‹ Confins [par] Tristan ChoiseulChapitre 13 sur 16 · QVA MONTE AU FIRMAMENT · texte numérisé non relu

QVA MONTE AU FIRMAMENT

Le jour, selon son habitude séculaire, ramasse ses tuniques éclatantes qu'il a laissé flotter sur la ville et se retire pour les ©ffiees de la Buit.

Il se dépouille de son énorme caresse, de ses couleurs criardes, du cri trop vif de se» oiseaux, de la pompe tumultueuse, kigarrée, qui drape les aspects éteraels de sa misère. Avant de s'en aller, ii obéit aux lois de la dégradation; avec des plaintes, il choit sur

les ailes molle* de l'espérance qui fléchi i. C'est le moment de la grâce sanctifiante,

et. »oms l'erfeuillaison des minutes d'or, la face dH regret mou Ire les arêtes aiguës d'un front décharné qu'éclairent des yeux vides et morts d'adieux.

Mais la grâce du soir, de son vêtement frêle et doux, enveloppe l'àrae dolente des hommes, la grâce qui fait lever les têtes vers de» lumières moins humaines.

Tout s© replie de la mascarade journalière: choses, bêtes et gens. Pierrot exténué, rentre sous sa tente avec son fard, ses chevaux de bois, ses jeux de cartes, et ses filles. A peine quelques haillons qui traînent avec les symboles usagés de la peine des hommes. Le cirque va dormir, dort.

Mais voiJà bien une aatre tragédie qui s'annonce. La souffrance de la terre se déplace; elle change de théâtre..

Regardez-la monter lentement sur les colonnes de léther qui supportent le dais royal où s éternise, souriant, le destin des étoiles. Elle s'agrippe aux fûts soyeux, aux fûts de ouate dont elle pénètre, peu à peu, l'architecture fragile. Ainsi qu'une essence

débordée, sournoise et rapide, elle envahit la voûte. Sa marche est sûre, irrésistible;

elle ne connaît ni rixes, ni obstacles. Ou plutôt les obstacles, elle les charrie dans soa flot. les noie, les subjugue. Sa victoire est complète: les chemins sont remplis de vaincus qui s'étreignent dans les ombres et s'exaspèrent à se sauver des ténèbres.

Elle s'attaque anx comètes, a eette vie inconnue fourmillant dans ces mondes mystérieux que. seul, le soupir de l'astrologue a visités. Elle va, iusoue dans cette demeure d'éternité où les dieux gîtent, fleurir d'une blessure le col d'Apollon ou écraser le sein de Vénus. L'Olympe est secoué sur ses bases; les dieux trébuchent, tombent et mêlent dans une clameur leur cri unanime. Et dans ses miroirs, là douleur renvoie les figufes fisaeées des olympiens, tordues d'une grimace pareille.

La soufTranse vient de taer les dieux.

Cette Penibësilée bataille avec les éléments. Elle brandit soa épée dont elle crève les poitrines, abat les troncs, peree les yeux.

La souffrance vient de tuer les dienx.

Il se fait derrière le meut immobile une

éhutc ai- grands spectres magnanimes qui sombrent, touchés à jamais du baiser mortel.

L'espace est outragé de balafres qai onfoient, saignent, pleurent du sang et des larmes. 11 s» meut ainsi qu'un soideit sublime identifie à l'horizon et qui. remuant, tafsautaat de douleur, seoeue tout le eorps noeturoe dant> uu tressaillement de torturas.

Car la torture est là, qui la poursuit, le talonne, crispe sa chair et fait griaiacer la balafre multiple de la nuit. Le vent balance arec plus d'àpreté ces balafres qui se promènent dï-ci de- là, se serrent les viae» près des autres, échappent quelques grattes de scng. puis se disjoignent sur l'horizon, reuge infiniment

Ainsi, chaque fois que le soleil s'abîme, la ville est fécondée par ce sang et ces larmes. La douleur lui refait «ne autre jeunesse. Son cœur bat plus fort d avoir bu la pluie d'amour, la plœie d'étoiles ruisselant des balafres prédestinées qui semblent monter la garder autour de son destin q*si s'ignore.

Et la ville endormie, avec ses fenêtres de silence, ses habitants qui dorment les poings

«les, on roud de chiens fatigués, se hisse sur l'écran céleste qui grouille, murmure. < et s'évacoBit de douleur dans le matin ressuscité.

Montréal, 1920.

LA NI fiT ME REGARDE

La nuit me regarde. Elle rae sait attentif à ma douleur qui est aussi celle qui a traversé, a des heures diverses, les hotMraes grouillant dans la four «ni 1ère terrestre.

La sait me «omble de son silence qui, «l'enveloppant de ses voiles, semble de la piété répandae autour de moi. Elle cs^naît sses désirs et les accueille avee des fraternités muettes.

Eiie n'ose déranger mes rêves qui se pressent les uns sur les autres, papillonnent aatour de mon fro«t dans un vel dé»ord»naé

d'abeilles. Leur Cterd entre dans la chair, à la façon d'un supplice raffiné, inlassable.

Je sens que, sous cette oppression, mon cerveau souffre et crie. Il a peine à arrêter le balancement infini des mots et do lear siurmure, la galoppde effrénée d'images qui se poursuit, lancinante et eoxnœe fatale.

Mon esprit, lancé à bride folie, paraît un© machine édatéc. Il se distend, se gonfle et* las de tant de tortures, se replie sur luimême.

Mais, pris à ce jeu cruel, il retourne aux mêaaes sillons que creusent le doute et l'angeisse. Affolé, il se frappe a«x parois, se relève, repart, chante et expiie.

I! s'exténue de recherches et d'hypothèses, il se blesse sur des lames de couteaux. Cherehe-t-il la précision, le mot qui créerail la lumière, il sent que ces biens-là lui sont refusés. Il soupire après eux en un bâillement d extrême fatigue.

Il voudrait saisir des vérités qui fuient, les fondements solides d'une croyance, l'appel profond d'une voix qui, par des inflexions vigoureuses, ferait descendre la paix souhaitée.

Vaine poursuite qui. daae «ne sorti; de cercle dantesque, garrotte davantage se pri sonaier !

,1e Ha'efferee de ne plas penser, d'ignorer que j'existe, de ne plus savoir qu'aujourd'hui et demain sont des réalités qui me guettent et me deananderonl un tribut d'efforts, de luttes et de sacrifices.

Je veu* vivre dans la présent et par une tension désespérée je tàehe de «s'agripper à quelque espoir, de sourire à des contingences autoar desquelles je voudrais revoir un rayon qui, l«i aussi, est akeîi

Le passé, s'il revenait avec ses pas treoifalants et ses modulations fallacieuses, je lui dirais de s'en aller, craignant qu'il ne recèle en lui d'autres puissances de détresse.

Qu'une triple agonie s'éloigne de moi et je ne veux point d'un calise où mes lèvres s'abreuveraient de toute l'amertume de la terre !

Rubans fanés, roses qui sèchent dans un herbier pourrissant, gawts que la Chimère,, avee ses pas feutrés, a laissé tomber sur ma table déserte, tous ces riens qui étoilent «ne vie d'hsaime, je ne vous permets pas de

franchir le seuil de ma mémoire. Je ne vou* connais pas. Dormez ailleurs que dans mon souvenir, étouffez, loin de mon cœur, voir© chanson ultime.

Où vais-je me tourner pour découvrir, dans une planète, à mes yeux perturbée, un poi«t «ûr?

Des rouies s'étendent à l'infini où sommeille cet avenir qui va me prendre dans un instant. Mais l'avenir, avec ses lourdes portes d'airain, barre l'horizon. Et je vais, désarmé de ma jeunesse, et si désireax que je e®it de refaire mes statues, «l'avancer evee dei mains de vertige où tremblent mes eiseaux.

Le cœur de la nait répond aux plainte* que j'exbale. Je suis silencieux comnae elle, assistant à ce drame du cerveau. Et comme elle, cependant, travaillé par de, seurds œurmures, des velléités de délivrance, je n« sais quelle aurore avec ses fr&îeheurs lilialesy de lys apitoyés.

Elle porte aussi son drame immémorial où s'affrontent et se détruisent d'obscurs ou de célèbres lutteurs. L'unaniRaité parfaite d'attitudes s'établit entre elle et moi. Muet, terrifié, je suis attaché à son char où s'exaltent

les dieux du désir. Elle mo roule dons, ses par Tu ni s. me jette à tous s«s horizons d'étoiles.

L'hallucination douloureuse agrandit sob mystère et l'effroi pascalien traverse nies fibres. Je suis ce pressuré qui goûte, dans une àme en détresse, le souffle de l'infini

Pour M C. I).

PAILLASSE SIR L'HOKIZOX

La nature, fatiguée du froid, oède à la moiteur du dégel; du sein de la vaste terre en fumeur bruit l'espoir des enfantements projfcains. Un rideau de fils pluvieux oscille, «nperceptibleruent, sur le fronton des églises «I des maisons et laisse, par intervalles irrê- Çoliers, tomber une larm-- fugitive qui se g«rd dans les gouffres.

La sature evSt toute diaprée de rose. C'est «ae nuit élyséenne, humide sous les ceuleurs,

la majesté souffrante île ces grands bras nus «les arbres cf ni semblent prier pour la douleur terrestre, lestragédies solaires de l'homme, «h marohe vers les résurrections.

Des bouillonnements confus; une purification des débris de l'univers glacé; quelques vols infléchis d'oiseaux hâtifs, gagnés par la course aventureuse des airs et qui se jouent daBs la fausse douceur d'un printemps revenu; des rires; une figure tourmentée; des hommes affairés d'argent ou de plaisir; la cohue s élançant aux fêtes de la nuit et qui disparait, refaite sans cesse par un autre flot qui s'en va, pareil à l'antre, emporta ut dans «es replis marionnettes et dieux.

Il y a dans l'air une indécision, de l'angoisse, un seurd parfum de fermentation printanière, î'élan encore ébauché des vie-s pleines. L'espace a l'air de souffrir comme s'il allait présider, impuissant, à des trépas fameux, à la chute dans le néant d'une jeunesse, d'une génération, d'un sol, d'une raee. Lesv ailes du Désir battent sur cotte angoisse multipliée et ▼aine, ©t le sombre Désespoir garde les porte» de- la ville.

Le firmament, éternel de tous ses dieux,

■es mirages et ses souveraines clartés, élargi*

*e« ceupoles d'infini où erre, insaisi, le visage fermé du Mystère.

Du bord de l'horizon bercé de voiles ruses, tout à coup surgit la tête de Paillasse. Les ondes spatiales promènent ea tout sens cette figure ravagée dont la pâleur s'avive de deux yeux écartâtes, ruisselants de pleurs. Paillasse vibre, s'élance, étreint la terre, les astres. Il Commande aux heures de la nuit; il s'identifie aux choses et aux êtres. 11 n'a pas laissé le moindre eoin du ciel à la sérénité neeturne, à la vierge beauté des éléments qui se refont, dans l'espace ému, une constante jeunesse.

La nuit est opprimée de sa tyrannie douloureuse et larmoyante. Il la se-uraet à son empire; il lai impose une manière d'être; et «lie seuffre, la nuit, «ar elle a épousé son âme. Elle se plaint dans le murmure du veut, par le eri de l'oiseau, les mille petites voix assourdies, balbutiantes d'aveux inexprimés.

Ici. une moiteur s'élève et s'affaisse, si semblable à un évanouissement dames; la, aussi loin qu'©n peut l'imaginer, un conctrt perdu de clameurs mourantes «fui blasphèment

le bonheur ré \ é

Paillasse empiil l'horizon; ■■. figura gagne, déborde, s'immensilie, occupe ! espace total. Son front est un océan de ;><ies-. une blessure pourpre, qui sembre illimitée, lui sert de bouche ardente, a mère. Ses cheveux, qui croissent, encadrent ce visage d'humanité réduite, révulsée, cl secouent l'odeur fauve des pâmoisons exaucées.

Au bas, dans la plaine, sous le sarcasme de cette nuit d'opéra rose, la tragédie des gens et des choses se mêle et va se confondre. Des hommes puérils et dérisoires s'agitent et s'énervent. Ils sont inaltentifs aa miracle des images et à cette apparition douloureuse qui magnifie l'atmosphère.

Le paysage varie et se précise; il s'anime sourdement et il apparaît comme châtié sous la chape de mystères habilla et l'horizon de formes capricieuses, précaires, qui, néanmoias. l'oppressent; un arc immense de pétales rosés ogive le fluide ether et, sous ce dais de lumières ou d'ombres fragiles, la terre, gisante, à moitié endormie, à peine gelée, se laisse travailler par le silence et le manège subtil des fécondations.

On pourrait ordonner ce paysage, le façonner pour quelque fï'le gigantesque, inooïe, terminée par la mort des éléments et de» êtres. Soudain la féerie éclate: c'est un enchantement !

O nuit rose, épandue sur ia viile!

Si tu les connaissais. Paillasse, ces finit* sans pareilles du printemps, des nuits d'opéra, des nuits d'artifice où toutes les chose» se masquent, ont l'air de s en aller, souriantes, enivrées, vers je ne sais quelle fête éternelle.

Mais, je me trompe.

Tu es présent à ce mirage d'une Rature enorgueillie de sa beauté, et qui, spasmedique, se dresse dans un fourmillement musical : roi taciturne qui. dans des mains blessées, porte un reseau d'épines! Ta robe, ce sont les innombrables soupirs assemblés qui drapent ton corps exsangue d'un tissu élémentaire.

Tu es là!

J'aperçois ton image suspendue entre les branches dépouillées qui dessinent leur appel dans le rose de la nuit, dans l'artifice niais de la nuit printanière J'aperçois ta figure aux

lèvres sanglantes qui, encore, s'inquiète du deslin des hommes et de sa propre souffrance Et dans cette nuit sans pareille, je sens que ta bouche se détend, se desserre i t pousse. un cri de détresse dans cette nuit rose, trompeuse comme les autres.

l'hoché te regarde en souriant; elle a l'air d'une sœur qui s'apitoie et si tu voulais le reconnaître en montant jusqu'à elle, vos deux pâleurs sorcrales se pourraient consoler de leur parenté fraternelle.

Mais non ! Tu dédaignes la pitié, tu t» concentres dans une amertume qui est toute la douleur, et dans cette nuit rose d'opéra, si trompeuse, j'entends ton rire acide qui descend sur ces branches désespérées, mais toujours avides, mais toujours tendues.

Paillasse! Paillasse! Paillasse! l'illusion est la reine du monde et des ténèbres, qu'est-cer que ten rire, fût-il plus vrai que tout, auprès de eette royauté humaine qui rend la nuit propioe à la joie à la tendresse, à l'amour?

Mais je te révère, ô Paillasse, image ?\cessîTe et torturée, suspendue au zénith, confondue &vee ce temps qui, certains jours, semble s'éteindre; je te salue, ô Paillasse^

qui rit à cause des passés morts, de ce qui De sera que la tromperie hallucinée des sens et des symboles fuyants d'un bonheur qui se dérobe. Je célèbre ton ironie qui a élu, pour ta vengeance, cette arme dérisoire et pauvre, la grimace !

Ris donc toujours, Taillasse, dans la nuit d'opéra rose où les êtres se masquent, ont l'air de s'en aller enivres et souriants, vers je ne sais quelle fête odieuse et périssable.

Le dernier spasme noeturne s'est abîmé dans la lumière qui jaillit de l'occident.

C'est le matin d'or!

Et moi, je suis resté, à mon balcon, nauet, tremblant, les mains jointes, adorant les symboles divins de la nature féconde, après avoir préside à cette messe sanglante où Paillasse, crucifié à la terre, pleurait sur le orime des mondes rouies vers les gouffres.

M on l il a L 1916.

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