CHAPITRE III
Quand je quittai le couvent pour retourner à Rome, je ne devais plus malheureusement revoir mon père. Soit qu’on l’eût envoyé dans un autre monastère, soit qu’il fût mort, comme on me le lit dire et confirmer ensuite par un acte de décès en règle, je n’entendis plus parler de lui. Je dus me résoudre à voler de mes propres ailes. Ma situation devint très difficile. J’avais heureusement en moi et en l’avenir une foi difficile à ébranler. Je me cramponnai à la Ville Éternelle, ne voulant plus à aucun prix imposer de sacrifices à ma mère. Je lui fis toujours accroire que tout allait pour le mieux, et elle ne connut jamais qu’une partie de la vérité. Le bon Sellier me rendit d’abord la situation très supportable : durant plusieurs mois je couchai au Pincio dans son atelier et pris mes repas avec lui ; je travaillai avec une grande ardeur sous sa direction et ses excellents conseils. C’était un homme illettré, mais il avait une grande élévation d’idées et de cœur et travaillait du reste à se donner l’instruction qui lui manquait. Edmond About, qui, retour d’Athènes, restait alors à la Villa Médi-
LES CONFIDENCES
cis, s’était lié avec Sellier qu’il aimait beaucoup, et par ricochet un peu avec moi. Il parle de nous quelque part dans un de ses écrits sur l’Italie. Je me rappelle encore textuellement ces lignes: « M. Sellier, un jour, me présenta son compagnon, un tout jeune homme, petit, mais bien pris dans sa petite taille : l’œil était vif et résolu, la physionomie intelligente et sympathique, etc... » Je vous fais grâce du reste; c’est de ma personne qu’il s’agissait et, comme vous pouvez juger par ce début, le grand écrivain m’avait vu avec des yeux très favorables.
Edmond About, qui avait environ trente-cinq ans à cette époque, était déjà en pleine célébrité : gai comme un pinson, fplein d’entrain et de vivacité, railleur et même un peu sceptique; ayant la manie toute française de faire des mots sur n’importe qui et sur n’importe quoi ; grand prometteur de bonne foi et oublieur naturellement ; en somme, séduisant et charmant. Je le vois encore vêtu de coutil blanc, coiffé d’un chapeau mou, perché à califourchon sur l’une des balustrades en pierre qui sont à droite et à gauche de l’escalier de la villa. Il était entouré de pensionnaires de l’Académie : « Je suis en train, clamait-il, à très haute voix, d’écrire un traité sur l’art d 'aimer à brides abattues. » Je suis forcé d’atténuer les expressions qui étaient vraiment par trop rabelaisiennes; et tous ces jeunes fous de se tordre. Moins les costumes et
D’UN PANORAMISTE
l’endroit, la scène, par les allures et les physionomies de l'auditoire, m’est restée comme une vision d’écoliers français du temps de Louis XI. Pauvre About, il m’a laissé une impression qui cadre mal avec sa fin tragique. C’est le cas de s’écrier : sic eunt res mundi !
J’accompagnais souvent mon ami dans ses courses aux environs de Rome : j’étais heureux, vivant et plein de courage. Sellier, qui était doux et un brin mélancolique, aimait fort ma compagnie et m’avouait qu’il n’avait jamais tant travaillé qu’avec moi. Nous nous faisions rire jusqu’aux larmes. Il avait le sens critique et comique. Quelquefois aussi je lui procurais des émotions, par les petites aventures où je l’engageais un peu étourdiment, malgré lui I Ça n’était pas toujours drôle.
Un jour entre autres nous faillîmes nous faire écharper dans une auberge du Transtevère, pour un mot dit en français, mot qui m’échappa et fut compris, paraît-il, des hôtes de l’endroit. Le mot était un peu gaulois : « Je me f... pas mal de ces coglioni d’Italiens. » Je répondais à l’avis que me donnait Sellier de ne pas trop rire avec l’hôtesse qui était une jolie transteverine. En entendant ma phrase, un jeune homme tout pâle se leva brusquementet, sortant un couteau de sa poche, s’avança menaçant sur moi. Je me jetai dehors et l’attendis résolûment avec mon’ bâton armé d’une pointe de fer; nous fûmes entourés en
LES CONFIDENCES
üninstant et les cris: a morte i Francesit retentirent à nos oreilles ; ils furent immédiatement suivis d’un autre cri poussé par une femme \Eccole carabinieri ! (voilà les gendarmes!) L’effet fut magique : en un clin d’œil tout le monde prit la fuite et nous laissa maîtres du terrain. Nous en profitâmes pour déguerpir en hâte par une petite ruelle. Il ne faut pas oublier que cette scène se passait à la fin de l’occupation française; les Italiens avaient des raisons pour» ne pas nous aimer.
Une autre fois, j’incitai Sellier, lui plutôt bon et timide, à s’insurger à propos d’un tour qu’un de ses collègues, le peintre Delaunay, qui fut, plus tard Membre de l’Institut, lui avait joué sournoisement. Voici l’histoire exacte, histoire qui n’a rien de dramatique du reste : Delaunay avait demandé comme service à mon ami de lui prêter son atelier, qui était plus grand et mieux éclairé que le sien. Il s’agissait, disait-il, d’y faire un travail décoratif, qui devait durer un mois au plus. Sellier, qui était la complaisance même, lui laissa emménager meubles et bibelots et, pour éviter l’encombrement, fit transporter ses propres affaires dans l’atelier de Delaunay. Ce dernier, une fois bien installé, n’avait plus voulu déguerpir et avait fini par prendre possession du logis de son camarade. Sellier, las de réclamer inutilement son bien, et, ayant par tempérament l’horreur de toute lutte, avait fini par
D’UN PANORAMISTE
le laisser jouir paisiblement de son usurpation. Il ne m’avait jamais parlé de cet incident, et même, quand nous rencontrions le spoliateur, il ne lui faisait pas trop mauvaise mine. Un jour que je lui manifestais mon peu de sympathie pour ce peintre de style, il me confia ses griefs. Je m’indignai pour lui et fis tant qu’il prit à mon instigation un parti héroïque. C’était le soir; nous allâmes séance tenante chez le concierge de la villa, où les pensionnaires accrochaient les clefs de leurs ateliers, et, après nous être emparés de celle de Delaunay, nous passâmes la nuit tout entière, avec une ardeur fébrile, à opérer un double emménagement et déménagement. Le matin, l’aurore étonnée, comme dans le Lutrin de Boileau, put voir nos mines harassées mais satisfaites : c’était réussi comme un changement de décor au Châtelet. Nous fîmes toilette et nous allâmes, pour nous remettre, avaler dans un petit bouchon connu, deux ou trois fiasquettes de petit vin blanc d’Orvieto. Ce matin-là, je l’avoue, Sellier et moi, qui étions des gens très sobres, nous nous grisâmes consciencieusement. Nous avions avalé tant de poussière î Mon compagnon, rendu hardi par ces libations, remit à Delaunay, qu’il rencontra sur le grand escalier de la place d’Espagne, son ancienne clef. Sa désinvolture et son effronterie me stupéfièrent. Le futur académicien sourit très jaune, mais ne souffla mot. C’était un petit esprit,
LES CONFIDENCES
plein de bile et de rancune ; il ne pardonna jamais à Sellier ce bon tour qui égaya fortement les pensionnaires et le directeur lui-même., M. Schnetz. Tout le monde connaissait l’histoire de l’atelier et personne n’aimait Delaunay qui passait à bon droit pour un affreux jésuite . Plus tard, Payant rencontré à Paris, lorsqu’il était dans les honneurs, je lui rappelai gaiement l’aventure, en l’édifiant sur le rôle important que j’y avais joué : il eut le même sourire jaune et me prouva peu après qu’il n’avait ni oublié ni pardonné.
Le bon Sellier, dont je mouvementais ainsi l’existence, dut quitter Rome pour faire un voyage de trois mois du côté de Naples. Ce fut, hélas ! le commencement de mes misères. J’avais gardé à peu près intacte la seule petite somme qu’en le quittant m’avait remis mon père, environ soixante-dix francs. Mon ami, qui me croyait à la tête d’un capital plus considérable, m’avait néanmoins fortement engagé à ne pas dépenser un sou et il y tenait la main quand nous sortions. Un peu avant son départ, j’avais loué, moyennant dix francs par mois, une petite chambre chez l’ancien ami de mon père, le comte Marciano, avecqui j’avais lié connaissance et chez lequel j’avais mené Sellier. Ce gentilhomme, complètement ruiné, après avoir eu de la fortune, avait les allures et le cœur d’un grand seigneur d’autrefois. Il nous accompagnait souvent dans nos excursions et venait quelquefois
D’UN PANORAMISTE
déjeuner à la Villa ; en revanche, il nous invitait de temps à autre à sa table. Il était très connu des gens du peuple qui l’aimaient à cause de sa bonhomie, et nous étions sûrs en sa compagnie de n’éprouver aucun désagrément; il nous menait faire des études dans les marchés, sur les bords du Tibre et dans les endroits les plus mal habités. D’autre part, ses relations dans le haut clergéet la bourgeoisie romaine le mettaient à même de nous conduire dans tous les milieux. Gepatricien, intelligent et d’excellentes manières, prenait plaisir à faire la cuisine. Nous nous amusions beaucoup avec Sellier à l’examiner, quand, en compagnie d’un gros capucin, le père Allegro, il confectionnait quelque plat préféré : il riboulait des yeux terribles en fixant le fond de ses casseroles ; et on aurait pu, sur sa mine, prêter à cet excellent homme les desseins les plus sinistres. Ces types-là ne sont pas rares en Italie et dans tout le midi, à l’encontre de certaines physionomies du Nord, dont l’aspect placide, doux et quasi angélique, peut cacher les pensées les plus criminelles. Ce que je dis là n’a rien de général, et je crois que le plus souvent on a la tête et la face de son âme.
11 avait un sang-froid qui allait jusqu’au comique. Je me rappelle qu’il nous avait menés le jour delà Saint-Pierre voir la grande cérémonie de la basilique. C’était tout à fait imposant; séparé de nous par le remous de la foule, il s’était hissé
LES CONFIDENCES
sur un pilier latéral et nous donnait par gestes à distance, une explication des détails de la cérémonie, sans souci de la foule qui grouillait à ses pieds et qu’il égayait fortement par sa mimique. Au moment où les chantres de la chapelle Sixtine élevèrent dans les airs leurs voix dites célestes et un peu grêles, il appela brusquement notre attention par des psit ! psit ! et avec le coupant de la main nous fit un geste qu’il accompagna d’autres tellement imagés et expressifs que la foule entière fut prise d’un accès d’hilarité parfaitement déplacé en un tel lieu et tel que le pauvre comte, tout à sa pantomime, étonné de son succès, se laissa vivement glisser de son pilier et se perdit dans la cohue.
Le comte Marciano habitait un logement de la via Marforio, avec sa seconde femme et son fils d’un premier lit, un petit abbé tout frôle et timide comme une jeune personne ; il tirait profitde quelques chambres meublées qu’il louait. Il m’accueillit à sa modeste table, moyennant le prix dérisoire de un franc par jour et me traita comme un enfant de la maison. La comtesse qui était une femme du peuple d’un caractère emporté et violent, était au fond une excellente créature, d’une droiture et d’une franchise extraordinaires. Elle me rappelait, en regard du comte, dont les façons étaient tout aristocratiques, les femmes de nos maréchaux de l’empire qui égayèrent tant la cour do Napoléon I«r.
D’UN PANORAMISTE
Elle avait dû être très belle et avait l’esprit primesautier des Romains ; son air était dur et un peu brutal. Elle avait de son côté un fils d’un premier mariage, un grand et vigoureux type de Romain, qui me faisait penser à Brutus. Les deux frères se détestaient cordialement et j’assistais souvent à des scènes qui menacèrent plus d’une fois de tourner au tragique. Chose bizarre, ils avaient pour moi une égale sympathie et me prenaient comme arbitre de leurs querelles.
A propos de querelles, je fus un jour, dans la maison quenous occupions, témoin d’un véritable drame. Un pauvre diable de cordonnier qu’on appelait il gobbo (le bossu), simplement parce qu’il était voûté, avait reçu dans l’aisne, à la suite d’une rixe, un coup mortel. Il s’agissait naturellement d’une femme et je dois dire que le duel avait été loyal; rien d’un assassinat comme cela se voit le plus souvent là-bas. Nous allâmes en compagnie du comte Marciano voir la victime qu’on avait transportée à l’hôpital. Nous trouvâmes le malheureux mourant étendu sur le dos, avec un visage couleur de cire. Son meurtrier, accroupi et la tète appuyée sur le bord du lit, tenait sa main gauche entre les siennes et pleuraità chaudes larmes. Cesscènes de meurtre étaient à cette époque si communes qu’on n’avait même pas songé à arrêter cet homme. Aussitôt après le coup, il s’était réfugié dans un couvent où il sesavait à l’ abri de toute poursuite,
LES CONFIDENCES
— le droit d’asile existant encore dans les églises et les; monastères — puis, la rumeur passée, il était sorti tranquillement pour venir demander pardon à son adversaire, s’il était encore vivant. Nous assistions à cette scène étrange. Détail typique et bien caractéristique des mœurs des gens du peuple à cette époque : le moribond voulait bien, sur les instances d’un prêtre, 'pardonner à Raphaël (c’était le nom de son rival), mais dans le cas où il mourrait seulement. «Si j’en reviens, ajoutait-il, etses yeuxéteints s’allumèrent un instant, si j’en reviens, jamais ! » Ce fut le seul drame que j’aie vu de mes yeux à Rome.
Je vous ai dit que je payais à la comtesse un loyer et une pension des plus minimes et, malgré le bon marché des vivres dans la Rome de ce temps, je sentais bien que je ne pouvais être qu’une chargepour ces pauvres gens; j’en étais mal à l’aise et j’en souffrais. Je pus pendant trois mois acquitter la note de mon loyer et de ma nourriture, aidé que je fus par la vente d’une copie de Madone que le comte m’avait fait acheter par un de ses amis ; et puis ce fut tout. Me sentant à bout de ressources je vendis ma garderobe aux juifs du Ghetto, qui existait encore à cette époque, non plus barricadé et fermé le soir comme autrefois, mais ouvert et laissant la circulation libre à ses habitants même la nuit. Une ordonnance de Pie IX avait affranchi les Israélites
D’UN PANORAMTSTE
de cette servitude et leur avait accordé la faculté d’habiter où ils voulaient, à la condition toutefois d’occuper une maison entière. Les plus riches avaient profité de cette latitude, mais tous “les autres restaient forcés de vivre dans leur infect quartier, qui pouvait, en plein dix-neuvième siècle, donner l’idée parfaite d’une cour des miracles au treizième. C’était immonde et tout à fait repoussant. Les Romains y pénétraient rarement, retenus non pas par la crainte, mais par le dégoût. Quand je mis les pieds dans ce cloaque, suivi d’un commissionnaire qui portait ma malle, je fus entouré de types sordides qui se disputèrent l’achat de mes nippes avec des cris assourdissants et des contorsions démoniaques. J’en avisai un vieux qui avait l’air assez vénérable et me parut plus persuasif que les autres ; je lui fis un signe et je le suivis dans son chenil. Il m’offrit, naturellement, en échange de ma défroque une somme dérisoire que j’acceptai sans discuter, malgré les efforts de mon commissionnaire, qui me tirait de côté et m’arracha presque le coude de mon paletot, pour m’empècher de traiter. L’Hébreu me paya en gros sous que l’on appelait baïocchi qui devaient peser au moins le poids de quatre de nos pièces de dix centimes actuelles.
Pendant que je faisais marché avec mon Israélite, j’avais été fortement distrait par un spectacle inattendu et merveilleux : dans le fond
LES CONFIDENCES
de ce bouge, éclairé par la porte et une toute petite fenêtre, était accroupie comme une idole indienne une jeune femme d’une splendide beauté ; je n’ai jamais vu rien de pareil. Il paraît, comme me le dit ensuite mon commissionnaire, que c’était la fille de ce vieux grigou. Je quittai le Ghetto emportant tout mon cui vre et je rentrai chez moi. Je tins bon pendant une quinzaine encore, attendant toujours le retour de Sellier ; mais au bout de ce temps, désespéré et n’ayant plus d’argent pourpayer mon loyer et ma nourriture et, d’autre part, n’osant avouer la vérité à mes hôtes, je leur laissai une lettre explicative et je quittai le logis, ayant à peine quelques sous en poche.
Si les pauvres gens avaient pu se douter de l’état exact de ma situation, ils m’auraient certainement retenu de vive force ; mais je leur avais toujours dissimulé avec soin ce que je n’aurais pas hésité à avouer à mon compatriote Sellier. Celui-ci, me dit-on à la Villa, était attendu de jour en jour. C’était ma dernière planche de salut. J’errai dans Rome plusieurs jours, couchant avec les vagabonds sur les marches du temple de la Paix, au Campo Vaccino ; j’avais dépensé jusqu’à mon dernier sou ; durant quarante-huit heures je demeurai sans prendro aucune nourriture. Enfin, n’en pouvant plus, je me présentai une dernière fois à la Villa ; là, ayant constaté que mon ami n’était pas
D’UN PANORAMISTE
encore arrivé, je pris une résolution subite.
Mais voici tout d’abord un détail peu important en soi., mais qui en donnant une idée de certaines particularités démon caractère expliquera le sens de la conduite que je crus devoir tenir en cette lamentable occurrence... En me rendant ce matin-là à l’Académie j’avais rencontré Bizet le musicien, qui m’avait offert une tasse de café au lait, proposition que je m’étais empressé de refuser, tremblant qu’il pût soupçonner ma détresse; bien plus, la veille au soir j’avais été invité par un sous-officier français à dîner à la cantine de la caserne de V Ave Maria en compagnie de ses camarades que je connaissais tous; j’avais également rejeté l’offre. Il me semblait que tout le monde lisait ma misère sur ma figure. Ça n’est donc qu’acculé par une nécessité implacable* que je pris mon élan et que, marchant sur toute espèce de fausse honte, croyant même user au fond d’une espèce de droit, je me rendis à l’hôtel du comte de Goyon que je ne connaissais aucunement. Je demandai à voir le général : je fus reçu immédiatement ; et, sans hésiter, je lui narrai toute mon histoire, sans omettre un seul détail. J’ai su depuis lors que j’avais produit sur lui une excellente impression... Il était père de famille et un brave homme; il s’émut à mon récit, et se levant brusquement :
«Mais vous devez crever de faim?» s’écria-t-il, et sans attendre de réponse, il appela un dornes-
LES CONFIDENCES
tique et me fit donner à manger. Inutile de vous dire que, malgré tous les efforts que je fis pour garder ma dignité, je dévorai avec un appétit de dogue, à la stupéfaction du laquais qui ne comprenait rien à la scène. Le général riait et était attendri à la fois. Quand ma fringale fut un peu calmée i
«Voyons, me dit-il, mon cher enfant, il s’agit de vous tirer de là; que comptez-vous faire? Je suis prêt à vous aider.
— Mon général, lui dis-je, je désire simplement être rapatrié ; faites-moi obtenir un passage sur le bateau qui fait le service de la Givita-Veccbia à Marseille, et je me charge du reste.
— Ebbien, continua t-il, présentez-vous à deux heures au Consulat ; tout sera prêt et on vous remettra le passage en question. Maintenant voici soixante francs qui vous aideront à faire la route jusqu’à Paris. Excusez-moi si je suis obligé de vous quitter ; je vous souhaite un bon voyage. »
Je le remerciai démon mieux. Il m’embrassa cordialement, me recommanda de rester travailleur et honnête homme, et je sortis plein de reconnaissance. J’ai correspondu plus tard avec lui. Il est mort depuis et m’a laissé le souvenir du plus beau type d’officier français que j’aie jamais rencontré, d’un modèle de distinction, de cœur etde sentiments chevaleresques. En sortant de chez le général de Goyon, je courus chez mes botes qui m’embrassèrent les larmes aux yeux et
D’UN PANORAMISTE
m’accablèrent de reproches. Le comte avait battu toute la ville pour me retrouver. On voulait me retenir à tout prix à Rome ; mais c’était bien fini; j’avais pris le pays en dégoût et je n’avais plus qu’une idée fixe : revoir la France, Paris et les miens.
J’embarquai le lendemain, sans avoir pu serrer la main de Sellier.