tournée à Madrid. La bande avait été bien accueillie par
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le comité républicain de l’endroit et, après une journée de discours et de festins, s’était vue, comme distraction complémentaire, et finale, pilotée et présentée dans une de ces maisons hospitalières dénommées de préférence , sans doute parce que N... les préfère aux autres; N... après avoir lestement gravi les escaliers qui devaient le conduire au 7me ciel, était redescendu soucieux et comme àregret. Ses camarades l’attendaient depuis longtemps dans le salon de conversation, ayant liâto d’aller se reposer des fatigues de la journée. N... s’avança vers la dame qui faisait les honneurs de la maison en esquissant le mouvement d’un homme qui cherche son porte-monnaie ; la dame l’arrêta d’un geste gracieux : « e el comitado che a pagao. » N..., comprenant du coup que c’était à Vœil , s’écria subitement en setournant vers sescompatriotes : alors, attendez-moi encore une minute, je remonte. (Se non e vero e ben trovato .)