LIVRE I
L'Ame des Noms
Les noms que l'on nous donne, autant que nos visages, Sont des Ilambeaux secrets, où Tàme parfois luit Plus clairement aux yeux des rêveurs et des sages Que Tétoile qui veille aux portes de la \uit.
Il est des noms plaintifs comme le chant des vagues ; J'en connais qui sont doux comme des fiancés ; Quelques-uns ont Fair bon ; d'autres, profonds et vagues. Semblent cacher en eux de lugubres pensers.
11 en est qu'on dirait nés de l'onde sonore. Dont la gaîlé s'épanche en bruits mélodieux ; Il en est de moins gais, mais qui, plus frais encore. Ont la langueur de l'aube et la clarté des cieux.
Que de noms endormis au senil de ma mémoire î A Theure où Ton en((Mul IVissoimer les roseaux, Je les vois s<> dresser du fond de la nuit noire. Comme ces feux follets qui dansent sur les eaux.
Lentement jusqu'à moi le cortège s'avance, Vêtu de souvenirs. Ils disent tour à tour Les plaisirs et les jeux de ma rieuse enfance : La siesle au bord de Teau dans la chaleur du jour;
La cueillette des fruits sur les routes fleuries ; Les rondes, les chansons et les contes du soir. Ils disent ma jeunesse avec ses rêveries, Ses tendres amitiés, ses amours sans espoir.
Ils disent la soirée, où, sous le ciel en fête, L'aveu de nos deux cœurs se trahit dans nos yeux.., Qu'elle était douce à voir, ma timide conquête, Fuyant de mes regards l'éclat victorieux ! , . .
Mais un nom — entre tous — rayonne de lumière, A ce joyeux éveil du passé triomphant : Mère, c'est ton beau nom, dont l'âme familière Evoque dans mon cœur mes prières d'enfant !
La JVIopt de Victor Htigo
Le Temps Ta jeté bas, le chêne centenaire.
Afin de rajeunir son immortalité !
Au milieu du concert éclatant de l'été,
Sa chute a retenti comme un coup de tonnerre.
— C'est ainsi que le chêne est tombé sur la terre ! - Des reflets du couchant son front ensanglanté Dans la pourpre du soir resplendit de clarté. Les arbres, se penchant sur le corps de leur père.
Inclinent doucement vers lui des rameaux d'or. Et la rude Foret, voyant dans la poussière, 0x1 son ombre parait plus colossale encor,
Celui dont la grandeur l'ombrageait tout entière. Prise d'un vague efTroi, murmure en frémissant : « Quelle force a donc pu terrasser ce géant ? »
X rrî tîa tîo n
Pour avoir, par instants, sur des livres moroses Courbé mon front pensif, et comme eux répété Que la sagesse humaine est une vanité, Je croyais — simplement — savoir le fond des choses.
Pour avoir salué quelquefois d'un regard L'œuvre que chaque aurore ici-bas renouvelle Et mêlé ma chanson à Fhymne universelle. Je pensais posséder le doux secret de Fart.
Et comme, avant la lutte oi^i, morne et sans envie,
Elle s'attarde, hélas ! ma génération
Portait déjà le deuil de mainte illusion.
Il me semblait savoir ce que c'est que la vie.
Or, dès que j'entendis l'harmonieuse voix Qui dans les champs du cœur dit à l'amour d'éclore. Je compris que j'avais tout à connaître encore, Et je vis le printemps pour la première fois !
A deux Amies
Pylade aimait Oreste et iNysus Euryale,
Et plus neuve, plus douce et consolante, au cours
Des âges attendris, leur amitié loyale
Fait pâlir le renom de nos frôles amours.
J'ai parfois déploré que deux vierges jumelles, Symbolisant aussi la constance du cœur En un récit touchant et gracieux comme elles, N'eussent point désarmé noire siècle moqueur.
Car saurons-nous jamais aimer comme les femmes ?
L'idéal que poursuit le poëte en aimant,
L'union exclusive, intime de deux âmes,
Est peut-être accessible aux femmes seulement. . .
Pour moi, rêveur à qui Tinlini se révèle,
Il n'est rien ici-bas qui vaille la douceur
Du baiser caressant, qu'à chaque aube nouvelle
L'une de vous butine aux lèvres de sa sœTn\
A la J^an)iIIe R...
A rheure où volontiers, sous le ciel sans lumière, L'àme en peine descend au fond de sa douleur ; Où, des soucis du jour dispersant la poussière, La prière en chantant jaillit de notre cœur, Notre ange gardien, l'ange de la prière. Dans un encensoir d'or, étoile de rubis. Recueille cet encens qui monte de la terre. Afin d'en embaumer le seuil du Paradis.
Mais tandis qu'en flocons indécis s'évapore Le suave parfum, remplissant le saint lieu, A l'air libre du ciel il se transforme encore Et — miracle charmant qu'opère l'œil de Dieu De la brume flottante on voit la grâce éclore. Sitôt, prenant leur vol, déjeunes séraphins Viennent remettre, avant le réveil de l'aurore. Leurs souhaits exaucés au chevet des humains.
CONFIDENCES El MELANCOLIES
Ah! si ce dire ancien, sur la foi des poëtes,
Doit, comme au bonvieux temps, être simplement cru,
Quels trésors ne vont pas ruisseler sur vos têtes,
A ma voix suppliante, ô vous quim'ayant vu
Gomme une ombre passer au milieu de vos fêtes.
Avec cet air distrait, ce sourire attristé
Des âmes que l'exil rend sans cesse inquiètes.
D'un peu d'affection m'avez fait charité !
Paris, 1886.