CHAPITRE VIII
Ce fut le 24 décembre 1870 que m’arriva cette aventure, une de celles qui font date dans une existence. C’était le soir de la Noël; nous étions dans le Raincy. Après un examen de ma blessure, en somme peu sérieuse, et de celle de mon camarade, blessure qui, malgré son apparence plus grave, n’offrait aucun danger réel, on nous pansa et nous fûmes conduits par un officier,, extrêmement poli et parlant bien le français, jusqu’à une grange éclairée a giorno , dans laquelle, était dressé, sans doute à l’occasion de la Noël, un immense couvert pour un état-major quelconque. On me présenta seul à un officier supérieur qui s’écria en me voyant : « Tiens ! vous avez l’air d’un Allemand. » « Eh bien 1 poursuivit-il en riant, vous voilà débarrassé des misères de la guerre. Après tout, quand on a fait son devoir, on peut se reposer sans remords ; mais que diable a-t-on voulu tenter ce soir contre nous ? Votre brusque attaque nous a surpris et nous a forcés à mettre toute notre division sur pied. » De fait, j’avais vu en route un mou* vementde troupesqui m’avait paru considérable;
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ce qui m’a confirmé dans l’idée qu’on aurait pu singulièrement fatiguer l’assiégeant et le tenir en éveil sans relâche par des escarmouches et des pointes hardies poussées dans ses lignes à toute heure du jour et surtout de la nuit. « Vous allez, continua l’officier, passer la nuit dans un poste où vous ne serez pas très bien couché, mais où vous pourrez vous reposer quand même; « à la guerre comme à la guerre, » dit votre proverbe français. Demain on vous présentera à notre général, qui décidera ce qu’on doit faire de vous. Soyez sans inquiétude, et surtout ne tentez pas de vous échapper; vous serez du reste bien surveillés, etc... » Il me souhaita unebonne nuit et rentra dans la salle. On nous achemina vers une petite maison occupée par plusieurs soldats qui ne parlaient pas un mot de français et nous regardaient de travers, à cause de notre uniforme de francs-tireurs. Néanmoins on nous donna à manger ; et, comme j’étais harassé de fatigue, j’essayai de m’endormir par terre dans un coin de la masure; mais les Allemands chantèrent et burent tout la nuit et nous ne pûmes guère reposer. Le lendemain, on nous fit partir vers dix heures environ ; une escorte de cavaliers, des dragons, je crois, pistolet au poing, nous conduisit à travers champs jusqu’à un petit château, vers un pays nommé Clichy ; en route nous eûmes certaines inquiétudes motivéespar l’attitude rébarbative de nos guides, qui poussaient des
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hurlements et nous mettaient en joue chaque fois que nous faisions mine de nous arrêter; la pleine était déserte d’ habitants et couverte'd’une neige épaisse; de longues voitures d’aspect primitif, des groupes de cavaliers qui en passant échangeaient avec nos conducteurs des rires et des menaces à notre endroit, avec gestes d’hommes qu’on fusille ; quelques rares paysans dont l’un dit en nous croisant ces mots assez cruels dans une bouche française : «Ah! c’est des francstireurs, leur compte est bon ; » plus loin, nous vîmes se détacher un groupe d’hommes déguenillés qui nous suivirent longtemps à distance avec des pelles et des pioches sur l’épaule. Vous voyez d’ici les conséquences que notre cerveau fatigué pouvait tirer de ces sortes de rencontres. Enfin, pour mettre le comble à nos angoisses, nous aperçûmes un chemin creux traversant une carrière dans laquelle une escouade de soldats se trouvait rangée en face d’un gros mur de pierres. « On va nous fusiller, » me dit un de mes hommes ; — « taisez-vous, imbécile, » lui répondis -je à demi voix ; en même temps je fus saisi d’une résolution subite. Le ciel, qui était beau, et tout le paysage à l’entour me parurent prendre une implacabilité de pierre; je balançai quelques secondes dans mon cerveau si je n’allais pas m’élancer vers un bois qui se trouvait à un demi-kilomètre sur la droite; je me sentais une agilité de chat. Heu-
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reusement la réflexion calma cette velléité qui m’eût certainement été funeste : nous entrâmes dans la carrière, et, quand nous passâmes devant le peloton, tous les soldats crièrent d’une seule voix: Guten / c’est-à-dire : bonjour! Quel poids de moins sur l’estomac ! A ce moment un cavalier à mine féroce qui était à ma gauche me tendit brutalement un cigare que j’acceptai avec empressement; il me passa une allumette enflammée, j’allumai le cigare et le fumai avec délices. Nous approchions du château, et nos cerbères, songeant probablement que nousne chercherions plus à nous échapper, en tant que nous en ayons eu envie, s’étaient radoucis et avaient quitté leurs mines farouches. Au bout de dix minute^, nous arrivions à l’entrée dudit castel qui me parut très coquet ; nous attendîmes un bon moment dans la cour; je voyais les rideaux du rez-de-chaussée se soulever et des uniformes apparaître à travers les vitres. On nous examinait. Je pris une tenue digne et recommandai à mes compagnons d’en faire autant. Enfin un jeune homme grand et mince, en tenue bleu ciel, s’approchade moi poliment et médit: «Monsieur le capitaine, le général de Montbé désire vous parler. » « Je suis aux ordres du général, » répondis-je. et je suivis le jeune homme.
Il réintroduisit à gauche dans un salon du rez-de-chaussée, et je me trouvai en face du général et de deux officiers à droite et à gauche.
je saluai en m’inclinant ; on me rendit mon salut; M. de Montbé paraissait avoir quarantecinq ans; il était grand, mince et un peu roide, avec des moustaches et favoris, l’air était militaire et aristocratique : « A quel corps appartenez-vous?— Aux francs-tireurs des Ternes. — Oh î fît-il, heureusement pour vous qu’il n’y a pas de franc-tireurs dans Paris. Les francs;? tireurs sont des bandits auxquels je ne fais jamais de quartier; ils me volent ma bourse et mes lettres. Vous êtes des volontaires, et je connais votre uniforme. » Je m’empressai d’ajouter que je commandais une compagnie séparée du bataillon des Ternes et annexée comme éclaireurs au 114me de marche, « Quel est le nom de votre commandant ? — Ulric de Fonvieille. — Ah! fit-il avec curiosité, celui qui a joué un rôle dans l’affaire Victor Noir ? — Parfaitement, mon général. — Avez-vous des commissions en règle ? » Je tirai la mienne et la lui tendis. « Vous avez un nom italien ; est-ce que vous ôtes de cette nationalité? — Je suis Français, mon général. — Pardon, j’ai encore une question à vous faire: Est-ce que vous étiez dans l’armée avant la guerre ? — Non, mon général, je suis peintre, et je n’ai aucune prétention en ce qui touche la science ou l’art de la guerre. » il sourit et se leva. Je m’inclinai et je sortis accompagné par le jeuno homme bleu qui nous conduisit à une espece de corps de garde établi
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à l’entrée sous la porte, dans la loge du concierge. Là, un soldat de la landwer nous servit une tranche de bœuf que nous dévorâmes avec appétit. Il y avait longtemps que nous n’avions été à pareil festin et que du reste on ne mangeait plus de bœuf dans Paris. Après ce repas on nous permit de nous reposer dans un grenier audessus de la loge du concierge. Nous dormîmes plusieurs heures à poings fermés; nous avions passé la veille une mauvaise nuit. Vers six heures on m'éveilla ; le messager bleu venait m’inviter à dîner de la part de M. de Montbé. Je demandai quelques minutes pour me débarbouiller et me brosser.
Les soldats, qui étaient des hommes de la landwer, étaient pour la plupart de braves pères de famille ; ils furent extrêmement complaisants pourmoiet me procurèrent jusqu’à une serviette; on me brossa, on m’astiqua ; et bientôt je fus à peu près présentable. Mon jeune guide me reconduisit devant le général qui cette fois était entouré de tout un état-major. « Ah ! me dit-il, monsieur l’artiste, vous voilà tout transformé, soyez le bien venu. » Il me présenta à ses officiers et m’invita à passer dans la salle à manger ; comme je me refusais à entrer le premier :
« Vous êtes notre hôte, me dit-il, au moins pour ce soir. C’est l’artiste que j’ai invité. » Tout se passa avec des formes et une étiquette de très bon ton. On causa naturellement des événements
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du siège et de la guerre en général. Je me tins sur une grande réserve et je n’émis mes idées qu’avec une extrême prudence, toujours un peu sur la défensive; j’étais après tout en pays ennemi. On me demanda des renseignements sur Paris, je dois du reste le dire avec une certaine discrétion. J’affectai une confiance que, l’avouerais-je, je n’avais pas encore perdue ; je jetai même dans l’âme de mes auditeurs, je ne dirai pas un trouble, mais une hésitation, au point de vue de leurs espérances et de leurs pronostics optimistes. « Je ne dis pas, mon général, qu’il nous est encore permis d’espérer la victoire ; mais je crois aune résistance longue etacharnée. Je suis sûr que Paris peut tenir pendant quatre ou cinq mois au moins et que vous aurez encore à soutenirdes combats meurtriers sous ses murs. D’ici là des événements peuvent surgir en Europe et qui sait ? » Il m’interrompit : « Mais vous n’avez plus de vivres ; tous vos chevaux sont mangés ; on vous rationne meme le pain. — Erreur, mon général ; plus de la moitié des omnibus et des véhicules de toute espèce circulent encore dans Paris; c’est par précaution que le pain dont on a encore pour six mois est un peu rationné. Le vin, le café, l’eau-de-vie et les légumes secs abondent, ainsi que les conserves de viandes. Quant à la population, je vous assure qu'elle ne veut capitulera aucun prix ; les femmes surtout sont intraitables sur ce chapitre. — Oh !
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je sais, dit-il, que les Françaises sont vaillantes. — Je suis sûr, repris-je, qu’un gouvernement qui voudrait endosser la responsabilité d’une reddition serait honni et renversé dans les vingtquatre heures. On attend le bombardement avec une parfaite insouciance. Quant à la lutte en province elle s’éternisera et vous serez obligés d’occuper le pays jusqu’aux Pyrénées; pendant ce temps la ruine et la misère s’étendront sur nos deux pays et sur l’Europe entière. Toutes les transactions du monde sont en suspens, etc. , etc. » Je fus presque éloquent ; dans tous les cas on m’écoutait et on ne riait pas. Le général me demanda ensuite à quelles actions j’avais pris part; je le lui dis; ctquand j’arrivai au combat de Mély, il me le fit raconter, m’écouta avec une grande attention et quand j’eus terminé : « Savezvous, me dit-il, quel est le général qui commandait en face de vous ? » Non, fis-je. « Eh bien ! c’était moi. Votre récit est très exact et je vais le compléter. Je savais parfaitement qu’il s’agissait d’une diversion, que vous enlèveriez le village et la redoute; mais j’étais sûr que vous ne pourriez la garder. Le signal dont vous parlez fut allumé par nous-mêmes dans la redoute et éclata aussitôt votre entrée ; une batterie qui commandait cette position la foudroya immédiatement. Aussitôt votre retraite, j’enlevai toute mon artillerie et la reportai vers Champigny ; j’étais sûr que mon adversaire ne reviendrait pas
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à l'attaque, auquel cas il n’eût plus trouvé personne devant lui et la route entièrement libre. » J’étais absolument stupéfait. Le général Susbielle auquel je racontai la chose plus tard ne s’en émut guère. Il m’avoua que dans tous les cas il lui eût été de toute impossibilité de tenter une nouvelle action ; les deux tiers de ses effectifs ayant disparu ou s’étant dispersés après le combat. On parla du général Trochu, poür lequel il manifesta la plus grande estime, voire sympathie. « M. Trochu est un bien galant homme, dit-il, et qui comprend mieux la situation que personne. » En revanche, il était exaspéré contre Gambetta, que mon voisin de gauche au contraire, un jeune officier d’apparence distinguée, qualifiait d’homme de génie, ceci à mon oreille seulement. « Votre Gambetta, s’écria le général en s’emballant presque, ne fait pas la guerre, lui, il se contente de l’ordonner, de l’exciter... — Et de créer des armes, ajouta mon voisin. — Cet homme, poursuivit M. de Montbé, devrait être pendu. » Je m’aperçus que la plupart des officiers partageaient l’aversion du général. Ils commençaient tous à en avoir assez de la campagne, et la perspective de la continuer encore longtemps ne leur souriait pas du tout. Je me souviens que je fis la remarque au général qu’il avait un nom français. « Parfaitement, me dit-il, je suis d’origine française et ma famille s’établit en Allemagne lors de l’édit de Nantes. » Cela ne l’empêchait
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pas du reste de détester cordialement la France. Il s’alluma un peu à la fin du repas et me montra un peu moins de retenue : « Un Allemand, me dit-il, a toujours valu quatre Français. — Pas sous Napoléon Ier, mon général. » Mon voisin de gauche sourit. Du reste, je sentais que la conversation tournait à l’aigre, et en somme j’étais sur un mauvais terrain. Je ne me souviens plus que d’un mot assez risqué que je hasardai en réponse aux piqûres de ce vainqueur. « Les Français n’ont ni ordre, ni discipline, disait-il, ils sont incapables de tenir dans le rang, etc. — Cela n’a rien d’extraordinaire, mon général, nous sommes une race de chefs. Je comparerai, si vous voulez me le permettre, les Allemands à des moellons cimentés dans un mur ; c’est solide, mais un fort coup frappé dans la base peut faire tomber tout à la fois. wllricanaun peu. « Pardon, mon général, repris-je, vous me mettez dans une situation délicate : vous daubez sur mes compatriotes, et j’ose à peine riposteren vous rendant la pareille à propos des vôtres ; vous avez trop de galanterie et vous êtes trop victorieux pour en vouloir à un vaincu. — Vous avez raison, reprit-il, M. Castellani, je serais désolé de vous faire de la peine; vous ôtes en somme un des officiers les mieux élevés que j’aie reçus à ma table, et votre franc parler prouve votre foi en notre courtoisie; et certes vous ne tiendriez pas le même langage à un chef de barbares. — Assurément ; répon-
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dis-je, il me ferait couper la tête; tandis que je suis àpeuprès sûr que vous ne meferez même pas fusiller. » Il se mit à rire et tout le monde avec lui. On fît venir du champagne et on m’en offrit ; je m’excusai en disant que ce vin m’incommodait, et je demandai à M. de Montbé la permission de me retirer. Je saluai ces messieurs et serrai la main du général qui m’accompagna jusque dans l’autre pièce. Avant de le quitter, je lui demandai s’il pouvait me faire passer une lettre dans Paris pour ma femme ; il m’assura qu’il s’en chargerait. J’écrivis séance tenante quelques mots pour rassurer Pauline. Cette lettre ne lui est jamais parvenue.
Retourné au poste, je montai m’étendre sur la paille du grenier auprès de mes deux hommes, qui, paraît-il, avaient été traités en camarades par les landwers. Je m’endormis d’un sommeil agité par de mauvais rêves; je me voyais traîner au mur par des soldats prussiens; à ce moment je me sentis légèrement touché à l’épaule et je m’éveillai; je vis devant moi un capitaine saxon qui tenait une lanterne à la main. Je me dressai sur mon séant. « Qu’y a-t-il? fis-je. — Ah! Monsieur, me dit l’officier, avec un accent allemand assez prononcé, vous êtes bien malheureux! » L’idée du rêve encore fraîche me revint. « Ah ça, pensai-je, est-ce que ?...» Je fus vite rassuré: ((Voulez-vous boire du champagne ?... me dit l’officier, voulez-vous manger du jambon?..
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voulez-vous, etc...— Mais oui, fis-je, ravi de voir la chose si bien tourner, je veux tout cela; » et je me dressai sur mesjambes. Il avait une bonne grosse figure, ce capitaine, et paraissaittout réjoui. « Venez, » me dit-il. Nous descendîmes dans le poste. Tous les hommes rangés le longdes murs, la main à la hauteur de la tempe, étaient immobiles comme des statues; nous étions au milieu, assis à une grande table, sifflant des demi-bouteilles de Moet. Après quelques instants passés à cet exercice, le capitaine me demanda si je voulais faire un tour au clair de lune . « Mais, lui répondis-je, je suis bien mal couvert par le froid terrible qu’il fait. » De fait, j’avais perdu mon manteau pendant la dernière bagarre et j’étais à peu près vêtu comme en été avec ma pauvre vareuse usée et même déchirée. Ça me fait songer que j’avais aux pieds les bottes du commandant Louis Noir, bottes que je gardai pendant toute ma captivité et que je rapportai même à Paris. Cesboltesme faisaient, étant donnée la différence de nos tailles, des pieds qui eurent en Allemagne un certain succès et qui faisaient dire aux gens peu observateursquelesFrançaisavaientdes pieds énormes. L’officier me fit prêter une immense capote qui m’enveloppa comme une robe de chambre. Il se mit à rire aux éclats, en me voyant ainsi accoutré : « Ah! ah! vous voilà dans un manteau prussien! »
Nous sortîmes et nous commençâmes notre
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promenade par un clair de lune splendide : (( Vous allez, me dit-il, jurer que vous ne tenterez pas de fuir.» Je jurai. Il me raconta qu'il était de la landwer, qu'il avait laissé sa femme avec trois enfants ; qu'il était docteur (les Allemands sont tous docteurs), qu’il avait suffisamment de la guerre, qu’il espérait du reste voir bientôt terminée, ce en quoi je m’empressai de le contre dire; « à moins, ajoutai-je, que vous ne vous décidiez à vous montrer plus traitables. »
Il m’affirma qu’ils avaient réellement droit à des compensations, qu’ils avaient beaucoup souffert, etc...» Il aurait mieux fait d’ajouter qu’ils étaient les plus forts, ce qui detempsimmémorial a toujours été la meilleure raison. Il finit, comme tout brave Allemand, par me tirer de sa poche et me montrer le portrait de sa femme et de toute sa famille, avec des petits clignements d’yeux ; ie pauvre homme s’attendrissait. Madame me parut du reste très conf ortable et les petits en très bon état. Quel singulier guerrier! Malgré tout cela je ne pouvais m’empêcher de considérer qu’il était mon vainqueur, et un vainqueur bon enfant après tout. Tout en causant il me montrait les avant-postes ennemis et deloin les avant-postes français. Il m’avait, en venant, expliqué avec complaisance et sans aucune idée de me vexer, comme quoi nous leur ôtions très inférieurs au point de vue de la pratique et de la prudence : «Vous verrez toujours, me disait-il, les lignes
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françaises éclairées par des lumières, voire même des feux, qui les désignent clairementà l’ennemi, tandis que les nôtres sont toujours dans une obscurité parfaite.» Il n’eut pas de veine, ce soir-là, bien par hasard j’en suis sûr : pas un feu sur la ligne française, et en revanche nous aperçûmes une lumière sur la ligne prussienne. Ça l’embêta et me fit rire sous cape. Je regardais nos avantpostes en soupirant; il s’en aperçut. «Nous avons, dit-il, passé ici la ligne de nos dernières sentinelles; vous êtes jeune et agile ; vous pourriez tenter de vous échapper; mais vous avez la figure d’un honnête homme et j’ai votre parole. Vous me feriez encourir une responsabilité terrible. » De fait, j’eus un instant une mauvaise pensée que je refoulai: passer derrière un arbre, sous un prétexte quelconque, y déposer ma capote, toujours sous le même prétexte, et me précipiter à travers champs. C’eût été déloyal d’une part et d’un autre côté je songeai que tous les Allemands sont sournois et je me rendis, en réfléchissant, parfaitement compte que nous n’avions nullement passé les postes avancés, car nous n’avions rencontré aucune sentinelle ni entendu aucun verdâ (qui vive?). Je résistai donc à cette tentation qui deux ou trois fois encore revint m’obséder. Je fus presqueheureuxquandnous fûmes rentrés. Le lendemain, le général de Montbé eut une fantaisie que je m’empressai de satisfaire. Il me demanda si je voulais lui faire un dessin du châ-
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teau. « Ce me sera, dit-il, un double souvenir agréable : celui du séjour d’abord, quoiqu’on nous y ait souvent dérangés, en nous envoyant des poulets de cette espèce, et il me désignait de la main un gros obus non éclaté qui gisait dans la cour, et, d’autre part, celui de l’artiste et du bon patriote que j’ai reçu à ma table.» Je lui fis, sous la garde dune sentinelle , le croquis demandé que je signai; je me rappelle qu’il me dit en me voyant regarderie soldat avec un sourire: « Je vous demande pardon, mais c’est l’usage.» Il fut ravi de mon dessin qu’il montra à tout l’état-major. J’avoue quej’y avais mis tout ce que je pouvais. «Oh! me dit-il, vous êtes un véritable artiste et je ne me repens pas de vous avoir bien reçu.» Il me fît visiter le château et me montra avec coquetterie combien tout avait été conservé et respecté; c’était vrai. Il mit sournoisement en regard les propriétés et maisons des alentours de Paris, qui avaient été légèrement dévastées par les nôtres; entre autres Villemonble, qui avait l’apect d’une habitation saccagée par des Peaux-Rouges. J’aurais pu lui répondre que ses compatriotes n’avaient pas partout été si corrects; mais je me contentai de garder le silence. Il n’insista pas du reste. Je dois dire après tout que j’ai eu affaire à un ennemi des plus courtois. Ici se place un mot de M. de Montbé, mot que je ne devrais peut-être pas répéter, au moins par modestie; mais malheureusement je suis artiste
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et par conséquent pas plus modeste que mes confrères, et je grille de vous dire le mot en question. Je m’avisai, en quittant le général, do lui dire moitié sérieusement, moitié plaisamment : «Mon général, je ne suis passoldat, je n’ai aucune aptitude ni instinct militaire, je suis artiste et n’aime quela paix et le repos; si je vous donnais ma parole de ne plus porter les armes, de ne jamais souffler mot de ce que j’ai vu ou entendu, sienfinje... — Je vous comprends, interrompit-il, c’est la clef des champs que vous réclamez. Décidément les Français abusent de tout. Eh hienl cher Monsieur, sachez que je n’en ai pas le droit d’une part et que d’autre part, si i’avais ce droit, je m’empresserais de ne pas en user à votre égard. Vous êtes un de ces hommes qui, tout en prétendant qu’il n’aime que la paix et le repos, peut être très dangereux pour nous, en ce sens que, tout en n’ayant ni l’expérience ni la scienco de la guerre, vous possédez un instinct très développé et une appréciation remarquable des choses possibles ou tentables à la guerre. De plus, -vous nous détestez cordialement en tant qu’ennemis, et vous feriez tout malgré vous pour chercher à nous nuire. Vous êtes un partisan acharné delà guerre.» Je me récriai. «Nevousen défendez pas. « Un homme comme vous est peut-être plus dangereux pour nous que mille autres réunis. Par conséquent, trouvez bon qu’on vous envoie vous reposer chez nous, où vous serez bien traité; car
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vous avez pu remarquer que, quoi qu’on en dise, nous ne sommes pas des sauvages.» Les officiers présents parurent s’égayer beaucoup de ma proposition.
Nous quittâmes le château l’après-dîner même, toujours escortés, mais rassurés tout à fait. En route nous eûmes le même spectacle que la veille, sauf le temps triste et couvert : pas d’habitants, des petits villages abandonnés, le paysage entièrement blanc et tellement enseveli sous la neige que les routes avaient disparu. De temps en temps passaient des groupes de uhlans au galop et de longues voitures ressemblant à des crèches à moutons. Cette marche abrutissante à travers un pays désolé me donnait par instant l’illusion du passé et j’eus plusieurs fois comme une courte vision de la retraite de Russie ou de la campagne de France. Après tout, les événements humains ne sont que des répétitions et doivent le plus souvent se ressembler. Nous arrivâmes à Dammartin, localité tenant le milieu entre ville et village. On nous conduisit par la route qui fait rue, à travers le pays, lequel est très long. Les habitants sur les portes nous regardaient passer avec compassion. Notre costume de francs-tireurs les inquiétait pour nous; je vis une vieille femme s’essuyer les yeux avec son tablier; par contre, les soldats prussiens que nous rencontrions nous examinaient assez méchamment, toujours
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à cause de notre satané uniforme. Nous arrivâmes à ce que les Allemands appellent la commandature, expression qui répond à peu près à ce que nous nommons la place. Même interrogatoire et mêmes réponses que la veille à un officier supérieur, lequel me dit qu’il avait un fils peintre ayant commencé ses études à Paris. « Il est dommage pour vous, ajouta-t-il, que le prince de Saxe, que nous attendons, ne soit pas là. C’est un ami des arts et des artistes, et assurément vous eussiez évité le voyage de Prusse. » Le maire de Dammartin, qui s’était généreusement porté garant pour nous, obtint que nous logerions chez l’habitant. Je sortis sans escorte, accompagné par M. Seigneur, pharmacien de l’endroit, qui, m’ayant vu passer quelques instants auparavant, était venu spontanément s’offrir à me loger, s’il y avait lieu, et me ramenait, le digne homme, comme une capture précieuse; sa femme vint au devant de nous; ces pauvres gens avaient un fils dans la mobile à Paris. Vous pensez si je les intéressai. Ils étaient très inquiets, n’ayant jamais eu aucune nouvelle. Je les rassurai de mon mieux en leur affirmant, ce qui n’était pas l’exacte vérité, que le corps des mobiles avait été très peu éprouvé et n’avaitfait que despertes insignifiantes, quelques blessés et encore légèrement. «Tant mieux; c’est encore trop, disait la bonne dame. » J’ai su plus tard que leur fils s’en était bien tiré. Il y avait
dans la maison un médecin-major, Prussien à luneLtes, plein de morgue et de prétention; il parlait français; je ne le ménageai pas, et à table je lui rivai assez bien ce qu’on appelle le clou en style d’atelier. Si nous avons le défaut, nous autres Français, de nous croire très malins, les Allemands ont celui de se croire très savants; je fus d’accord avec lui sur ce dernier point, à ce correctif près toutefois, c’est qu’on peut être très savant et en môme temps être un imbécile, n’avoir aucun tact et être capable de grossièreté ; auquel cas je préfère le commerce des gens moins savants, mais plus polis. Vous voyez d’ici la tête du docteur. Il m’aurait fait fusiller s’il avait pu. Heureusement pour moi et malheureusement pour lui je n’en avais aucune peur. Mes hôtes au fond étaient ravis de me voir dauber sur l’Allemand que je mis absolument mal à son aise et qui quitta la table avant la fin du repas, ce qui ne déplut à personne. Oh! la sale tête 1 Je l’ai encore devant les yeux, avec ses cheveux filasse, ses yeux jambonneux et sa grosse face carrée, coiliée d’une toute petite casquette. Nous éclatâmes de rire quand il fut parti. Je passai la nuit dans un bon lit, qui me rappela celui de Joseph Berta, dans le Conscrit d’Erkmann-Chatrian; et je dormis comme un bienheureux. Le lendemain, au jour, je fus éveillé par une violente canonnade qui paraissait avoir lieu à très courte distance. M. Seigneur se précipita
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dans ma chambre. « Dans deux heures, s’écriat-il, vous serez libre ; habillez-vous et 11e bougez pas d’ici; les Parisiens ont fait une sortie et ils gagnent du terrain de notre côté; un homme des environs vient de m’affirmer que les Prussiens battaient en retraite; » et, comme pour me confirmer ce qu’il me rapportait, M. Seigneur me montra la rue encombrée de soldats qui, sac au dos, couraient sans doute pour se former sur un point. J’en tremblais d’émotion. La canonnade redoublait et semblait serapprocher. Gomme j’aurais voulu prendre part à ce combat! «Avezvous des fusils, lui dis-je? — Soyez patient, me ditil, je sais où en trouver, des fusils. » Cet instant de fièvre dura peu; et ladésillusionla plus amère succéda bien vite à cet accès de joie anticipée. Nous sûmes vite la vérité : c’était le bombardement du plateau d’Avron, précurseur de celui de Paris. La couche épaisse de neige gelée dont la terre était couverte nous avait, par Je rapprochement du son, donné l’illusion d’un grand combat qui se serait livré tout près de nous. L’imagination et les racontars s’en mêlant, on était arrivé à croire à une sortie victorieuse de l’armée de Paris. Nous fûmes cruellement désabusés.