CHAPITRE VI
Dans les intervalles de repos auxquels nous condamnait forcément la mollesse et le manque d’initiative de la Défense nationale, et partant de l’autorité militaire, dont l’inaction fut, d’une part, favorable à l’assiégeant et de l’autre aux désordres intérieurs ; dans ces intervalles, disje, nous parcourions, un peu désœuvrés, les environs de Paris, en quête' d’aventures. Une fois l’appel fait, nous étions libres jusqu’au soir dix heures. Plus de trois cent mille hommes valides et enrégimentés passèrent ainsi l’arme au bras les trois quarts et demi du siège, en face d’un ennemi actif et vigilant, qui, ne se sentant inquiété en aucune façon, réduisait ses effectifs au profit de ses armées de province. Je vous donnerai plus tard la preuve brutale de ce que j’avance. On ressentait déjà les effets du vent d’avachissement et de dégénérescence qui souffle depuis un demi-siècle sur nos classes dirigeantes et menace d’empoisonner la nation tout entière. Pour moi la défense de Paris eût dû être un acharné et long engagement de tous les jours, de toutes les heures. Nos gardes nationaux, qui
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se sont conduits si honorablement à Buzenval, fussent devenus, en six mois de ce régime, d'excellents soldats ; et Ton eût pu au moins obliger l'ennemi à immobiliser sous Paris un nombre considérable de troupes, et peut-être donner à ce dicton absurde, qui dit qu’une ville assiégée est une ville prise, un démenti formel; car tous les stratégistes réunis ne me feront jamais accroire que 10.000 hommes auraient jamais grand succès à en assiéger 25 ou 30.000, bien conduits ; surtout dans une ville immense, couverte par de bons ouvrages et ayant sous la main tous les champs de bataille au choix. La vérité c'est que l’autorité militaire, mue par les préjugés les plus mesquins, a toujours refusé d’utiliser l’élément civil, comme si les armées n’étaient pas entièrement et uniquement composées de cet élément; et comme si un homme bien bâti ne pouvait, après six mois de contact avecl'ennemi, devenir un bon soldat. J’aurais vouluvoir Parisentreles mains, non d’un Bonaparte, mais simplement d’un Masséna ou d’un Hoche. Les Prussiens m’en auraient dit des nouvelles et de plus nous n’aurions pas eu de Commune. Nous ne valions pas moins que les Français d’il y a quatre-vingts ans. On fit tout pour nous persuader le contraire : les vampires, qui voudraient nous sucer à blanc, avaient commencé leur œuvre. C’est par l’anémie que nous périssons. La guerre est une chose bien triste , mais la paix
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quand même est bien pire encore. Livingstone, cet apôtre d’humanité et de justice, dit quelque part dans une relation de son voyage à travers le continent africain : « Si une nation n’a plus l’humeur belliqueuse, c'est pour elle à courte échéance l’abjection et la perte ; quand nous traversions des villages dont les habitants étaient pacifiques, mes hommes entraient dans les cases, prenaient les objets à leur convenance et mettaient même les propriétaires à la porte. J’étais obligé de les battre pour arrêter leurs déprédations. Chez les peuplades guerrières ou anthropophages, au contraire, ils se montraient doux et polis et se conduisaient comme de petits saints. »
Nous étions un jour avec l’ami Rajon, en promenade du côté de Joinville-le-Pont, carabine sous le bras bien entendu; il y avait là, le long de la Marne, un bataillon de mobiles, campé en face du village, qui se trouve de l’autre côté de laVivière; en territoire ennemi par conséquent ; le pont de Joinville avait été démoli en partie, et un barrage se trouvait sur la gauche en regardant la rivière; ce barrage faisait entendre un bruit continuel et assourdissant. Les mobiles, auxquels nous étions allés demander à déjeuner, nous avaient accueillis avec plaisir; on aimait les francs-tireurs à peu près dans tous les corps; les officiers mêmes perdaient de leurroideuravec nous, pour peu qu’ils nous trouvassent un aspect
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propre et bien élevé. Nous déjeunâmes gaiement et on causa naturellement des événements du siège. Les mobiles nous contèrent que Joinville avait été complètement abandonné par ses habitants, moins un seul qui, paraît-il, recevait le soir des Allemands chez lui, et passait naturellement pour un espion. Nous proposâmes d’aller l’arrêter, si on voulait nous passer en bateau à la tombée de la nuit. Il fut convenu que nous nous rendrions d’abord bien compte de la vérité, c’est-à-dire que nous nous embusquerions de façon à voir tout ce qui pourrait être suspect chez l’homme en question; après quoi seulement on procéderait à son arrestation s’il y avait lieu; quand bien entendu les Allemands l’auraient quitté. On nous procura deux révolvers de gros calibres et une bonne corde. Il n’y avait pas à douter que les Allemands ne vinssent au village toutes les nuits : on avait tué la veille sur le bord de l’eau, en face, un ulilan, qu’on avait enterré et dont j’apercevais la tombe marquée par un petit tertre sur lequel était plantée une croix de bois. Détail touchant : on avait trouvé sur le pauvre garçon une lettre de sa sœur, qui lui recommandait d’être humain avec les vaincus; eux aussi, ajoutait cette bonne créature, avaient des mères, des sœurs... Régulièrement, toutes les nuits, un groupe de cavaliers au grand galop poussait jusqu’au pont, et dans le jour même on apercevait de temps à autre quelques soldats maraudeurs.
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Quant aux lignes prussiennes elles étaient beaucoup plus loin en arrière. La nuit venue, une barque nous traversa et nous déposa sur le versant de la berge, assez élevée en cetendroit. Au moment où le bateau allait s’éloigner, une deuxième barque accosta à la même place et voulut mettre à terre un mobile, qui me parut légèrement allumé. Nous nous y opposâmes vivement; je déclarai, malgré ses protestations, que nous allions retourner s’il persistait à vouloir débarquer. Rajon alla même jusqu’à le menacer de sabayonnette. Les bateaux finirent par s’éloigner, en remmenant cet animal-là, qui avait braillé comme un âne; heureusement que le bruit du barrage avait dû couvrir celui du débat. Nous nous hissâmes sur la berge et nous commençâmes notre marche avec précaution, en nous orientant sur une maison blanche qu'on nous avait montrée pendant l’après-dîner et qui se silhouettait parfaitement sur le ciel, malgré la nuit; une petite baraque à tuiles rouges, qu’on nous avait signalée comme la demeure de l’espion, se trouvait à droite sur la même ligne que la maison, et n’en était séparée que par un espace vide d’une vingtaine de mètres. Il paraît que tous les postes avancés avaient été prévenus sur toute la ligne de ne pas tirer s’ils entendaient du bruit dans le village, étantdonnéqu’ilyavaitdes francs-tireurs. Avant d'atteindre les maisons, nous traversions en rampant et à découvert une sorte de pré, quand
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nous fûmes subitement inondés de lumière : c’étaient les feux électriques du fort de Nogent qui nous couvraient de leurs projectionsetnoussigna laient impitoyablement aux Français, lesquels no se firent pas prier et se mirent à nous fusiller sur toute la ligne. Jamais je n’ai été si mal à l’aise ; nous pûmes nous rendre compte ce jour-là de la différence de son entre les projectiles de l’ennemi et ceux des chassepots, dont les balles ne chantaient pas si bien, mais sifflaient mieux; en quelques bonds nous atteignîmes les habitations, et nous nous blottîmes derrière le premier mur qui s’offrit à nous. Nous demeurâmes là jusqu’à ce que la fusillade et l’éclairage, qui continuait à se promener sur le village, eussent cessé. L’expédition s’annonçait mal; nous nous demandions avec inquiétude si l’ennemi ne nous avait pas vus. Heureusement il n’en était rien, du moins je le crois. Nous avions retrouvé la maison qui nous servait de guide et était bien située, comme il nous avait paru, à vingt et quelques mètres de la baraque du soi-disant espion, le long de l’espèce de rue ou route qui allait vers le pont etparaissait couper le village en diagonale; c’est là que tous les soirs passaient les uhlans en reconnaissance. Nous pûmes pénétrer dans la maison, qui était complètement vide, même de meubles; deux fenêtres au premier donnaient sur la rue et une petite lucarne dans l’escalier permettait de surveiller à droite la baraque sus-
pecte.Tout se passa tranquillementjusqu’à onze heures;et malgré plusieurs petites reconnaissances que nous poussâmes autour delà demeure de l’espion,nous ne vîmes rien, nous n’entendîmes rien que l'éternel bruit de la chute du barrage. Nous avions ouvert des fenêtres donnant sur la rue et nous restions en observation, Rajon fumant sa pipe et moi des cigares que nous avaient donnés les mobiles. Nous n’osions dormir et cette attention de tout instant dans l'obscurité finissait par nous donner des illusions de formes et de bruits; tout à coup, vers minuit, nous entendîmes un vrai galop de chevaux et nous aperçûmes à droite de vraies silhouettes qui avançaient et grandissaient vite. Nous sautâmes sur nos carabines, en nous recommandant mutuellement do ne pas tirer ; nous restâmes un peu en arrière de la fenêtre et nous vîmes passez assez rapidement une douzaine de lanciers, dont le chef gesticulait et parlait haut, en allemand bien entendu. La tentation était trop forte : j'épaulai brusquement et .je fis feu dans le tas, à une trentaine de mètres; mon copain, entraîné par l’exemple, m’imita. Nous ne dûmes pas toucher ou du moins pas sérieusement, car le galop redoubla et les cavaliers disparurent sans rien laisser derrière eux. « Nous avons fait un beau coup, dit Rajon, voilà notre présence bien signalée, tout au moins pour ce matin à l’aube quand nous retournerons. Il faut détaler d’ici. » A tort ou à raison, je ne
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lus pas de cet avis; nous restâmes. Les uhlans, contre leur habitude, ne revinrent pas par le même chemin. Le reste de la nuit se passa sans incident fâcheux, et, à part les hallucinations véritables produites sur la vue et l’ouïe fatiguées de cette veille dans les ténèbres et par le bruit incessant de la chute d’eau, nous n’eûmes plus d’alertes. La fatigue l’emportant sur les sentiments de prudence et d’inquiétude, nous finîmes par nous endormir tous les deux. Quand je m’éveillai il faisait presque jour; une tranquillité parfaite régnait dans le village. Rajon pionçait encore ferme, étendu sur le parquet. Je le secouai en lui criant dans les oreilles : voilà les uhlans î Il se dressa sur son séant : « hein ? quoi?... Non, lui dis-je, tout va bien; mais il est temps de filer. » Il se mitdebout, se secoua et nous sortîmes sans bruit. Nous passâmes le long de la maison de l’espion et je frappai fortement au volet plein qui était fermé. Rien ne bougea. Soit qu’on nous eût mal renseignés, soit que le locataire ne fût pas rentré chez lui cette nuit-là, toujours est-il que nous avions fait un four noir et que nous rentrions bredouilles. Il faisait un brouillard assez épais sur le bord de la Marne. Nous fûmes obligés de bêler au hasard nos amis de la mobile qui du reste ne se pressèrent pas de répondre; il paraît que tout dormait, peut-être même les sentinelles; car tout était possible pendant cette malheureuse guerre. Enfin le bateau apparut et
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nous passâmes l’eau. On nous entoura, on nous questionna ; nous demandâmes des explications sur la fusillade de la veille et nous en donnâmes de notre côté sur nos deux coups de feu, qui avaient été entendus au moment du passage des uhlans. Bref, après avoir déjeuné et nous être fait donner un mot par le capitaine de mobiles qui était présent, mot qui expliquait l’emploi de notre nuit, nous rentrâmes à notre quartier.
C’est à peu près vers ce temps que je passai au grade de sous-lieutenant, en remplacement du sous-lieutenant Oldrini, démissionnaire ; j’ignore ce qui motiva cette démission. Oldrini était Italien d’origine, bien élevé et avait des façons aristocratiques ; ancien garibaldien et révolutionnaire militant, il devint aide-de-camp du général Eudes sous la Commune; et il est encore à l’heure présente, je crois, expulsé du territoire français comme propagandiste. Il était intelligent etavait del’ascendant sur ses hommes. Notrelieutenant, qui senommaitRefray, et avait, avec sa longue barbe dJun blond-roux, l’aspect d’un ancien trappeur de l’Arkansas, était au fond plus décoratif que sérieux. Il avait fait la guerre de Sécession dans l’armée américaine du Sud et, déjà d’un certain âge, n’était plus très partisan des aventures. Brave du reste, mais par trop hésitant, il n’avait pas grande autorité dans la compagnie. C’est aussi vers le même temps que le peintre Bastien-Lepage s’enrôla chez nous.
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avec plusieurs aulres artistes, entre autres Je sculpteur Gaudez, le peintre van Goppenole et quelques-uns dont je n'ai pas les noms sous la plume. Le soir meme de son arrivée Bastien me demanda à faire partie d’un groupe de volontaires, que le capitaine Poulizac (des Laffond-Mocquard) vint recruter à notre campement de Bobigny. Il s’agissait d’enlever de nuit un poste prussien situé sur la ligne du chemin de fer de Soissons. Le capitaine Poulizac, qui devait être Gascon, était plus que brave, un véritable casse-cou, ne doutant de rien, ne reculant devant rien et croyant tout possible avec de l’audace; il fut plus tard tué à l’entrée des Versaillais dans Paris. Ce soir- là ce ne fut pas sa faute si nous ne restâmes pas àpeu près tous sur le carreau (j’entends les hommes qu’il vint nous emprunter).
Vers huit heures, notre troupe, composée de vingt types de bonne volonté, sous la conduite du lieutenant Refray, qui en route consentit à me passer le commandement et à nous suivre en amateur, s’achemina vers le bivouac des Laffond-Mocquard. Ceux-ci, au nombre de quarante, étaient équipés et nous attendaient. On se mit en marche par une obscurité complète. Quoique j’eusse parcouru le pays de jour, il m’eût été impossible de me conduire ce soir-là; je dus donc m’en Rapporter complètement à Poulizac, qui. m’affirma qu’il s’orientait parfaitement, et me donna ses ordres que j’étais décidé à suivre
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sans les discuter. Son air militaire et son assurance m’avaient séduit. Nous marchâmes de conserve jusqu’au cimetière du grand Drancy. Là nous devions nous quitter. Auparavant, je demandai à Poulizac s’il ne serait pas bon de fouiller le cimetière qui donnait juste sur la route que nous suivions et que nous allions forcément laisser derrière nous, a Inutile, me dit-il, il n’yarienlàdedans.» Voici aurestelesinstructions exactes qu’il m’avait données: «Vous allez marcher droit, sur une seule file, à travers champs, dans une direction qu’il m’indiqua de la main ; vous devez infailliblement rencontrer le talus du chemin de fer; le poste est là; à peu de chose près. » « Je connais ce poste, interrompis-je, et suivant moi, par rapport au cimetière, il doit se trouver beaucoup plus sur la gauche. »I1 m’affirma le contraire et je n’insistai pas, persuadé qu’il était plus ferré que moi. Il poursuivit : «Ne vous inquiétez pas des sentinelles ennemies que vous allez rencontrer, et qui se replieront ; atteignez rapidement le poste dont la porte se trouve par derrière, de l’autre côté du talus ; une fois là, sans tirer un coup de feu, formez vos hommes en demi-cercle derrière la maison. Puis après m’avoir prévenu par un coup de sifflet (je serai de ce côté-ci, à peu de distance du poste, mes hommes formés également en demi-cercle); marchez jusqu’à ce que vous soyez à dix mètres de la maison ; criez, halte, à haute voix, et présentez-
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vous seul hardiment à la porte ; si elle est ouverte, entrez et sommez les Prussiens de mettre bas les armes. — Et si est elle fermée, ce qui est probable, repris-je? — Faites votre sommation du dehors. Du resteje serai là en môme temps que vous et ferai ma partie de l’autre côté ‘ où sont les fenêtres. — Et vous êtes sûr que ça réussira? — Çà réussittoujours. »Çame parut roide; mais je ne raisonnai même pas. « C’est bien, capitaine, ça sera fait, mathématiquement comme vous dites. » Il me serra la main en me disant au revoir. Je communiquai les premiers ordres à mes hommes et je pris la tête de la file, le lieutenant Refray marchait en queue ; il faisait noir comme dans un four. Nous avions à peine fait quelques pas que Bastien Lepage s’approcha de moi et me dit tout bas : « Dites-moi, lieutenant, est-ce que ça vous a fait cct effet la première fois ? Je me sens absolument ému. — Mon cher ami, çafait toujours cet effet-là à tous les gens qui ne sont pas des brutes. Dureste, si cette émotion, qui est bien excusable, agissait par trop sur vos nerfs, asseyez-vous par terre un instant et vous nous rejoindrez ensuite; je vous y autorise. » Bastien se récria, rejetant ma proposition presque avec indignation, et reprit son rang sans souffler. Quelques instants après je le vis s’approcher à nouveau : « Lieutenant, me dit-il, je viens de voir, à deux reprises, une silhouette d’homme se lever, se baisser et disparaître. — Parfaitement, lui ré-
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pondis-je, ce sont les sentinelles ennemies qui se replient ; c’était prévu. » A ce moment, nous arrivâmes à la ligne du chemin de fer. Gomme je m’y étais attendu, nous ne trouvâmes pas de poste; il devait être beaucoup plus sur la gauche; j'étais aux cent coups ; l’affaire allait être manquée. Sur ces entrefaites, Refray apparut et me déclara qu’il reprenait le commandement et refusait d’allerplusloin ; que c’était folie, etc., etc. « Il est trop tard, lui-dis-je, c’est moi qui ai reçu les ordres et qui suis responsable; si vous reculez, c’est votre affaire ; je fais appel aux hommes qui veulent me suivre. » Plusieurs se présentèrent, entre autres Bastien. On convint néanmoins qu’on m’attendrait et qu’on me rejoindrait au premier signal, si je découvrais le poste. Je me mis rapidement en marche, suivi de quatre ou cinq camarades, m’avançant sur la voie ferrée à gauche. Un de mes hommes m’avait affirmé que le poste était àmoins de centmètres. Nous n’avions pas fait vingt pas qu’une lueur semblable à un éclair dans l’obscurité, suivie d’une détonation, puis deux ou trois lueurs pareilles, enfin une petite fusillade assez nourrie nous permettant de distinguer nettement la silhouette de la maison que nous cherchions, voire môme plusieurs silhouettes d’hommes grouillant auprès de la dite maison. Je hélai Refray à haute voix et nous nous mîmes à courir dans la direction de l’engagement. Le premier homme
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que je rencontrai en approchant de Ja baraque fut le capitaine Poulizac, sur la ligne môme du chemin de fer. « En retraite! me cria-t-il, j’ai perdu plusieurs hommes ; je n’ai pu faire sauter la porte qui était barricadée. — Vous savez, lui dis-jeprécipitamment, que vous m’avez donné une fausse direction. — Oui, oui, fit-il, en retraite 1 » Je communiq uai l’ordre à Refray, qui arrivait avec le reste de nos gens, et nous reprîmes la direction du cimetière, au coin duquel nous fûmes rejoints par Poulizac et sa troupe; le capitaine me fit des excuses. Voici ce qui s’était passé : après nous avoir quittés il s’était aperçu de son erreur : un doses hommes, qui était du pays, l’avait remis dans la bonne direction. Gomme Poulizac était un garçon résolu et impatient par tempérament, il avaitdécidé de marcher sur le poste et au besoin de l’enlever seul ; vous savez le reste. Ici se place un détail de guerre que je ne saurais omettre : le capitaine avait dû abandonner ses compagnons tombés. Nous fûmes pendant quelques instants poursuivis par les cris déchirants d’un homme à travers la nuit ; c’est la première fois que j’entendais crier un blessé; mon cœur se serra; j’avais envie de retourner. ((Vous ôtes fou, me dit Poulizac, assez de morts pour aujourd’hui. » Dans quelles affreuses conditions pouvait se trouver ce malheureux ? J’ai longtemps pensé, à tort ou à raison, que c’était un homme que l’on achevait à coups de crosse.
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Ça s’est malheureusement vu quelquefois; surtout dans les rencontres de nuit, où on devient plus féroce. Serait-ce parce qu’on a plus peur ? En général, la cruauté est proportionnée à la lâcheté. Les gens braves seront toujours les gens les plus pitoyables et les plus généreux. Quand nous eûmes quitté le mur que nous longions, une décharge, qui, hâtons-nous de le dire, grâce à la profonde obscurité, ne fit de mal à personne, nous fut envoyée du cimetière. Décidément Poulizac avait été imprudent. Il eut le toupet, je l'ai su depuis, d’attaquer le même poste, le lendemain de notre départ de Bobigny, départ qui eut lieu le matin même. L’ennemi devait pourtant être sur ses gardes. Il parvint néanmoins à faire sauter la satanée porte, tuant et blessant plusieurs soldats prussiens; il ramena le reste prisonniers, parmi ceux-ci un officier. Il avait, plus le pétard, employé les moyens qu’il m’avait recommandés l’avanlveille, et ça avait complètement réussi. Il n’eut pas un homme de touché. Mais, étant donné que je n’avais pas de pétard à ma disposition, sans une veine extraordinaire, mon affaire eût été claire ce jour-là ; et très probablement je ne vous raconterais pas mes mémoires en ce moment.
Une des choses qui me navra le plus, pendant ce malheureux siège, en dehors de l’émeute qui sourdait de tous côtés et qu’on laissait tran-
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quillement s’organiser (j’étais loin de soupçonner encore, vivant hors Paris, préoccupé seulement de l’ennemi, l’état avancé de cette gangrène qui commençait à nous ronger), une des choses qui me navra le plus, dis-je, ce fut la tranquillité avec laquelle les gens, dits sérieux, que je rencontrais de temps en temps, le général Trochu en tête, envisageaient une capitulation. Alors pourquoi un siège? Pourquoi ce simulacre de résistance? Pas une action sérieuse, pas une sortie n’avait été tentée jusqu’alors. Était-ce, on me l’a souvent répété depuis, pour contenter, pour calmer l’opinion publique? En état de siège et devant l’ennemi, il ne doit plus y avoir d’opinion publique; et un général qui compte avec ce facteur n’est pas sérieux; c’est dans tous les cas un faible. S’il ne se sent pas en mesure de briser ce genre d’obstacle, qu’il donne sa démission et qu’il passe le commandement à un autre. En pareil cas j’admets la dictature et j’eusse préféré un Pélissier à M. Trochu. Il s’agissait de vaincre et non de politiquer. Avec ce système bâtard, on a créé la Commune de toutes pièces; et ce sang français, qu’on a prétendu ménager devant l’ennemi, on l’a fait couler à Ilots entre Français. Je puis fournir à cet égard un exemple, qui prouvera mieux que tous les raisonnements que les mêmes hommes, égarés sous la Commune, eussent admirablement servi ceux qui les auraient employés autrement. Je veux parler de la nuit du 31 oc-
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tobre où je jouai, sans m’en douter, un rôle considérable. Peu de personnes connaissent l’incident dont je veux vous entretenir et qui est absolument historique.