CHAPITRE VII
Le chef de bataillon Louis Noir, le frère de Victor Noir, qui nous avait annexés comme éclaireurs à son bataillon, le 147e de marche, était venu nous trouver à notre campement de Bobigny, où nous étions retournés une 2e fois. Là il nous avait tâtés, ou plutôt il m'avait tâté, connaissant mon influence sur les hommes delà compagnie. « Mon cher, avait-il débuté, vous saurez que le gouvernement est prisonnier à Thôtel de ville. Vallès, qui vient de s’emparer de la mairie du IXe, doit tenter cette nuit un coup demain sur la poudrière de la Villette, qui renferme huit millions de cartouches et quantité de munitions en tout genre. Ce sont des gardes nationaux qui sont commis à la garde de cette poudrière et l’on n’est sûr ni de leurs sentiments ni de leur solidité. Votre qualité et votre uniforme de francs-tireurs donneront, si vous voulez vous charger de ce poste, plus de securité à l’autorité militaire. On veut à tout prix empêcher une insurrection dans Paris. La garde nationale n’a pas de munitions, et par conséquent ne pourra rien tenter de sérieux. C’est donc la guerre civile quo
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vous pouvez empêcher. » J’acceptai sans hésiter, à une condition expresse : Je lui affirmai d’avance que je ne tirerais pas un coup de fusil; me bornant à faire tous les simulacres de défense et à attendre une attaque en règle de la garde nationale, ce qui lui était forcément difficile, n’ayant pas une cartouche à sa disposition. Ce que j’avais pensé arriva. Je dois, comme clarté, vous donner une idée de la situation topographique de notre poste. Au point de vue défense, elle était commode. L’entrée, donnant sur la rue de Flandre, était fermée par une forte grille ; un long et large couloir aboutissait de l’entrée à une cour pavée assez vaste; et en arrière se trouvaient les bâtiments et caves, servant à la poudrière, dans laquelle on faisait des rondes continuelles. On avait ce soir-là donné congé et permission de la nuit au lieutenant Refray et au capitaine Roze; j’étais donc complètement maître de la situation. J’établis au rez-de-chaussée et sur la cour un poste de vingt hommes ; deux sentinelles furent placées en arrière de la grille; j’avais pris la précaution de vider les cartouchières de mes hommes, pour éviter tout emballement; je leur avais du reste expliqué leur rôle qu’ils avaient parfaitement compris ot accepté. (Remarquez en passant que ces mêmes hommes jouèrent un rôle des plus actifs dans la Commune : c’est ma troupe qui forma le noyau des Vengeurs de Flourens.)
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Ces mesures prises j’attendis les événements. Vers minuit, la rue de Flandre se remplit de gardes nationaux en armes, mais sans ordre et sans officiers, du moins je n’en vis aucun. Ils s’amassèrent devant la grille; et l’un deux, un sergent, ayant spécialement fait demander le sous-lieutenant Castellani, me remit une lettre du commandant Vallès, lettre qui me priait de laisser prendre à ses hommes les munitions dont ils auraient besoin. «Je pense, ajoutait la lettre, cher ami, que vous n’hésiterez pas à prendre part au grand mouvement qui est commencé. » Je rendis la lettre au sergent, en lui disant de me montrer un ordre de la place ou du commandant Noir, ce qu’il eût été fort embarrassé de faire. Il se retira un peu penaud; mais les gardes nationaux murmurèrent, grondèrent et devinrent menaçants, plusieurs parlèrent d’arracher ou d’enfoncer la grille. Pendant ces pourparlers, mes hommes, sur quatre de front et cinq de profondeur, s’étaient formés dans le couloir à quatre mètres de l’entrée. L’un des gardes s’étant approché de la grille avec un levier, je me retirai à l’alignement et je commandai: ((Chargez! » mouvement qui s’exécuta avec bruit, mais sans cartouches. Naturellement, je n’eus pas besoin de pousser plus loin la comédie : la rue se vida en un instant et nous n’entendîmes plus parler de rien. Plus tard, Vallès me reprocha cet incident; mais au fond je ne sais pas s’il était bien con-
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vaincu; et à Bruxelles, oùje le rencontrai, il ne me montra aucune rancune. Quand il me présentait à un de ses amis, il avait soin d’ajouter d’une voix caverneuse et à moitié goguenarde : « Voici l’homme qui m’a fait manquer le mouvement du 31 octobre.» Puis il ajoutait en manière de conclusion : « Qu’est-ce que nous prenons?» Quel drôle de type que ce Vallès. 11 avait une certaine sympathie pour moi, et me qualifiait d’illuminé naïf et de JésusChrist artistique.
Je me suis souvent demandé depuis ce qui aurait pu advenir si la poudrière de la Villette eût été mise à la disposition de la garde nationale ? Je n’ai jamais, en y réfléchissant, pu trouver une solution heureuse, même avec les suppositions les plus optimistes dans le sens révolutionnaire. La Commune plus tard n’a eii ni tête de colonne, ni plan, ni programme, ni ordre d’aucune espèce : ça été une noce au petit bleu, suivie d’une effroyable hécatombe. Je me rappelle un mot qui m’a été rapporté par Poupard Davyl, l’auteur dramatique. En voyant passer, durant la Commune, une bande de gardes nationaux un peu éméchés , qui riaient et chantaient, un passant s’écria : « Ah les pauvres bougres ! quand ils seront désoûlés ?... » La fin de cette griserie fut terrible en effet. Le massacre chinois qui suivit et qu’on a appelé la répression laissera sur le fond de l’histoire une tache sanglante et déshonorante que rien ne saurait effacer. Tout le
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monde connaît l’histoire du 31 octobre : le gouvernement, un instant prisonnier, fut délivré et continua à se laisser diriger parles événements.
Après cet épisode, un des plus importants du siège, nous fûmes tout à fait régularisés, soldés et nourris, comme faisant partie du 147me de marche, en qualité d’éclaireurs volontaires. Le commandant, je crois l’avoir dit, était Louis Noir, et nous ne fîmes plus rien quo sur les ordres directs de la place. Nous reçûmes tous, officiers et soldats, des commissions en règle.
Peu après nous prîmes part à la grande sortie qui se fit par la porte de Flandre, pour aller au secours du Bourget, lequel avait été enlevé de nuit par les francs-tireurs de la Presse (capitaine Roland). L’ennemi avait fait un retour offensif, décidé à reprendre la position à tout prix.
Nous servions d’éclaireurs à une colonne de 20.000 hommes, sous les ordres du général Clément Thomas, dont je vous entretiendrai plus tard, à propos de sa mort dramatique. La pluie s’étant mise à tomber (ce fut Je seul prétexte qu’on nous donna), toute la colonne reçut l’ordre de faire demi-tour et de rentrer à Paris, sans avoir tiré un coup de fusil. D’avant-garde que nous étions nous devînmes arrière-garde. Nos hommes n’étaient pas contents et, sans nous mutiner, nous ne nous pressions guère de suivre le mouvement. Ce fut le général Clément lui-
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même qui nous cria : « Ehl les francs-tireurs! allongez donc un peu le pas, s’il vous plaît. » Je lui demandai en vain pour la compagnie l’autorisation de pousser jusqu’au Bourget ; il refusa net, et, bon gré mal gré, il fallut obéir. J’avoue qu’en cette circonstance je commis une faute assez grave contre la discipline : je parvins un peu plus loin à m’échapper avec quelques camarades, qui s’étaient groupés autour de moi et nous arrivâmes sur le lieu du combat, au moment de la retraite . Nous tirâmes quelques coups de feu, mêlés aux Amis de la France , que nous avions rencontrés à la Suifferie ; je vis là pour la première fois le sergent Flor O’Squar que je retrouvai plus tard à Bruxelles ; c’était «un grand diable qui n’avait pas l’air d’avoir froid aux yeux et qui se démenait comme un possédé. En somme, nous ne vîmes rien de la vraie bataille, qui avait été chaude. Des morts, des blessés. des soldats de toute arme, marins, francstireurs, lignards, mobiles, mêlés et faisant le coup de feu. En fait, rien de particulier à signaler dans ce grand désordre; si, pourtant: je vis venir à nous un grand cheval, sans cavalier, fuyant à travers champs, avec la moitié de la tête emportée et ressemblant à une bête apocalyptique. Il n’avait plus de mâchoires; et un morceau de chair, la langue, je crois, pendait et battait à droite et à gauche : c’était horrible.
C’est vers ce temps que notre capitaine, qui
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était pourtant un brave homme et un homme brave, constatant qu’il n’était pas très aimé des hommes, donna sa démission ; et je fus à l’unanimité nommé capitaine de la compagnie. Je ne consentis à accepter ce grade qu’à la condition expresse que tout le monde se soumettrait à une espèce de petit code militaire que j’avais déjà proposé à Roze. Voici quelques articles de cette législation appropriée à notre petit corps un peu irrégulier, et dans un moment où la discipline était partout très relâchée :
« Tout homme, ayant volé un camarade, ou pris un objet dans une maison habitée ou abandonnée, sera dépouillé de ses armes et chassé de la compagnie.
« Tout homme trouvé ivre ou dormant à son poste sera privé de solde pendant quinze jours, au profit des femmes et des enfants des volontaires mariés de la compagnie.
« Tout homme ayant unequerelle violente avec un camarade ou ayant insulté un supérieur sera forcé de lui rendre raison, et le duel aura lieu à la carabine, à cent cinquante pas. En cas de refus il sera chassé de la compagnie.
« Tout homme ayant tiré la nuit et donné une fausse alerte sera privé de solde pendant trois semaines.
«C’était pour éviter les coups de feu qu’on entendait toute la nuit aux avancées, etc., etc. »
Ce code fut accepté et rigoureusement mis à
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exécution dans la suite par un conseil de famille, choisi ou voté parmi les plus âgés de la compagnie et présidé par un type original que nous appellions le père Charles. Ce père Charles, qui était l’administrateur et le comptable de la troupe, était entré chez nous à la condition expresse de ne jamais prendre part aux sorties ou engagements quelconques. Quoiqu’on ait jamais su au juste qui il était, il passait pour un ancien prêtre défroqué; c’était un homme lettré, aux manières douces et distinguées, plein de logique et de bon sens; il n’aimait pas qu’on chantât des grivoiseries devant lui; et malgré cette chasteté d’oreilles, on lui reprochait une chose; bien qu’il s’en défendît comme un beau diable : sa galanterie outrée, qui mettait en joie toute la compagnie. Il n’eut jamais du reste qu’une idée fixe : nous présenter des cantinières ; idée que je repoussai formellement, à son grand regret. Après la Commune, LouisNoir,rencontrantlepère Charles complètement rasé, avec des lunettes bleues, lui fit en langage rabelaisien une question qui peut se traduire à peu près par ces mots : « Voyons monsieur Charles, aimez-vous toujours?» Aquoi le père Charles répondit par un oh! scandalisé. Quel diable de métier avait-il pu faire durant ces événements? Je me souviens qu’il était extraordinaire en costume de franc-tireur. Il me rappelait David la gamme, dans un des romans de Fénimore Cooper. Nous aimions tous le père
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Charles ; c’était le comique sérieux de labande.
Je vous ai dit que nous étions retournés à Bobigny, où on nous commanda une expédition ridicule sur le grand Drancy, dans lequel se trouvait une chapelle ou petite église qui, au dire du curé, renfermait des objets précieux, qu’on ne voulait pas laisser tomber aux mains de l’ennemi, lequel toutes les nuits faisait des courses et maraudait aux alentours. Nous partîmes le soir de bonne heure, soutenus par une compagnie de mobiles bretons. Nous arrivâmes sans encombre à la chapelle, où en fait d’objets précieux nous trouvâmes quelques oripeaux etbibelots de camelotte religieuse, plus un grand saint en cire, couché sur une espèce de brancard ou palanquin ; ce saint avait une blessure saignante au cou. Mes gens étaient tellement outrés qu’on les eût exposés pour de pareilles babioles qu’après avoir porté dehors tous les objets trouvés ils voulurent y mettrelefeu. LesBretons s’y opposèrent violemment; et moi-méme je leur fis comprendre que cet acte de brutalité constituerait une insulte pour leurs camarades bretons, Français comme nous, et ayant le droit d’avoir leurs croyances. Pour éviter une rixe, je fis faire demi-tour aux miens et nous filâmes, laissant quatre mobiles charger le brancard sur leursépaules et rapporterle saint avec lenteur et respect, à leurs risques et périls. Je crois. Dieu me pardonne, que mes hommes eussent laissé attaquer et canarder les mobiles
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sans tourner la tète. Heureusement on n’entendit pas un coup de fusil et la procession revint sans encombre. Ce petit fait me remet en mémoire le mot d’un chef huguenot à un catholique pendant une trêve: quelle belle nation nous ferions si nous n’étions pas divisés par les querelles politiques et religieuses! J’avoue toutefois que cette dernière expédition ne fut pas démon goût.
Nous voilà installés maintenant dans les tranchées de Maisons-Alfort, faisant le même service que l’armée et ayant forcément renoncé à tout vagabondage. Néanmoins, pour ne pas en perdre l’habitude, nous trouvons encore moyen d’échanger des balles avec les postes ennemis, de nous faire tuer un homme et blesser deux autres. Celui-ci qui mourut de ses blessures était un grand et beau type du midi, nommé Jourgeon. Il avait été littéralement criblé de balles; il mit deux jours à agoniser à l’ambulance de Maisons-Alfort. Je perdis en outre douze hommes, enlevés traîtreusement pendant un armistice. Les Poméraniens d’en face nous en voulaient parce qu’on leur avait tué plusieurs sentinelles et qu’on ne leur laissait pas une minute de repos. Parmi les prisonniers se trouvaient le sculpteur Gaudez, qui fit à Magdebourg le monument des soldats français morts dans cette ville, et le peintre Yan Coppenole; c’étaient de mes meilleurs soldats, et certainement les plus gais et les boute-en-train de la compagnie. Détail comique et un peu irré-
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ligieux, le dernier avait, quand il fut pris, les cordons de l’archevêque de Paris enroulés autour de son chapeau; ces insignes lui avaient été donnés par des soldats qui les avaient trouvés dans la maison de campagne du prélat située à Maisons-Alfort. Ce n’était après tout qu’une espièglerie. Ces prisonniers faillirent être, paraît-il, fusillés par les Allemands et en lin de compte purent s’offrir gratuitement le voyage de Prusse. Tous ces accidents, surtout le dernier, furent dus à des imprudences et des actes d’indiscipline dont je ne suis nullement responsable. Bastien Lepage dut aussi quitter la compagnie pour un genre de blessure qui le mit hors 'd’état de servir pour le reste de la campagne. Quant à mes autres compagnons de la palette et du pinceau, y compris mon ami Rajon, je dus les repasser à la compagnie des éclaireurs Dumas, en grande partie composée d’artistes; je ne pouvais plus en venir à bout et je ne voulus pas sévir contre des camarades. Or, à part ce côté indépendant, tous étaient courageux et* pleins de bonne volonté. Nous sommes du reste restés en très bons termes.
Je n’abuserai pas longtemps de ces récits guerriers. Après la bataille de Champigny et l’affaire dans laquelle je fus fait prisonnier, nous passerons à un autre ordre de faits. Néanmoins, je suis bien aise d’affirmer dans ce livre que je suis plus fier de ma qualité de combat-
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tant volontaire en 70 que de toutes les réussites qui ont pu et pourront encore m’arriver dans le cours de ma vie; et j’ai au moins cela de commun avec nombre de personnalités qui ne sont pas à dédaigner, à commencer par Michel Cervantes. Quant à Horace, se vantant d’avoir jeté son bouclier, je le considère, malgré ses beaux vers, comme un fier saligot , moins pour l’acte en lui-même que parce qu’il s’en est vanté. Ce qui à mon avis constitue le dernier degré de l’avilissement pour un homme, c’est l’aveu tranquille de sa lâcheté ; de même pour la femme qui fait parade de son inconduite. Il y a dans les deux cas une absence de sens moral tout à fait révoltante. Cet étalage de plaies honteuses devient un peu à la mode. On a le culte du laid et du malpropre ; voyez plutôt quelques-uns de nos magistrats. J’ajoute un mot : si j’étais femme je ne permettrais jamais à un lâche d’entrer dans mon lit, fût-ilbeau et eût-il, du génie comme Jules. Mais malheureusement il y a beaucoup de femmes qui ne sont pas dégoûtées.
Nousétions encore à Maisons-Alfort quand se livra la bataille de Champigny. Nous faisions partie de la division Susbielle et, sans prendre part au combat de Mély, qui se livra un peu à gauche de nos tranchées, j’assistai à l’attaque du village, à la prise de la redoute, et à la mort du général Renaud, tué en avant du village même; il était à cheval, en grand manteau flot-
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tant au milieu et sur la ligne des tirailleurs, cible vivante et provoquante. J’assistai, je le répète, à ce spectacle, comme à une scène militaire de la porte Saint-Martin, et je pourrais, si j'avais à la peindre, en donner au point de vue exactitude une idée absolument juste. Il faisait un temps superbe, l’atmosphère était d’une limpidité remarquable et le soleil dardait ses rayons comme en plein été. Nous étions gais et dispos.
La proclamation du général Ducros nous avait électrisés : « Je ne rentrerai que mort ou victorieux. » Je n’ai jamais compris qu’on lui en ait voulu pour ce mot; pas plus qu’à Jules Favre quand il répondaitaux propositions delaPrusse : « Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. » Ces nobles paroles nous firent du bien et soutinrent le cœur de ceux qui en avaient. Quand meme ceux qui les ont prononcées n’auraient pas réussi, ce sera toujours pour eux un titre de gloire d’avoir cru à la possibilité de sauver la patrie.
Je ne vous décrirai pas la bataille de Champigny, mais seulement le coin que j’ai vu de mes yeux, puisque je me trouvais au centre de l’action. Mes hommes, abrités derrière leurs tranchées, n’eurent à souffrir ni des balles ni de la mitraille, qui du reste n’étaient pas dirigées de leur côté ; un seul fut atteint légèrement à la main par un éclat d’obus. J’avais reçu l’ordre d’un officier d’état-major, qui passa achevai le
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matin, de rester à la défense d’une batterie de mitrailleuses qui s’était installée à notre gauche et ne cessa de tirer pendant toute l’action. Pour mieux voir le combat, je me tins auprès de l’officier qui commandait la batterie ; je l’avais mis au courant de notre mission. Le village de Mély était à mi-côte, crénelé et défendu par quelques fortifications passagères ; il fut abordé et enlevé à la bayonnette ; malheureusement, le général Renaud, qui était presque en tête, à cheval, comme je l’ai dit plus haut, tomba mortellement blessé dès le commencement du combat. On le rapporta dans son manteau; je le vis couché rigide, les yeuxentr’ouverts, avecun filetdesang au coin de la bouche. L’attaque continuait, et vers onze heures du matin le drapeau français flottait sur la redoute installée au sommet de la colline, à trois ou quatre cents mètres en arrière du village. Au moment où l’ennemi venait d’évacuer l’ouvrage, je vis distinctement une fusée s’allumer au sommet d’une grande perche, au milieu même de la redoute. C’était un signal. Je tiens le renseignement de la bouche même du général saxon de Montbé, qui commandait en face de nous; et j’ai pu plus tard communiquer ce renseignement au générai Susbielle, son adversaire, dont je fis le portrait après la guerre; car, chose assez curieuse, le hasard devait ensuite me mettre en présence de ces deux généraux. A peine le signal eut-il apparu qu’une grêle de
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projectiles s’abattit sur la redoute qui devint intenable pour les nôtres. La retraite s’opéra dans un désordre inexprimable; au lieu de se retirer par échelons, les soldats couraient en désordre et se ramassaient en groupes aussitôt dispersés par la mitraille. Près de huit cents hommes restèrent sur la pente. Pendant ce temps les mitrailleuses faisaient entendre leurs craquements, semblables à de la toile qu’on déchire. Un artilleur gisait' près de moi dans une mare de sang; j’aidai à le porter un peu plus loin. Le tir des mitrailleuses m’intriguait ; je ne me rendais pas compte de l’objectif cherché. Je me hasardai à demander à l’officier quel point était visé. « Oh! me dit-il tristement; nous ne visons rien de sérieux; nous sommes trop court. » il s’agissait simplement de soutenir le moral des troupes. C’était effrayant et j’en avais mal à l’estomac. «Mais, continuai-je, si vous vous portiez au galop plus sérieusement en avant, nous pourrions peut-être vous appuyer?» Il se mit à sourire. « 11 est bien tard, dit-il; et dans tous les cas je n’ai pas d’ordre pour tenter un pareil mouvement, qui pourraitrisquerde faire tomber mes pièces entre les mains de l’ennemi. Ah! si tous les hommes étaient des héros, je ne dis pas ; mais il s’en faut, et vous devez bien voir ce qui en est; plus de la moitié vacbards ou coquins. » Je serrai la main de ce brave homme et le cœur gros je rejoignis mes gens dans la tranchée.
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Je dois vous dire, et je désire que vous ne preniez pas la chose comme une sotte gasconnade, que, pendant ce combat, beaucoup plus sérieux que ce que j’avais vu jusqu’alors, combat dans lequel je fus aussi exposé qu’un combattant, je fus tellement hypnotisé par l’intérêt de l’action même que j’en perdis tout à fait le sentiment du danger; et je suis à me demander s’il estpossible qu’un général puisse avoir peur sur un champ de bataille. Quant au pauvre soldat, c’est tout à fait autre chose et je m’explique son affaissement moral, après plusieurs heures de lutte, lutte dans laquelle il n’a vu que mort et désolation, sans rien comprendre aux événements qui se passent autour de lui ; je m’explique, disje, qu’il puisse éprouver le désir d’être autre part, sans qu’il cherche toutefois à réaliser ce désir.
Après la bataille de Champigny nous rentrâmes dans Paris, et notre commandant supérieur, Louis Noir, nous trouvant sans doute trop turbulents, nous céda avec armes et bagages à Ulric de Fonvielle, qui commandait le 1 14° de marche, et qui désirait peut-être cueillir des lauriers. Notre nouveau commandant est une figure trop connue pour que je vous le décrive. Petit détaillé, brun, vivant énergique, nous avions je crois trouvé de quoi nous distraire avec lui; il sauta sur la première occasion qui se présentait et nous mit à la besogne. Ce fut ma dernière
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aventure guerrière; permettez-moi de vous la décrire avec minutie.
Nous étions campés à Rosny, sous le fort; il faisait un froid de loup, ce qui n’empêchait pas les enragés de chez nous de battre la plaine et les environs et de se faire encore inutilement tuer un homme dans une cave de la Ville-Évrard, où ils se rencontrèrent avec des maraudeurs saxons, auxquels, je l’ai su le surlendemain, ils avaient eux-mêmes tué un soldat; comme vous voyez, on était manche à manche. Je fus très peiné de la mort de cet homme, qui de fait était maraudeur, mais était d’une bravoure et d’une bonne volonté exemplaires. On l’appelait le père Barillé; il avait plus de cinquante ans, était chapelier de son état et n’avait jamais été soldat. Il avait à Paris une grande fille de quinze ou seize ans qu’il adorait. Le pauvre homme risquait journellement sa vie pour rapporter quelque chose à cette enfant; et, quand on le ramena mourant au campement, son unique pensée et sa dernière parole furent pour elle; il recommanda de lui porter jusqu’à une bouteille de vin et un morceau de lard qui étaient dans son sac, et qu’il avait du chiper je ne sais où; il nous supplia de conserver sa paie encore quelques jours, si c’était possible, pour la remettre à sa fille.
On lui promit tout cela et on lui tint scrupuleusement parole.
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Mais revenons à notre dernière expédition.
Ulric de Fonvielle reçut l’ordre du commandant du fort de venir avec son capitaine d’éclaireurs le trouver immédiatement. Nous nous présentâmes; et le commandant nous expliqua qu’il voulait nous faire faire une reconnaissance sur le Raincy, en passant par Villemonble. Je fus spécialement chargé avec ma compagnie de prendre des renseignements exacts sur la position de l’ennemi, la batterie qu’il construisait et en général de noter tout ce que je pourrais voir intéressant la défense. C’est personnellement que je devais opérer pour ce petit travail: il fut convenu que je serais soutenu, en cas d’attaque, par tout le bataillon d’Ulric de Fonvielle.
Il était deux heures quand nous nous déployâmes dans la plaine sur une seule ligne; il était convenu que je devais atteindre le plus vite possible l’endroit qu’on m’avait désigné. Mon avis personnel aurait été de fournir les renseignements demandés, en employant très peu d’hommes, trois ou quatre au plus; je les aurais conduits, un peu avant le lever du jour, sur la ligne ennemie. Mais j’ignore les motifs qui guidaient l’autorité militaire dans ce déploiement de forces. Toujours est-il que j’obéis et que, pour aller plus rapidement et perdre moins de monde, j’ordonnai à mes gens, très espacés les uns des autres, de traverser la plaine au pas de course. Les avant-postes ennemis, surpris de cette brus-
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que attaque, à laquelle ils ne s’attendaient pas, se replièrent en hâte, mais pas assez vite pour nous empêcher de faire quelques prisonniers, qui se sauvèrent du reste un instant après. Pendant que la fusillade s’engageait entre mes tirailleurs et les Saxons, je poussais toujours de l’avant pour atteindre en personne l’endroit qu’on m’avait désigné; plusieurs de mes hommes tombèrent; mais je persistais à me porter où je devais aller, quand je m’aperçus que j’étais tourné : les balles, qu’on m’envoyait d’avant, commencèrent à m’arriver de droite, d’un endroit boisé, où je croyais qu’étaient encore mes hommes; puis j’entendis distinctement des mots allemands et j’aperçus à ma droite, par-dessus une haie, des soldats coiffés de casquettes à bande rouge; ces soldats me dépassaient de plus en plus. Ils avaient reconnu mon grade, quoique je fusse armé d’une carabine avec laquelle je tirais comme mes hommes :« Rendez-vous!» me cria une voix en français; je dois dire qu’ils avaient suspendu leur feu. Je sifflai un coup pour appeler mes hommes et je fis quelques pas en arrière pour gagner un fossé que j’avais passé quelques secondes auparavant; je ne l'atteignis pas; les balles recommençant à frapper autour de moi, je me jetai à plat ventre et je remis une cartouche dans mon snider. Au moment où je relevais mon arme, appuyé sur mon coude gauche pour tirer, mon fusil, atteint sans doute par une balle,
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me frappa violemment la figure et la poitrine, me renversant de côté et me faisant une éraflure dont j’ai gardé la marque, entre la clavicule et le pactoral droit. Je perdis un peu la tête et me dressai brusquement en criant : « Ne tirez plus! je me rends. » Mon fusil était resté à terre. « Jetez votre revolver ! » clama la même voix qui m’avait crié de me rendre. Je voyais distinctement par-dessus la haie tous les fusils abaissés dans ma direction. J’obéis; je pris le revolver qui était à ma ceinture et le lançai à terré; quelques soldats vinrent à moi. J’étais pris. On s’empara en même temps de deux camarades blottis dans le fossé que j’avais essayé d’atteindre; l’un d’eux paraissait assez sérieusement touché : une balle, qui lui avait traversé les côtes, fut retrouvée dans son mouchoir, placé en arrière, de côté, au-dessus de sa ceinture; c’est là qu’il avait l’habitude de le glisser par l’ouverture de sa vareuse. Un troisième franc-tireur, le brave Cataneo, terré dans un enfoncement un peu plus loin sur ma gauche, ne fut pas vu par eux et put s’échapper à la faveur de la nuit.