CHAPITRE IV
Après un voyage peu accidenté, j'arrivai à la gare de Lyon à quatre heures du matin. Je dansai de joie en face Mazas; j'avais retrouvé mon vieux Paris, la ville unique au monde ; j’avais envie d’embrasser les éteigneurs de becs de gaz, les maraîchers, les voyous, etc.
Je courus chez ma mère qui fut stupéfaite en m’apercevant; elle était loin de m’attendre ; mes lettres ne lui ayant jamais parlé que de mes réussites. Il ne s’agissait plus de courir les aventures; la pauvre femme n’avait pas vu sa situation s’améliorer et bien loin de pouvoir m’entretenir désormais, c’était moi maintenant qui devais lui venir en aide; ses ressources, réduites à une petite rente viagère, lui laissaient à peine de quoi subsister. Je pris mon courage à deux mains. Deux jours après j’étais attaché comme courtier en vins à la maison Finet et Matelin de Bercy. Et je battais le pavé de la capitale offrant ma marchandise sur échantillon. Quel métier ! et comme il m’a fallu du courage pour en vivre un temps. Je m’en tirai pourtant à peu près; mais j’en avais gros sur le cœur et je rongeais mon
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frein. Pendant cette période, qui dura peu heureusement, je continuais mes études le soir, ne lâchant pas l'espoir de vivre tôt ou tard de mon crayon ou de mon pinceau ; je fis à temps perdu quelques en-tête de musique et quelques illustrations ; mais j’étais encore trop inexpérimenté pour pouvoir gagner ma vie en dessinant, et je dus continuer à monter les escaliers et à tirer les sonnettes. Je ne pouvais m’habituer à être mal reçu ou même flanqué à la porte. Pendant mes courses je ûs laconnaissance du vieux romancier Paul de Kock : il habitait un petit logement près du théâtre de la porte Saint Martin, à l’entre-sol. J’allai le voir dans l’intention de lui faire mes offres de service. Je sonnai ; une petite soubrette très gentille vint m’ouvrir et m’introduisit près du vieil écrivain; je le trouvai assis près d’un feu/ les jambes emmaillotées dans des couvertures, l’air maussade et grognon; il avait la goutte. Aux premiers mots démon boniment il m’arrêta:
« Oui, je la connais, me dit-il, vous vendez de mauvais vins sur bons échantillons ; je me récriai : la maison Finet-Matelin était honnête ; je ne me prêterais jamais à une filouterie... etc. Allons, me dit-il, avec une bonhomie goguenarde, il ne doit pas y avoir longtemps que vous faites ce métier, et vous êtes sincère, j’en suis sûr; ne vous éreintez donc pas à vous justifier. Que gagnez-vous là dedans, continua-t-il? Je lui expliquai que j’avaisunecommission surlaventeetque
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je pouvais en vivre assez largement; mais aussi que j’étais peintre et que je prétendais en même temps terminer mes études. « Ah! nous y voilà, lit-il, je me doutais que vous étiez un courtier d’occasion. » Nous causâmes; il était bavard et je l’étais aussi. Pourriez-vous me faire des croquis, me dit-il tout à coup? je ne suis pas content de mes illustrations et, si vous faites mon affaire, nous pourrons peut-être nous entendre. Je le quittai ravi et plein de beaux rêves. Je continuai le courtage durant quelque temps. L’affaire Paul de Kock n’ayant pas eu de suite, ce fut une histoire dramatico-comiquequi mit fin âmes exploits dans les liquides. Un jour, je m’en rappellerai longtemps, je montais au premier étage de la rue de la Perle n°l, chez un cordonnier alsacien auquel j’avais vendu une pièce d’abondance; j’allais lui demander des nouvelles de la livraison et tâcher d’apprivoiser en même temps une autre commande. Le cordonnier était assis derrière une sorte de comptoir; il avait des cheveux gris en désordre, hérissés ou plutôt tortillés comme des flammes et ressemblait à un personnage d’Hoffmann ou plutôt d’Edgard Poe. Il me regarda avec des petits yeux perçants et, avant que j’eusse ouvert la bouche.il m’apostropha en ces termes : Ah ! vous voilà, espèce de filou ! avec un accent à la Mennor. Je n’en entendis pas davantage, et sans parlementer, je lui octroyai par-dessus son comptoir un coup de poing en pleine physionomie.
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L'Alsacien était solide et rageur : franchissant l'obstacle qui nous séparait, il me poussa violemment sur le palier, par la porte restée ouverte derrière moi ; là se passa une scène de pugilat où bon nombre de horions furent échangés entro nous avec le même cœur. Des voisins intervinrent et arrêtèrent le combat. Je dégringolai les escaliers sans demander mon reste et quittai la maison exaspéré et dégoûté à jamais de la profession de courtier.
Je m'en revenais tristement par la rue Saint- Antoine, songeant à me trouver quelque autre moyen d’existence, quand jerencontrai un peintre verrier nommé Martin Quesnoux, garçon de grand talent, auquel je confiai mes déboires.
« Mais, me dit-il, lâchez-moi ça, j'ai à vous proposer quelque chose qui fera mieux votre affaire :un fabricant de vitraux de Beauvais m’a fait demander si je pouvais lui procurer un dessinateur de cartons ; je compte qu’avec votre habileté vous devez réussir là dedans du premier coup. » Je le remerciai avec enthousiasme et le soir même je partis pour Beauvais, où d’emblée je fus admis dans la maison de M. Lévèque et où je commençai à gagner assez largement ma vie, avec un métier a peu près de mon goût. Je pus même dès ce jourven.ir efficacement en aide à ma mère, qui avait à peine le nécessaire.
Beauvais marque une étape importante dans
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mon existence; c'est dans cette ville que je fis la rencontrede celle qui devait être la compagne de ma bonne et de ma mauvaise fortune.
Pauline était presque une enfant, seize ans à peine, petite, brune, d’unephysionomie agréable ; économe et laborieuse, mais voyant les choses un peu en triste ; elle était pauvre comme moi, et je ne dus pas, surtout dans les commencements, lui rendre l’existence très heureuse. En général, il faut dire que la femme n’est pas faite pour la lutte ; et dans certaines professions l’homme ne devrait pas se marier avant d’être sûr de pouvoir assurer à sa compagne le repos et la tranquillité d’esprit. Je vous dirai en passant que je ne compte comme femmes (je parle de celles qu’on épouse) que les femmes d’intérieur ; les autres peuvent être charmantes, amusantes, drôles, avoir du génie si vous voulez, mais ne sont pas faites pour le mariage. D’autre part, la femme d’intérieur ne saurait se plier à une existence tourmentée et fiévreuse ; elle est toujours un peu bourgeoise par tempérament ; et au point de vue étroitement positif elle a peut-être raison.
Mais ne remuons pas ces idées quasi-philosophiques ; elles nous entraîneraient trop loin et nous pousseraient à chercher la solution de certains problèmes que personnen’a encore résolus et qu’on ne résoudra jamais. Qu’il vous suffise de savoir que j’aimai ma chère Pauline, et que
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de son côté, je pense, elle a toujours eu de l’affection pour moi. Je n’en demande pas davantage et je lui pardonne bien volontiers ce qu’il m’a plu de considérer comme ses travers ; et je suppose qu’elle doit faire de même pour les miens.
Je demeurai environ une année à Beauvais, apprenant mon métier de verrier, mais m’encroûtant un peu dans cet art, forcément industriel à notre époque, parce qu’il est traité industriellement, et a le plus souvent comme directeurs des gens absolument incompétents en la matière. Je dirai plus tard et en son temps mon opinion tout entière sur cette branche d’art que j’ai pu étudier à fond et dans laquelle les Jean Cousin et autres artistes delà Renaissance nous ont légué de si grands chefs-d’œuvre.
Après un an de séjour à Beauvais, je rentrai à Paris et me mis en relations avec un peintre sur verre qui, celui-là, par instinct et par goût, était un artiste, quoiqu’il ne pratiquât que peu par luimême; je veux parler de M. Eugène Oudinot, qui avait une grande maison de vitraux rue Campagne-Première. Non seulement je fus chez lui traité en artiste et largement rétribué, mais j’eus une indépendance complète et j’y trouvai la possibilité de poursuivre ma carrière de peintre; je trouvai chez Oudinot, qui m’aimait beaucoup, une chose inappréciable : je pus, grâce à lui, tout en vivant dans un milieu semi-ouvrier, entrer en
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relations avec un monde intellectuellement plus élevé. Je rencontrai là M. Steinheil, le premier artiste verrier de l’époque, le restaurateur des vitraux de la Sainte-Chapelle; je l’aidai dans ce travail, et exécutai complètement sous sa direction deux verrières qu’on peut voir dans la nouvelle tour de Saint-Germain-l’Auxerrois : la « Résurrection de Lazare » et le « Repas du mauvais riche ». Ces deux verrières passent pour les deux morceaux les plus complets qu’on ait produits depuis la Renaissance. Les cartons et l’exécution furent entièrement de ma main; je n’ai reçu de MM. Steinheil et Oudinot que des conseils excellents, mais absolument verbaux. Quantité de verrières à Paris et ailleurs furent dessinées et peintes par moi pour tous les peintres verriers en nom; entre autres encore, toutes les compositions de Notre-Dame d’Auray en Bretagne sont miennes. M. Steinheil était le beau-frère de Meissonnier, avec lequel il avait passé toute sa jeunesse ; il me présenta un jour à ce maître du genre microscopique. J’avais mis en train, dans un atelier que M. Steinheil m’avait obligeamment prêté, une gigantesque composition représentant les Huns et le char de Mérovée; je m’escrimais devant cette composition sans doute un peu jeune, quand M. Steinheil entra accompagné de son beau-frère. Celuici regarda longtemps mon œuvre avec un sourire légèrement moqueur qu’il avaittoujours; puis
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il inclina légèrement la tête et se retira en adressant ces paroles à Steinheil : « C’est égal, ils ont plus de toupet -que nous. » Ça n’était pas tout à fait encourageant. Du reste, Meissonnier était assez dur pour des peintres autrement autorisés que moi, et mon amour-propre de débutant ne pouvait être froissé par sa réflexion ; je ne fus pas désarçonné pour si peu. C’est vers cette époque environ que j’entrai en relation avec Yvon, le peintre des gloires du second Empire. Je m’étais emballé à propos de sa retraite de Russie, aujourd’hui au musée de Versailles, cette page magistrale qui non seulement n’a pas perdu, mais qui gagnera toujours et restera digne des Gros et de Géricault. Peu comprise en ce temps de petitiers , elle demeurera quand même, robuste et puissante, à moins que les mirmidonsde la génération actuelle n’aient la fantaisie, comme cela s’est déjà vu, de la faire disparaître pour la remplacer par un de leurs produits anémiques et plâtreux. En ce temps de médiocrités syndiquées on peut s’attendre à tout. Non seulement le peintre Yvon mon maître fut un grand peintre, mais aussi un esprit de la plus large envergure, un homme, un mâle dans toute l’acception du terme. Les leçons qu’il me donna, en dehors du côté art, resteront fortement gravées dans mon cerveau et pourront me servir de guide dans la seconde période de mon existence où je vais tenter, si lafatalité ne s’enmèle,dedéroulermavie
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plus méthodiquement et sans jeter mes forces à tous les vents. La vie, me répétait cet honnête homme, est surtout un composé de devoirs; nous ne devons jamais lâcher la hride à la fantaisie ou à l'imagination. M. Yvon avait non seulement pour moi une grande affection, mais il m'a toujours fait l’honneur, malgré mes irrégularités et mes frasques de jeunesse, de me témoigner la plus grande estime. J’en suis d’autant plus fier qu’il professait pour les hommes en général un certain mépris ou, tout au moins, avait-il pour l’espèce humaine des jugements durs. C'est même cette rudesse qui lui aliéna beaucoup de confrères. Il ne savait pas dissimuler la vérité. Physiquement et moralement c'est le plus beau type d’homme que j'aie rencontré. Dans les derniers moments de sa vie, quand il sentait ses forces l’abandonner, il ressemblait à un vieux lion qui s’éteint : pas une plainte, pas un murmure.
Et dire que cet homme n’a pas de statue; dire qu’il ne fut jamais de l’Institut, lui, dont la seule faiblesse était de considérer ça comme un honneur. Ça n’est, après tout, qu’une preuve montrant une fois de plus que la vraie grandeur effraie les jaloux et les esprits mesquins.
Quand j’allai me proposer à M. Yvon pour travailler dans son atelier, il quittait une maison qu’il habitait à Auteuil, pour emménager dans l’hôtel qu’il occupa toujours depuis, rue de la
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Tour, à Passy. Le jour où j’étais allé me proposer à lui comme élève — j’avais à cette époque vingt-cinq ans, — j’avais apporté, roulée sous mon bras, une toile représentant en grand une charge de cavalerie quelconque que je destinais au salon : il me fit dérouler la toile sur le parquet.
Il y a là dedans, me dit-il, des choses complètement inutiles à l’intérêt : il n’y a pas de raison pour que vous n’ayez pas poussé votre composition indéfiniment à droite et à gauche. Vous allez vous-en assurer... Prenez un rasoir dans ce meuble. J’obéis.
Maintenant, coupez-moi environ un mètre cinquante par ici. Très bien! Faites la même opération de l’autre côté. Parfait! Comme vous pouvez voir vous-même, ça a beaucoup gagné. A présent voulez-vous mon opinion complète?
— Je ne suis venu que pour cela, répondis-je un peu interloqué, mais sans broncher toutefois.
— Eh bien alors, cher ami, roulez-moi le morceau qui reste et mettez-le dans l’armoire qui est au fond de l’atelier.
Je fis ce qu’il me disait.
— Ainsi, Monsieur, lui dis-je en revenant vers lui, il n’y avait rien d’intéressant dans ce travail qui m’a coûté tant de peine.
— Si fait, me dit-il, il y a de l’audace.
*— C’est peu, repris-je.
— Pardon, ajouta-t-il, c’est tout. Vous m’allez
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parfaitement, et je vous prends avec moi dans mon atelier. Venez demain matin.
Voilà quelle fut ma première entrevue avec Yvon. J’avais à cette époque à peu près vingtcinq ans, et j’étonnais mon maître par une activité et un côté vivant qu’il comparait aux mouvements d’un poulain échappé. Je ne pouvais lui donner que mes matinées; car durant les aprèsmidi j’allais à mes vitraux. M. Yvon, comme vous avez pu voir, était très autoritaire ; et le stoïcisme dont j’avais fait preuve dans notre première rencontre lui avait d’emblée donné pour moi une vraie sympathie, car, il me l’a souvent raconté, je lui avais dès l’abord fait l’effet d’un garçon pas mal déterminé et peu facile à guider.
Il éprouva probablement la satisfaction du dompteur qui par son ascendant mate un animal sauvage. Ça n’alla pas toujours aussi facilement et plusieurs fois mon maître se heurta à des résistances qui tendirent nos relations, au point de nous séparer un temps ; mais je suis toujours revenu à lui, et il m’a toujours accueilli avec la même figure bienveillante et la môme bonne volonté.
C’est pendant une de ces fugues, qui dura plusieurs mois, que jeperdis ma mère. Ce douleureux accident, joint à plusieurs autres événements malheureux, firentde cette période de ma vie un véritable enfer. J’ose à peine après des années écoulées, l’envisager de sang-froid. Pourtant je
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ne m’abattis pas et, les dures épreuves passées, je repris la lutte pour la vie; un peu meurtri, comme un homme qui aurait subi la question, mais pas disloqué : je crois vous avoir dit que j’avais une carcasse de fer. J’eus vers cette époque un duel avec un artiste connu, duel que je ne raconterai pas parce que toutes les circonstances qui entourèrent ce petit épisode furent, comme cela arrive le plus souvent, parfaitement grotesques. Le duel, à moins qu’on y tue son adversaire, est un sport ridicule, une de ces blagues qu’on devrait cacher soigneusement. J’ai assisté avant et depuis cette affaire à d’autres rencontres et mon opinion là dessus n’a pas varié. Si j’ai jamais la faiblesse de retourner sur le terrain (on ne peut jurer de rien), je désire avant tout que la chose reste secrète. Ma théorie là dessus a peut-être un inconvénient, c’est qu’elle peut faire le bonheur des couards et embêter les vaniteux; aussi je ne tiens en aucune façon à l’imposer.
J’ai eu dans ma vie une marotte qui m’a coûté très cher, marotte qui a consisté à prendre part aux luttes politiques qui désolent périodiquement notre beau pays et en font un champ de bataille perpétuel, où les citoyens se rencontrent, s’injurient, se maltraitent et quelquefois se tuent. A moins d’être chevalier errant de profession, comme Rochefort; condottière commme Cassagnac; aventurier, comme Constans, ou général, comme Boulanger, je ne vois pas bien à l’heure qu’il
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est ce qu'on peut aller faire dans ces bagarres, où Ton n'attrape que des coups et des injures, même de ceux dont on croit défendre les intérêts ; où la victoire et le triomphe échoient généralement aux plus coquins ou aux plus nuis; à ceux qui étranglent tout le monde, ou à ceux dont la fausse humilité ne paraît gêner personne; aux bandits ou aux tartufes. Quel fumier que cette politique 1 et comme je la hais, après l’avoir fréquentée, comme on fréquenterait une prostituée. La première incursion que je fis sur ce terrain date de la grande Exposition de 67, et c’est à propos de cette exposition même que je m’embarquai dans cette galère en combattant volontaire et désintéressé. Je rêvai de tout rénover, de supprimer l’injustice et réparer les torts; et je crus, — parole d’honneur, — à la possibilité d’un retour à l’âge d’or; je m’attelai, bête microscopique, à la destruction d’un monstre gros comme le léviathan. J’avais prisdelanotoriété, comme peintre verrier, et je puis dire sans exagération que j’étais, en dehors naturellement des patrons ou directeurs des maisons de vitraux, considéré par mes compagnons comme le premier d’entre eux : à preuve c’est qu’ils me désignèrent comme délégué devant les représenter à la grande Exposition de 1867 auprès de la commission présidée par M. Devinck, lequel avait été chargé par l'empereur Napoléon 111 de réunir en un vaste ouvrage l’historique de toutes les grandes industries. Pour remplir ce
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but, M. Devinck s’était adressé aux grandes corporations; et chez nous, c’est moi qu’on avait désigné à l’unanimité pour faire un rapport sur l’art du verrier. Ce rapport eut un grand succès auprès de la commission: M. Devinck me fît appeler au Champ de-Mars et me félicita chaleureusement.
« Mais, vous êtes lettré, me dit-il, et votre rapport est un petit chef-d’œuvre. En voici d’autres très intéressants, mais moins réussis. » On avait craint que ces rapports d’ouvriers ne fussent enfantins ou par trop incorrects. M. Devinck le chocolatier était un peu naïf. « Je n’ai qu’un reproche à vous faire, continua-t-il : il y a dans ce rapport, parfait pour le côté historique et technique, des vérités trop dures à l’endroit de vos patrons et du jury officiel; retranchez ces brutalités inutiles et vous serez content de moi ; l’empereur m’a promis cinq croix pour les délégués ouvriers et je vous avertis d’avance que vous serez le premier désigné sur ma liste ».
Je le remerciai, mais je regimbai ; et, dans une grande assemblée générale, j’appelai toutes les autres corporations à la révolte. Si le mouvement avait été lancé plus tôt, c’était presque une petite révolution qui s’accomplissait dans l’industrie. Voici ce qui s’était passé chez les verriers grâce à ma seule initiative. Après examen de la composition du jury officiel qu’on nous avait donné, nous proclamâmes hautement par
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voie de Presse l’incompétence de ce Jury; nous annulâmes par avance ses décisions et nous élûmes parmi nous, gens du métier, un jury qui en réalité était plus sérieux; je fus désigné comme président, et ce jury, en somme légitime, entra en fonctions séance tenante, fit son rapport et donna plusieurs médailles d’honneur qui furent et resteront plus appréciées que toutes les récompenses officielles . C’étaient les artistes et non les patrons que nous récompensions. Le brevet et la médaille portaient cette mention: hommage de la corporation des verriers de Paris à M. A,., ou B..., leur collègue et leur camarade. Je reçus des délégués de l’Académie de Berlin, de Londres, de Paris, etc. Si ce mouvement tenté et réussi chez nous avait été imité par toutes les corporations, c’eût été à l’Exposition universelle de 1867 un véritable coup d’état; malheureusement notre décision, soumise trop tard à l’assemblée générale des délégués, fut seulement appliquée chez nous.
Ce triomphe partiel me coûta cher. C’est de ce jour que date ma première mauvaise note en haut lieu. Les patrons verriers, que j’avais si fort malmenés, me coupèrent les vivres. Ma signature seule figurait comme délégué et comme président au bas du rapport et sur les brevets ; tous mes confrères du jury avaient décliné le dangereux honneur do signer leurs décisions. Je ne me relevai pas du cou p ; et je dus à peu près aban-
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donner les vitraux. J’avais pourtant combattu pour le bon droit et la justice. Personne ne vint à mon secours; pas une voix ne s’éleva pour me défendre. Je me trompe: plus tard j’eus encore l’occasion de faire quelques travaux pour un patron, M. L. Gseil, qui, lui, était un artiste de talent, pratiquant lui-même, et par conséquent moins atteint que ses confrères par mon rapport et les décisions qui en découlèrent. Néanmoins c’était fini et je dus à peu près dire adieu à cet art du verrier pourlequel j’ai conservé une grande tendresse et qui n’est pas prêt de se relever, étant donnés la routine et le côté commercial qui l’enserrent. Je donnerais beaucoup pour être chargé de l’exécution d’un grand travail en ce genre avec les moyens et la liberté d’action. Malheureusement nous ne sommes plus à une époque où les belles et grandes idées en art peuvent se réaliser. Tout est tourné au commerce et à l’industrie. Les Dieux s'eu vont.
Malgré la bonne volonté de M. Gseil, je dus renoncer et dire adieu aux vitraux, Pourtant je me souviens d’un carton de Sainte Thérèse, exécuté par moi dans une masure de Bobigny, où nous étions campés au commencement du siège. J’allai même en uniforme porter ce dessin chez M. Gseil.
Après ma malheureuse expédition de 1867, je rentrai chez M. Yvon, qui me donna d’excellents et sages avis, que je ne suivis pas naturel-
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lement, étant donné que l’expérience que nous offrent les autres ne nous sert jamais à rien. Je vécus pendant deux ans surtout de décorations murales, de portraits et un peu de tableaux. Le travail le plus important que j’eus à exécuter à cette époque fut la décoration du Cirque de Reims. Je l’avais faite àpeu près pour rien, dans le but d’avoir celle du théâtre ; mais ce travail me fut ravi assez sournoisement par un décorateur nommé Bin, plus tard maire de Montmartre et boulangiste par intérêt.
J’assistai aux dernières bagarres montées contre le régime de celui qu’on a appelé le tyran Napoléon III. Hélas ! depuis, nous en avons vu bien d’autres ; mais ne faisons pas de politique ; je reçus même quelques horions en compagnie du farouche Vallès, de Lançon etc., dans les derniers jours de l’Empire.
Puisque j’ai nommé Lançon, je profite de l’occasion pour en dire quelques mots, avant d’arriver à une série d’événements graves ou tragiques. Le peintre animalier Lançon était un artiste de grande valeur (tout le monde connaît ses eaux-fortes originales si puissantes) ; il était malheureusement féru de politique, et avait pris part positivement à la Commune. Il est mort d’avoir échoué au Conseil municipal. Il avait également une plus innocente toquade, celle de la force physique. En outre, il adorait les animaux qu’il dessinait de main de maître. Il m’em-
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menait souvent au Jardin des plantes et dans les ménageries dont il connaissait tous les patrons ; ni Bidel ni Pezon n’avaient de secrets pour lui. Un jour, ou plutôt un soir, nous nous arrêtâmes à la foire de Montrouge devant une baraque où l’on montrait un ours lutteur ; le barnum promettait une prime à l’amateur qui se chargerait de renverser la bête. Lançon se proposa et j’assistai dans l’intérieur de la baraque à une scène comico-tragique que je n’oublierai pas. L’ours était muselé et avait dans le nez un anneau où s’attachait une corde que le maître tenait toujours à la main afin de maîtriser l’animal en cas de révolte. Les deux adversaires s’empoignèrent, et Lançon tenta vainement de décaler la bête, dont la peau, qu’il serrait à pleines mains par les poils, tournait comme un manchon et déjouait tous les efforts.
Lançon s’avisa d’un truc et procéda par secousses d’avant en arrière ; l’ours, surpris, perdit un instant l’équilibre, et les deux champions roulèrent ensemble, sur l’arène, renversant une table sur laquelle étaient posées deux chandelles qui éclairaient la scène ; il y eut un instant de tumulte dans l’obscurité; la corde de l’anneau avait échappé au patron et pendant qu’on cherchait des allumettes : Dépêchez-vous, hurlait Lançon ; j’étouffe ! et la bête de gronder. Cela cessait d’être comique. Heureusement, la lumière se fit, la corde fut ressaisie.
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Lançon, débarrassé, se releva hérissé et abruti en s’écriant. « Nom de Dieu, que cette bête là pue de la gueule 1 »
Une autre fois, il paria avec un sculpteur nommé Julien qu’il descendrait dans la fosse aux ours. Il s’était préalablement entendu avec Bocquet, le gardien du Jardin des plantes. Celui-ci devait au matin le prendre avec lui pour rouler la brouette aux viandes, quand il irait faire la distribution et balayer la cour des animaux. Bocquet avait affirmé que dans ces conditions Lançon ne courrait aucun danger. Au jour dit, j’assistai avec Julien à l’épreuve, appuyés tous deux sur la balustrade en fer qui domine la cour. La grille qui ferme l’entrée de la fosse fut soulevée à l’aide de son treuil et nous vîmes Lançon coiffé d’une casquette, vêtu d’une blouse et d’un tablier, entrer dans la fosse poussant devant lui la brouette chargée. Les deux ours attendaient leur pitance en reniflant. Lançon hlanc comme un linge, entra suivi de üocquet qui écarta les ours à coups de balai. J’étais mal à l’aise pour mon pauvre camarade, d’autant plus qu’un des ours se mit à le suivre systématiquement, lui soufflant bruyamment plus basque le bas du dos. Ce nouveau venu semblait intriguer l’animal ; pendant ce temps Julien se tordait. « Dis donc, Lançon ? »clamait-il. Le pauvre ami ne répondait pas.
« Dis donc, Lançon! insistait Julien, te rap-
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peües-tu le dernier que nous avons été voir guillotiner ?... eh bien ! il avait une tète comme toi ».
Lançon ne soufflait toujours pas. Quand enfin la séance fut terminée, nous pûmes tranquillement nous moquer de notre ami et de sa tête. Décidément, Lançon avait Tours malheureux. Il se vengea du reste peu après de nos quolibets et ce fut moi qui pavai les frais de sa revanche. Il me proposa malicieusement d’aller un jour visiter, à Thippodrome, la ménagerie d’un dompteur connu qu’il avait élevé à la hauteur d’un ami. Il me vanta particulièrement un singe ou plutôt une guenon extraordinaire, qui à elle seule valait le dérangement. Empêché de partir en même temps que lui, nous nous donnâmes rendez-vous pour l’après-dîner et quand j’arrivai là-bas je le trouvai dans une grande galerie avec plusieurs copains et le dompteur, faisant demi-cercle autour d’un tonneau échancré par le haut ; de l’échancrure émergeait une tête de singe tout à fait formidable. La bête était accroupie au fond du tonneau; elle devait debout mesurer au moins 1 m. 60. Elle était hideuse, mais n’avait pas l’air méchant. Je m’approchai d’elle et tirai doucement une espèce de couverture qui lui cachait le corps. Elle me regarda avec curiosité, en ramenant pudiquement la couverture. Nous nous entretînmes un instant de cette jolie personne et Lançon, qui
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était très gaulois, se livra à des plaisanteries et à des suppositions de fort mauvais goût à propos de moi et de la guenon. S'interrompant tout d’un coup, il s’écria: « Tu es fort, n’est-ce pas, toi ? eh bien ! je te parie que tu ne parviens pas à soulever cette bête-là ? Je viens d’essayer vainement et je n’ai pas pu en venir à bout. — Allons donc î repris-je, piqué ».
«Il n’y a pas de danger? hs-je en me tournant du côté du patron. — Absolument aucun, répondit celui-ci ; elle est douce comme un agneau. »
J’écartai la couverture et passant mes bras sous les aiselles de la jeune personne qui me laissa faire tranquillement, je parvins avec peu d’efforts à la mettre debout. Sors-la du tonneau, me dit Lançon, c’est là le difficile. J’attirai la guenon à moi et la sortis de son logis, sans grande difficulté ; je dois dire qu’elle y avait mis une certaine complaisance. « Oh 1 s’écria Lançon, ça n’est pas de jeu, elle s’y prête ; tu es à son goût: elle te gobe. — Oui, oui, s’écrièrent-ils tous en chœur : elle le gobe ; ça se voit. » Je voulais m’en tenir à ce succès et j’essayai de replacer la bête dans sa boîte; mais je rencontrai de sa part une résistance sérieuse ; elle ne voulait plus me lâcher, ses mains étaient passées autour de mon cou et quand je voulus la soulever elle m’empoigna avec ses pieds par le bas des jambes; j’essayai de la secouer; mais ce fut elle qui me secoua à son tour et sa face violette
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se mit à grimacer, me montrant des crocs formidables ; j’étais à deux pouces de cette horrible face. J’entendais tout le monde rire et j’étais furieux. « Je vais l’étrangler, m’écriai-je avec colère ; — C’est inutile, dit doucement le patron, vous n’y arriveriez pas ; cmbrassez-la plutôt sur le museau et elle vous lâchera d’elle-même. » Après des hésitations j’allongeai les lèvres et je baisai l’affreux museau. La bête ôta tranquillement ses pattes et réintégra lestement son domicile. Elle était dressée à cet exercice. Je me retournai exaspéré. Le patron avait disparu et j’aperçus Lançon qui fuyait à toutes jambes vers le fond de la galerie, où je faillis l’atteindre ; mais il ouvrit une porte qu’il eut le temps de fermer et verrouiller. On parlementa quelque temps et il ne sortit que quand il comprit que j’étais complètement calmé.
En somme, il avait pris une revanche légitime et désormais je ne lui parlai plus des ours.