‹ Confidences et mélancoliesChapitre 6 sur 10 · CROQUIS · texte numérisé non relu

CROQUIS

T^uSacto

Il semble criiier, ce matin d'été !

En barque mignonne, en neuve toilette.

Vous étiez partie. Ivres de gaîté,

A os yeux noirs riaient sous votre voilette.

Nous allions : la mer était toute à nous ; A sa folle humeur le vent faisait trêve. Sur Fonde, où dansaient de joyeux remous, La barque glissait, glissait comnie un rêve.

Tandis qu'un de nous finement narrait Quelque conte bleu, de saveur plaisante. Vous laissiez flotter un regard distrait De l'horizon calme à l'eau caressante.

Au loin s'cnfiiy.iîcnt les loiir>s cocotiers. L'Ile, où semble eiicor fumer la mémoire Des doux Indiens et des Flibustiers, S'avançait vers nous, droite, dans la gloire

Et dans la splendeur de ses mornes verts. Çà et là, berces au gré de la brise, Les bateaux-pêcheurs, papillons des mers, Allaient se perdant sous la brume grise.

Le vieux Fort, drapé dans sa vétusté.

Avait l'air d'un gueux fier de sa misère. Mais c'était surtout le gouffre argenté Dont vous attirait le troublant mystère.

Vous vous efforciez de sonder ce fond.

Où l'aube allumait sa clarté flottante ; Et comme mes yeux, s'arretant au front Que tenait penché votre extase ardente.

Admiraient — vous n'y pensiez même pas —

Le jeu gracieux d'une boucle brune.

Je vous entendis soupirer tout bas :

(( Quel décor divin pour un clair de lune ! »

Dans ses profondeurs votre âme, à son tour. Me parut alors tout illuminée.

Sait-on à quel souffle obéit l'amour ?

Un mot parfois, c'est une destinée!

Le vôtre en mon cœur s'est du coup gravé. Comme au choc vibrant d'un marteau sonore. Sans doute au hasard Taviez-vous rêvé : Vous en souvient-il P Moi, j'y songe encore...

Pourquoi ce départ eut-il un retour?

Déjà notre barque abordait la plage...

Les roses d'été n'embaument qu'un jour; Mais que dans mon ciel surgisse un nuage,

Sur ce souvenir, si gaîmcnt érios Au vent de la mer, mon esprit se pose... Un flocon de rêve au fil bleu des flots, Le bonheur humain est-il autre chose ?

Port-de-Paix, 1891,

Mélancolie

Mes regards tristement se perdent sur la ville. Au loin, la mer verdâtre écume çà et là. Un bruit sourd, qu'un éclair en passant signala, Erre dans l'étendue, et s'y brise. A la fde,

Les nuages muets s'amoncellent aux cieux. Sur les flots de l'cthcr glissent leurs masses grises, Tandis que les palmiers, sous le frisson des brises, Balancent lentement leur front insoucieux.

Un amas éperdu de feuilles tombe, roule, Monte, tourne et s'envole... Oh! quelle volupté De s'en aller ainsi, par le vent emporté Au-dessus des rumeurs lointaines de la foule !

Voguer vers l'inconnu, sans espoir ni souci ; Connaître enfin l'oubli des trahisons passées. Et des rêves déçus et de toutes pensées. Comme il doit être bon de s'en aller ainsi î

Port-au-Prince, 1891.

^algpé la J^eige

Sur les toits de chaume bien clos, Qui semblent lever dans la plaine, La rude bise jette à flots Des flocons blancs, blancs comme laine.

Les arbres, vides de leurs nids, A l'horizon mélancolique Dressent leurs longs corps dégarnis.

— Pourtant, sous ce dôme rustique,

Dans cette ferme, qu'à son air Vous diriez presque ensommeillée, L'âtre illumine d'un feu clair Les gais apprêts de la veillée.

Un jour aussi, sur nos deux fronts L'âge éteindra toutes les flammes.

Alors, nous nous réchauflcrons A la jeunesse de nos âmes.

>ii

Le Jour des Morts

Une tristesse plane aux cieux.

Flottant comme un cœur qui s'ignore, L'écharpe des nuits voile encore Le front du jour silencieux.

Sur l'horizon, auquel il donne ' Un teint sépulcral et blafard.

Glisse lentement le brouillard.

Cette poussière de Tautomne. '

Par instants, les arbres, tordus Sous la bise qui les flagelle, Ont une plainte longue, telle Qu'on dirait des marins perdus. . .

Devant cette mélancolie, L'àme, qui s'éveillait gaîment.

Dans un vague attendrissement Berce sa langueur, et s'oublie...

COM''IDE3iC:iîS KT MIXANCOLIES

Et sur ses rcves effticés Que l'Aurore poudrait de rose, Comme un papillon noir, se pose Le souvenir des trépassés. , .

Hôtes errants des cimetières, , Vous (]u\'d'Iligeaient nos abandons Consolez-vous! Nous apportons Des couronnes et des prières. . .

Mais les feuilles aux tons jaunis.

Qu'un caprice du vent qui passe Emictte au hasard dans l'espace :

Les oiseaux tombés de leurs nids.

Qu'a surjiris novembre, et qui meurent.

Avant même d'être couverts Du blanc suaire des hivers, Hélas ! nuls amis ne les pleurent î

Est-ce donc pour ces pauvres morts.

Eparpillés sans sépulture, Est-ce pour eux, Mère Nature, Qu'à la fm prise de remords,

Toi qu'on pourrait croire amusée Par les souffrances que tu fais.

En signe de deuil, tu revêts Ton voile humide de rosée ?

Monlrouge, 1886.

laurto cio IVlîol

Coquette, elle a caché sa taille Sous le plus miguou des peignoirs, Et ses florissants cheveux noirs Sous un large chapeau de paille.

Lui, qui la guetlait du jardin.

Sur sa lèvre aussitôt dépose, Gomme l'abeille sur la rose, Le tendre baiser du matin.

Et pour la charmille discrète Dont Tombre les couvrit jadis, Les voilà tous les deux partis.

Plus radieux qu'un jour de fête.

Le vieux saule les voit passer, Et tout réjoui, penche, penche Lentement sa plus longue branche, Afin de les mieux caresser.

Et dans Li plaine émerveillée, Ce n'est que parfums et chansons ; Au fond des airs, tièdes frissons, Gazouillements sous la feuillée...

Ils font ainsi le tour du bois.

Ecoutant le chant monotone Des sapins, dont le front résonne Comme un fîiible écho d'autrefois.

Par instants, un rien leur rappelle Tel incident, triste ou joyeux.

Alors, levant tous deux les yeux :

(( Te souviens-tu? » demande-t-elle.

Puis, au touchant aspect d'un nid, Qui sur leur tête se balance.

Ils se replongent en silence Dans le rêve qui les unit.

En vain, papillons, demoiselles,* Dans le caprice de leur vol, Goûtant aux fleurs, courant au sol.

Les touchent presque de leurs ailes.

En vain, leur ami Técureuil Bondit, descend, monte, s'agite.

Et, de la branche qui T abri te, Ouvre sur eux tout grand son œil.

Le front penché, Fàme attendrie.

Ils vont, et ne s'arrêtent plus...

Aux sons lointains de VAngelns S'éteint la douce songerie...

Vigny, 1886.

100 ( M vl IDI.NCF.S i:C MÉLA>(:<»I.IES

Por>spootîVo

Dans la molle langueur des tièdes soirs d'été, — Tandis qu'à Thorizon tremble encor la clarté Du soleil fugitif, — souvent, d'un pas tranquille. Je reprends par les bois le cliemin de la ville. Gomme l'onde qui dort au milieu des roseaux, L'heure coule sans bruit. Sur la nappe des eaux, Oii l'ombre des grands bois vaguement se reflète, Le crépuscule étend sa brume violette.

Un frisson court dans l'air, furtif comme un adieu. Les palmistes, debout, dressant vers le ciel bleu Leur fier profd, l'aboi lointain d'un chien de garde. Un passant attardé, qui s'arrête, et regarde La fuite d'une chèvre au fond des noirs lialliers. Ces spectacles, ces bruits qui me sont familiers. Il semble que soudain leur charme se révèle Dans cette paix du soir presque surnaturelle ! Et le Jour sans rayons à mon rêve apparaît Sous les traits d'un vieillard au sourire distrait, A^^l'œil trouble, au front las, qui, penché sur la terre, Comme au bord de la route un arbre centenaire, Y voit l'ombre s'épandre en flots calmes et lourds. Et songe que demain, et plus tard, et toujours. Tenant un doigt posé sur ses lèvres mi-closes, La >uit lui voilera le mystère des choses...

Port-de-Paix, 1890.

CHANSON DAYRIL

co\fide>t:f.s et mkl.vncomes 10'

Quand le cœur approuve peut-être.

Railler cVabord, Pour la douceur de méconnaître

Qu'on est d'accord.

Ce rêve d'amitié constante.

C'est évident Que votre raison s'en contente. . .

Et cependant !...

C()NFIDE\(:i;S ET MÉr.VNCOI.IES lOi"

Quand le cœur approuve peut-eire,

llailler d'abord, Pour la douceur de méconnaître

Qu'on est d'accord.

Ce rêve d'amitié constante,

C'est évident Que votre raison s'en contente. . .

Et cependant !...

nrnxolots

Il fut un bien charmant usage Au doux pa\s du troubadour:

Jusqu'à la lui du moyen âge Il fut un l)ien charmant usage :

Tout livre, à sa dernière page, Se fermait sur des chants d'amour Tel était le charmant usage Au doux pays du troubadour.

C'était Tunion immortelle De la Muse avec la Beauté :

De la Flamme et de T Etincelle C'était l'union immortelle.

Tout à sa (lame et tout pour elle.

Quel plus beau rêve, en vérité ! . . .

C'était l'union immortelle De la Muse a\ec la Beauté.

CONFIDEIVCES ET MÉLANCOLIES 107

A celle époque fortunée

Que ne pouvons-nous revenir !

Ou qu'avec moi n'etes-vous née

A cette époque fortunée,

Qui, dans sa fraîcheur obstinée,

Captive encor le souvenir ! . . .

A cette époque fortunée

Que ne pouvons-nous revenir !

J'aurais eu mieux, comme interprète, Que ce bouquet de triolets ; Pour dire ma peine secrète, J'aurais eu mieux comme interprète.

Mais malgré leur mine... discrète.

Si mes fleurs plaisent, gardez-les.

Je n'ai pas mieux, comme interprète, Que ce bouquet de triolets.

Paris, i8(j5.

Page 1