CHAPITRE Y
La guerre était déclarée ; et la glorieuse défaite de Wissembourg était venue jeter le trouble et l'effroi dans Paris. Je crus que la France allait, dans un élan formidable, pulvériser scs envahisseurs et je pensai de bonne foi que pas un Allemand ne repasserait le Rhin. Hélas ! un vent d’avachissement avait soufflé sur la vieille terre des Gaulois; et la défense, héroïque sur certains points, fut le plus souvent paralysée par le scepticisme, l’égoïsme et la lâcheté d’un grand nombre. Bien plus on se moqua presque de ceux qui, sans y être obligés, prirent part à la défense du grand foyer. Quelle douloureuse époque! Pendant que les uns tombaient sous les balles de l’ennemi, ou faisaient pour arrêter les envahisseurs des efforts désespérés, d’autres, fuyards ou déserteurs, s’empressaient de déguerpir chez nos voisins, surpris de rencontrer en bandes si nombreuses les fils de ceux qui avaientfait trembler l’Europe. Parmi les Français qui jetaient comme à plaisir le désordre et la démoralisation dans nos rangs, on rencontrait des hommes de valeur, des intelligences, des gens ayant réussi
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(le toutes manières et devant tout à la patrie française. Quel fut le châtiment de ces misérables, dont le nom eût dû être à jamais flétri ? Aucun. Ils rentrèrent la tête haute, regardant d’un air narquois les imbéciles estropiés qui avaient couru à la bataille, recueillant plus tard, comme si de rien n’était, des lauriers et des insignes d’honneur qu’ils étalent cyniquement sur leurs poitrines de couards. J’étais libre de tout service militaire ; mais je serais mort de honte si j’avais dû assister paisible à la lutte formidable qui était engagée. Après avoir vainement essayé de me faire admettre dans la garde nationale, j’allai pour m’enrôler à tout hasard derrière le . théâtre des Italiens, où se recrutait, sous la direction de MM. Lafond et Mocquart, deux anciens officiers de l’armée impériale, un bataillon qui paya généreusement son tribut à la patrie française (beaucoup sont morts des pauvres Lafond- Mocquart). Il y avait là quantité de vieux troupiers, des africains et de tout jeunes gens; tout cela manœuvrant à qui mieux mieux, pivotant, faisant des conversions et autres mouvements auxquels je ne comprenais rien. On nous avait dirigés tous vers la rue Turbigo, à l’École municipale, pour régulariser notre enrôlement ; jusque-là nous avions, sans plus de formalités, donné nos noms et qualités; il nous restait à signer l’engagement. Dans les rues où nous marchions avec fierté, la foule, étonnée de la le-
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nue militaire de ces nouvelles recrues, nous applaudissait.
Je fus particulièrement frappé de l'aspect de mes nouveaux camarades ; presque tous portaient la blouse, il se trouvait parmi eux fort peu de gens dits comme il faut;, on n'y rencontrait pas de bourgeois (gens qui ne marchent guère que quand ils sont forcés); à part quelques ivrognes, la grande majorité se composait de gens à la physionomie brave et énergique. Je me dis après tout que c'étaient des patriotes et je les trouvai beaux. Je cheminais entre un saltimbanque et un terrassier, deux anciens soldats. Le peu de mots échangés en route n’était pas encourageant : « Quèquetu fais, toi, t’as l'air rupin ? — Je suis peintre. — Ah ! t’es'peintre 1 C'est un sale fourbit et j’aime encore mieux ma pioche. — Mais pas peintre en bâtiment, interrompit mon camarade de droite ; c’est un artisse, j’vois ça à sa tête ; y ressemble à Jésus-Christ ; iz ont tous des barbes comme ça. Etsetournant vers moi: — Moi aussi j’suis artisse dans mon genre... etc. » Je vous laisse à deviner le reste. Ça n’était pas absolument drôle ; et la gloire se présentait à moi sous un aspect assez minable. Mais bah ! j’aurais marché avec le diable ; mes camarades comme moi nous ne demandions qu’une chose : voir l’ennemi. Pour résumer la vérité, on peut dire qu’il y a eu des bonnes volontés. S’il s’est trouvé en France quelques traîtres et quelques
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lâches, nous avons bien réparé ces hontes ; et si tout fut perdu, du moins l’honneur fut sauf.
Arrivés dans la cour de l’école Turgot, on rompit les rangs et on attendit l’appel nominal pour aller signer l’engagement. Pendant que j’examinais autour de moi, appuyé contre la grille, un monsieur d’un certain âge, décoré, ayant l’allure d’un officier, s’approcha le chapeau àlamain : «(Monsieur, me dit-il, vous allez signer un engagement pour la guerre? » Sur ma réponse affirmative, il continua: «Nous organisons en ce moment aux Ternes un bataillon de volontaires que nous recrutons soigneusement ; nous ne voulons chez nous que des gens convenables et au moins à peu près bien élevés. Si vous désirez être des nôtres, veuillez m’accompagner un instant et je vous donnerai toutes les explications désirables, vous n’ètes pas ici dans votre milieu et en somme c’estquelque chose que de vivre avec ses pareils.» Jen’avaispas de raisonpour repousser cette offre, et je suivis mon nouvel enrôleur. Il me conduisit aux Ternes, rue Demours, où déjà un certain nombre de gens, d’aspect moins sauvage que mes premiers compagnons, signaient des engagements pour la durée de la guerre. On devait autant que possible fournir son uniforme et s’équiper à ses frais, ce qui écartait une catégorie de besoigneux et de gens sans aveu. Ces conditions une fois remplies, j’appartins au bataillon dit « des francs-tireurs des Ternes, ou
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francs-tireurs à la branche de houx, »qui se distingua pendant le siège de Paris.
Me voici donc enrôlé. Le jour où j’endossai pour la première fois mon uniforme de franctireur, je sortais par la porte Maillot, assez fier, je l’avoue, de la tenue que je portais, quand j’aperçus toutà coup mon ami JulesC..., dessinateur bien connu, en compagnie de Mr G..., le premier mari de la deuxième femme de Jules. Ils étaient en train de fréter un fiacre et se disposaient à filer sur Londres. La frousse commençait à se répandre dans la capitale. Mr G..., qui était un vieux révolutionnaire de 1848, un pur, un farouche, me voyant en uniforme, me blagua fortement. « Comment ! vous, un garçon intelligent, avez-vous pu commettre une pareille bourde ? Souvenez-vous de ma prédiction : les Prussiens entreront dans Paris comme un fer rouge dans une motte de beurre. » (Il se trompait légèrement.)
« Je suis entier, ajouta-t-il, avec un clignement d’yeux des plus malins, et comme je n’ai qu’une peau, je ne tiens pas du tout à la risquer dans cette aventure ; j’emmène ma petite femme et l’ami Jules qui lui aussi tient à rester entier. » Je dois avouer que Jules n’avait pas l’air fier : il avait à cette époque trente-cinqans environ et était bâti do manière à faire un beau défenseur de la patrie ; comme ses frères du reste, Joseph et Étienne, qui tous deux, surtout le dernier,
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firent bravement leur devoir. Ces deux héros ne pouvant me convaincre me souhaitèrent bonne chance et nous nous quittâmes.
Six mois après, la guerre terminée, Mr G. . . rentra à Paris ; il se croyait à l’abri du danger, c’était un peu trop tôt. La Commune ayant éclaté, il fut littéralement coupé en morceaux par un obus versaillais, à l’endroit juste où je l’avais rencontré, fuyant les hasards de la guerre.
Jules seul bénéficia de l’aventure: il hérita de la charmante petite femme, à laquelle, il le dit lui-même, il dut en partie sa fortune et sa gloire. Il eut en outre la croix de la Légion d’honneur ; tant il est vrai que la vertu est toujours récompensée.
Mais revenons au bataillon des tirailleurs des Ternes; ma compagnie, après avoir servi comme éclaireurs sous Paris, fut attachée au secteur de l’amiral Saisset, puis au régiment de marche du lieutenant-colonel Louis Noir, et enfin placée sous les ordres d’Ulric de Fonvielle, commandant le 114me de marche.
Je n’ai pas de choses héroïques à vous raconter; je veux simplement vous donner mes impressions sur les événements que j’eus sous les yeux et les actions auxquellesje pris part, actions dans lesquelles je me comportai simplement en homme résolu à faire son devoir.
C’est à Saint-Denis, en avant du fort de la Double-Couronne, que nous eûmes pour la première
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fois à essuyer le feu de l’ennemi. Le commandant de la place dont je ne me rappelle plus le nom chargea notre chef, le capitaine Roze, l’oncle de lafameuse cantatrice Marie Rose, de s’assurer si l’ennemi construisait une batterie derrière un rideau de grands arbres qu’on apercevait sur la hutte Pinson ; et, dans le cas où des travaux seraient commencés, de transmettre de sa part au commandant d’artillerie l’ordre d’ouvrir le feu avec ses pièces sur les ouvrages en question. Nous sortîmes par la poterne et suivîmes la route qui était en avant du fort, route protégée par des abattis d’arbres. Arrivés au pont du chemin de fer qui coupe cette route à angle droit, nous descendîmes sur la voie ferrée, qui est en contrebas, et là on se concerta sur les moyens les plus pratiques pour arriver à la ligne ennemie, en nous découvrant le moins possible. Sur l’avis d’un vieux garde-chasse, ancien légionnaire, nous disposâmes des tireurs le long du talus de la voie, à droite et à gauche du pont, à peu près tous les hommes de la compagnie, au lieu de nous déployer ostensiblement en tirailleurs, comme cela se fait habituellement et à tort dans les reconnaissances. Le capitaine Roze désigna le vieux garde, seul, d’une part, d’autre part mon ami Rajon, l’aquafortiste, et moi, ensemble; le garde à droite et nous à gauche pour longer la route vers la hutte Pinson, en nous dissimulant dans les champs d’asperges qui
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coupaient la plaine. Le garde disparut, et de notre côté nous nous mîmes à ramper dans la direction assignée. Nous cheminions ainsi, lentement et avec précaution, depuis quelques minutes ; il faisait un temps magnifique ; on n’entendaitquele cri des cigales et le bourdonnement des mouches ; tout à coup Rajon, qui était à quelques mètres de moi, poussa une légère exclamation ; je tournai la tête de son côté et je le vis un peu ému : un mort! me dit-il; je le rejoignis et me trouvai en effet en face d’un homme tué par une balle en plein front; il était couché sur le dos, la face gonflée et, détail à]la Zola, avait des mouches qui voletaient autour de sa blessure, dont le sang était noir et déjà décomposé. 11 faisait très chaud, c’était dans les premiers jours du siège. L’homme entièrement vêtu en bleu clair était un Bavarois; il n’avait ni casque, ni fusil ni sabre, et devait être là depuis la veille. C’était la première fois que je voyais un homme mort de mort violente. C’est horrible, me dit Rajon ! Nous éprouvâmes tous les deux une émotion bien naturelle, mais elle fut de courte durée. Nous reprîmes notre course à genoux, sans souffler mot, jusqu’à une propriété enclose de murs et fermée par une grille ; là nous fûmes rejoints par deux grands diables de mobiles, deux Parisiens qui avaient profité de notre sortie pour s’échapper du fort; eux venaient en amateurs et je les trou-
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vai gênants. Nous leurrecommandâmes lesilence, et nous nous mîmes à tournerautour de l’enclos, toujours à quatre pattes. Rajonavait une jumelle qu'il me passait de temps en temps, et avec laquelle j’explorais les alentours : rien ne bougeait, ni dans la plaine, ni du côté de la butte Pinson. Mon camarade m’affirmait bien qu’il lui semblait voir remuer au pied de la ligne d’arbres; mais tout cela était peu précis, « Si on entrait dans la propriété? me dit Rajon; en montant par le mur qui regarde le fort, l’ennemi ne peut nous voir; nous serons masqués par la baraque qui est au fond; et, des fenêtres de cette baraque nous pourrons ensuite avec notre lorgnette examiner tranquillement la position. J’avais un vague pressentiment de danger. Les deux grands voyous de mobiles escaladèrent le mur. Je me hissai à mon tour sur la crête; et, comme je me baissais pour prendre les carabines que Rajon me tendait, je vis une rangée de planches s’abattre brusquement au fond de l’enclos, à côté de la maison ; ce fut comme un éclair : j’eus subitement sur les yeux l’impression d’une rangée d’habits bleus et j’entendis en même temps un chant de projectiles et une détonation à mes oreilles.
Je me précipitai en bas du mur, je pris mon arme des mains do Rajon et nous détalâmes à toutes jambes, suivis des deux mobiles qui miraculeusement avaient repassé le mur sains et
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saufs et ne cessaient de répéter en courant la même exclamation : ah! m... alors !
La fusillade s’était étendue sur toute la plaine et quand nous arrivâmes derrière le talus du chemin de fer nous respirâmes seulement. Nos hommes disposés à droite et à gauche du pont, ne prenant plus de souci du garde, qui du reste nous rejoignit un instant après sans la moindre égratignure, ripostèrent au feu de l’ennemi dont les balles nous accompagnèrent jusqu’au fort. Pendant le trajet du pont à la poterne, grâce aux arbres abattus en zig-zag, nous n’eûmes qu’un homme de blessé. Notre brave gardechasse avait, parfaitement vu les travailleurs ennemis. Il paraît qu’après nous avoir quittés il avait lâché son fusil et tout son fourniment qu’il avait déposés à l’entrée du premier champ d’asperges qu’il avait rencontré ; et puis avec une prudence et un flair de limier s’était avancé jusqu’à une ligne d’hommes, accroupis, qu’il avait aperçus, disposés en avant des travaux commencés ; là il avait été forcé de s’arrêter ; mais il s’était trouvé assez près des travailleurs pour les voir. Quand les tirailleurs bavarois avaient ouvert leur feu, en se rabattant rapidement sur nous, il avait dû opérer sa retraite en courant les plus grands dangers. Il avait repris ses armes et son manteau ainsi que son chapeau et nous avait rejoints en pleine retraite, un peu en arrière du pont. L’artillerie de
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la place, prévenue par notre capitaine, ouvrit immédiatement son feu. Notre blessé, qui avait reçu une balle au talon, avait dû être ramené par deux camarades, assez lentement et sous un feu de tirailleurs très nourri; il fut conduit à l’hôpital ; c’était un jeune homme de seize ans. J’ai toujours considéré comme un acte de courage ce simple fait de ces deux hommes, debout forcément , ramenant au pas leur camarade blessé, durant une retraite précipitée et servant pendant plusieurs minutes de cible aux feux de l’ennemi. La vie militaire est pleine de petits faits de ce genre. C’est là son noble côté.
Je ne sais si nous fîmes beaucoup de mal aux Allemands avec notre feu inexpérimenté et précipité, mais ce que je puis assurer c’est que le garde qui, après nous avoir rejoints, ne brûla qu’une seule cartouche, atteignit un homme qui franchissait le mur de notre fameux enclos, et ce à plus de deux cents mètres ; je vis l’homme ouvrir les bras et dégringoler du mur. Cinq ou six farceurs voulurent s’attribuer l’honneur du coup de fusil; mais j’étais près du vieux troupier quand il m’annonça le coup en me disant: tiens! Il venait justement de me recommander de ne pas tirer si vite. En somme, dans cette escarmouche le but avait été atteint, c’est-à-dire le renseignement demandé obtenu, sans grand dommage de notre côté. Je me trompe ; nous apprîmes en rentrant qu’un zouave avait été tué
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sur le rempart ; ce qui prouve que le feu ennemi avait dû nous passer assez haut par-dessus la tête. Nous allâmes dès notre retour nous promener dans Saint-Denis, tout fiers de notre petit combat.
Dans la soirée, il m’arriva une aventure assez ennuyeuse, mais qui n’eut pas de suites graves. Figurez-vous que pendant la guerre on croyait voir des espions partout; et en fait la France en était couverte : lesquels espions du reste se firent pincer très rarement ; c’était toujours sur des gens parfaitement inoffensifs que la population exerçait son intelligente surveillance. Jules m’a raconté lui-même qu’avant sa fuite en Angleterre, alors que Paris n’était pas encore investi, il sauva presque la vie à un Américain que la foule voulait lyncher. La scène se passait à la porte Maillot, près du restaurant Gilet ; le malheureux Yankee ne parlait pas un mot de français et faisait des gestes désespérés, poussant en anglais des exclamations qui ne faisaient qu’exaspérer les gens, lesquels hurlaient en chœur : vous voyez bien que c’est un Allemand. Jules, qui parle l’Anglais comme père et mère et est anglomane au point d’avoir fait des Anglais de ses fils, reconnut facilement la méprise, et, s’adressant à des gardes nationaux, leur fit comprendre que l’Allemand en question était un Américain, et que la langue qu’il parlait était l’anglais. Les gardes nationaux firent monter
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l’étranger dans les salons de Gilet au premier. Le pauvre Américain, paraît-il, se montra sérieusement reconnaissant : ayant demandé à Jules ce qu’il pourrait faire pour lui être agréable, celui-ci à tout hasard lui parla d’un débiteur qu’il avait au Kentucky, patrie de notre homme; l’Américain prit soigneusement tous les renseignements concernant l’affaire, et trois ans plus tard Jules eut la satisfaction de rentrer dans sa créance qui était assez considérable. Il a plus de veine qu’un homme courageux, ce franc-fileur de Jules.
Moi aussi je fus à Saint-Denis le héros d’une histoire parente de celle-ci. Je vous ai dit que nous nous étions répandus dans la ville; à la tombée de la nuit, je flânais seul dans une rue dont j’ignore le nom; il me prit fantaisie d’entrer dans un débit de tabac pour acheter un cigare; je posai ma carabine en dehors contre la boutique et après avoir allumé mon cigare, je voulus reprendre mon arme; mais elle avait disparu et je me trouvai entouré par des gardes-nationaux qui me mirent la main au collet. On me suivait, paraît-il, depuis quelque temps ; on m’avait trouvé des allures suspectes; j’avais la barbe blonde, les yeux bleus, etc.; çà suffisait : j’étais un espion allemand. Il est vrai que je parlais français; mais raison de plus : tous les espions parlent français, encore mieux qu’un Français. Sans écouter mes raisons on m’emmena à la place ,
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qui heureusement, était dans le voisinage, ce qui m’empêcha d’être trop injurié par les passants qui s’ameutèrent rapidement. On me lit monter auprès du commandant, lequel me reconnut immédiatement; c’était à moi-même dans la matinée qu’il avait donné les instructions que j’avais transmises ensuite à notre capitaine, à propos de la reconnaissance à faire. « Qu’est-ce que cela signifie? me dit-il; — mais, moncolonel, je n’y comprends rien non plus, ou plutôt si : ces imbéciles m’ont pris pour un espion allemand et m’ont arrêté comme tel. » Les gardes nationaux assez penauds ne purent donner que des explications ridicules et redescendirent silencieusement les escaliers, non sans avoir essuyé du colonel une verte réprimande. J’avais salué, repris ma carabine et emboité le pas aux gardes. Je trouvai en bas, à la grille, plusieurs camarades qui avaient été avisés par des passants qu’un espion portant leur uniforme venait d’être arrêté; quand ils m’eurent reconnu, la foule hua les gardes nationaux et me fit presque une ovation ; après avoir voulu dix minutes auparavant me mettre en charpie. Il nous fallut de vive force entrer chez tous les mastroquets et cafés borgnes où on fit circuler le récit de l’afiaire du matin, revu, amplifié et augmenté au point que la bataille d’Austerlitz nous parut fade à côté de cet exploit.
De caporal que j’étais je passai au grade ser-
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gent. Vous saurez que chez nous les grades se donnaient à l’élection, comme dans la garde mobile.
Quelque temps après l’affaire de Saint-Denis, notre compagnie s’était augmentée d’une trentaine de recrues, venues toutes du bataillon des Ternes; parmi ces recrues se trouvait un Polonais, le sergent Junoza, garçon très intelligent et très énergique. Nous fûmes reçus au fort de Montrouge par le commandant de ce fort. Il nous utilisa de suite pour une reconnaissance sur Bagneux, qui était occupé parles Bavarois, lesquels toutes les nuits poussaient leurs incursions jusqu’aux carrières et même jusqu’à une ferme située à deux cents mètres au plus du fort. Nous fûmes de grand matin chargés, après une nuit passée dans les casemates, de déblayer le terrain jusqu’aux murs crénelés et percés de meurtrières d’une espèce de parc qu’on apercevait à gauche du village. La nuit, qui s’écoula assez joyeusement au milieu des matelots, me mit à même d’étudier ces braves et solides mathurins , dont la conduite sous Paris est restée légendaire même en Prusse. Rien de discipliné, de gai, de courageux commo ces hommes; rien de poli, de distingué comme leurs officiers; ces derniers nous traitèrent avec des égards et une certaine courtoisie, qu’ils nous crurent en droit de mériter comme volontaires. Avec de tels gens, il n’y avait pas moyen de bouder. A l’aube nous sor-
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tîmes du fort, et le commandant, monté sur le glacis, dirigea le commencement de l’opération. Il s’agissait de fouiller la ferme d’abord. Nous avançâmes sur deux lignes parallèles, et à la file. En tête de la première file, chargé de contourner la ferme, le long des murs de gauche, se trouvait un vieux lascar d’Afrique ; en tête de la 2e file le sergent Castellani, votre serviteur, avec mission d’entrer dans la ferme par une espèce de ruelle entre murs, aboutissant à la grande porte. Nous marchions avec précaution, la main sur la gâchette, bayonnette au canon, les yeux fixés sur la grande entrée et les lucarnes d’une petite construction à gauche de la dite entrée. En arrivant à la petite maison je vis une porte entrouverte, que je poussai avec ma bayonnette, et je me trouvai en face d’un escalier de meunier d’une vingtaine de marches. Je montai avec précaution, suivi de plusieurs camarades; et, au moment où, avec une émotion assez légitime, je poussais brusquement cette deuxième porte qui s’ouvrait sur une espèce de grenier obscur, je perçus nettement un mouvement suivi d’un bruit assez fort, et... Rvec la rapidité d’un éclair, un chat affolé s’échappa entre mes jambes; quelques secondes écoulées, tout le monde éclata de rire. Le grenier était vide et sans issue; nous redescendîmes l’escalier. Le tribut à l’émotion était payé : on pénétra hardiment dans la ferme et le jardin,
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qui étaient également déserts; ce n'était pourtant pas le cas de dire que nous n'avions pas rencontré un chat ; mais enfin aucun casque à chenille. D’autre part, nous entendîmes la fusillade qui s’engageait entre notre première file, qui avait contourné la ferme, et les Bavarois qui occupaient lapremière carrière. Nous soutînmes le feu de nos camarades, en tirant de la crête du mur de l’enclos ; je me souviens qu’on avait roulé des tonneaux et divers objets contre ce mur, afin de nous hausser et de nous permettre d’appuyer nos fusils. J’avais une bonne barrique sous les pieds, et l’ami Rajon me passait tour à tour mon arme et la sienne toutes chargées : je n’avais qu’à épauler et à tirer. J’en abusai moins qu’à Saint-Denis; je prenais de l’expérience ; je ne lâchais mon coup de fusil qu’après avoir visé pas mal au-dessous du point que je mirais; il faut vous dire qu’on n’apercevait guère que les casques de l’ennemi et très rarement les épaules ; le tout disparaissait aussitôt le coup tiré; ce qui me donne à penser que les troisquarts des balles devaient filer en l’air; c’est ce qui constitue la différence du tir à la cible, où les effets sont si effrayants, et de celui du tir à la guerre, tir qui, heureusement, donne beaucoup moins de résultats, étant donné que les .hommes abrités osent à peine hasarder la tête au-dessus de l’abri, tant qu’ils entendent la musique des projectiles ennemis. Un de nos
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hommes fut blessé à la tête dans le jardin même; ceux du dehors n’eurent aucun accident; on nous rappela du fort.
Le commandant nous félicita pour notre bonne tenue. « Allons, mes enfants, nous dit-il, ça n’est pas mal ; nous allons essayer ça plus sérieusement. »
On fit sortir avec nous une compagnie de marins, avec une petite pièce de canon ; un officier de marine commanda toute la troupe et l’on recommença le déploiement en tirailleurs ; je me tins avec les marins, près de l’officier, tant que dura le feu à cet endroit, où toute notre ligne se trouvait protégée par un accident de terrain. La fusillade était assez nourrie des deux parts ; mais je constatai toujours le même défaut; les marins eux-mêmes, qui sont de merveilleux soldats, tiraient trop vite et sortaient à peine les épaules au-dessus de leurs abris. J’en fis la remarque à l’officier, qui me répondit : « Vous n’empêcherez jamais ça. L’homme abrité sera toujours en moyenne plus prudent et plus timide que celui qui marche à découvert. » Cet argumenttendrait adonner raison au feu en cou- 7'cintàxi commandant Buisson, feu qui permet à l’homme d’aller au pas de course à l’ennemi en le couvrantde halles. « Cette question, m’a dit plus tard le général Boulanger, a été mal examinée, et je suis maintenant convaincu que ce système, bien organisé, permettrait l’offensiveénergique sur un
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point delà ligne ennemie, et pourrait, dans une action interminable de feux, amener un mouvement en arrière chez l’adversaire ainsi abordé et brisé sur un point. » Je suis, moi, convaincu qu’on a pas examiné du tout l’affaire du commandant Buisson et que tôt ou tard son idée sera mise à exécution autre part que chez nous. Mais passons. « Pourquoi ne tirez-vous pas? »me dit l’officier. « Mon capitaine, lui répondis-je, j’ai perdu toutes mes cartouches. » Nous avions de mauvaises cartouchières en basane et, en me jetant à terre probablement, j’avais fait sauter toute ma provision. « Empruntez des cartouches à un matelot, poursuivit l’officier. — Impossible, j’ai un autre système d’arme, un snider . Alors couchez-vous complètement ; il est inutile de vous exposer, et, si vous le désirez, je vais vous faire une cigarette. » J’obéis et me mis sur le dos, la face tournée du côté du ciel. Nous continuâmes la conversation, moi assez nerveux et lui parfaitement de sang-froid. Il jetait, tout en parlant, un coup d’œil tantôt sur la ligne ennemie, tantôt sur la nôtre. Il y avait au-dessus de notre tête une musique de balles qui chantaient absolument comme des diapasons de violons (ces petits instruments en fer, à deux branches, qu’on frappe contre un objet et qu’on porte ensuite à son oreille); c’était presque harmonieux. « C’est effrayant, comme il en passe, lui dis-je. — Oh, reprit-il, ils tirent trop haut; et il
ajouta : c'était bien autre chose à Sébastopol... » En ce moment, plusieurs projectiles vinrent frapper la terre près de nous en produisant un bruit mat. «Eh! eh! poursuivit-il, les cocli... rectifient leur tir. Tiens voilà un homme de chez vous touché ; non, c’est un matelot. Ne restons pas là ; nous allons tâcher d’enlever la carrière d’un seul bond; ramassez votre arme; » et, se dressant debout, il commanda d’une voix forte: « Sur la carrière, en avant ! » Il n’y eut aucune hésitation; quels troupiers que ces gas-là ! Ça ne fit pas un pli ; l’ennemi quitta précipitamment la place en cessant son feu. J’entrai le premier dans la carrière et me buttai presque à un homme tombé, mais bah ! j’avais chaud et ça ne me fit pas le même effet qu’à Saint-Denis. La reconnaissance sur Bagneux se poursuivit assez normalement ; nous avions trouvé deux morts dans la carrière et probablement l’ennemi emmena un blessé, car je vis des traces de sang beaucoup plus loin, près du village. De notre côté, trois hommes furent mis hors de combat, un mort et deux blessés, parmi lesquels un franc-tireur, touché au commencement de l’affaire.
Cette escarmouche, en somme assez sérieuse, où sept ou huit hommes au plus des deux parts avaient été mis hors de combat, me fit songer qu’il fallait bien des balles en moyenne pour tuer un homme. Je m’étais attendu, la première fois que j’allai au feu, à voir tous les hommes bai-
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gnés dans leur sang ; j'avais évoqué des images effrayantes, des luttes corps à corps, des cris assourdissants, des hurlements de rage, des contorsions de damnés. J’étais loin de compte, et, heureusement; car, si ces rêves de boucherie se réalisaient comme dans l’imagination, pas un homme ne reviendrait de la guerre. En somme, c’est suffisant comme ça et passablement atroce ; les massacres ne se voient guère que dans les guerres civiles, où les vainqueurs arrivent à égorger froidement les vaincus désarmés et dans l’impossibilité de se défendre. Là, c’est autre chose : à la férocité on ajoute la lâcheté.