BOIS, CAR
«J'ai mis ma lèvre à la coupe d'argile. Pour y chercher le secret de la vie; Klle m'a dit: Tant que tu vis encore, Bois, car les morts ne reviennent jamais. «
Mais je me suis éloigné délie, refusant d'écouter ce conseil de sagesse et de bonheur. Un moment, l'idée rae vint de briser cette e©upe à cause de tous ces morts qui n'y boiront jamais, de tous ceux qui portaient ea leur ecenr une peine infinie et qui n'ont jamais désaltéré leurs lèvres séché^s de désespérance, de ces faméliques et pauvres hères qui n'ont contemplé qu'un ciel chargé de pluies et de noir, et porté dans leurs mains
tes grossiers instruments de l'esclavage. .J'as fermé les yeux devant l'évocation des paradis, artificiels que l'ambroisie ouvre en nos veines, et j'ai tenu, sous mes paupières fermées, ces morts dérobés aux lumières qui vont me tenter par leur variété, leurs attirants rayons qui fleurissent le corps des humaines. J'aî dit:
aNon, arrête ton désir aux bords de cette coupe où ne sent pas venus boire les diesx fragiles prêtes à la traîtresse vie.
» Pense à tous ceux qui demandèrent en vain un bonheur qui n'est pas veau auprès d'eux avec des pas d'amour, secouant ses clochettes de lilas, ses bouquets de rose et de verveine, ses mots murmurés comme des frissons dans la soie.
»Tu n'as pas droit au plaisir, à cette fèti des sens, de l'esprit et du cœur, parce qn« ceux qui dorment éternellement n'ont même pas soupçonné le délire qui va te prendre, cet éranouissement de toi-même a» bras dai plaisir conquis.
»Ton égoïsme si frémissant, à ses heures, d'orgueil pâmé, quel défi à oette solitade effrayante où gisent les vaincus du »oir &t
de la bataille immémoriale.'
m Arrête-loi, ne vois-tu pas sur cette coupe où tu cherches de la vie non ses secrets, mnis une extase d'une heure, n;j vois-tu p;ss ces mendiants éplorés qui sur ces bords se dressent, tendent leais lèvres éteintes pour qu'un peu de sang les ranime, les arraehe à la nuit complète?
» II» y viennent dans une buée spectrale; ils y étalent leur face livide et accusatrice; ils esquissent une danse macabre autour de ce vase de délices.
vils sont là, pleins du regret des félicités qu'ils ont ignorées, que le destin âpre et inique leur refusa.
nlls arrivent par milliers, ils emplissent ce lieu de plaisir où, roi dérisoire, couronné de fleurs, tu guettes la tendre -proie offerte à tes appétits.
»Ns les eniends-tu pas protester contre toi, le ciel jaloux de leur vie. contre la mort qui les a capture* dans ses filets ssnglants?
»Kcoute-les.
.-Mesure tes pas, abstiens-toi de sourire, d'être heureux, car le bonhenr, c'est ie jouet des fou>. des aveugles ei des sourds.
» Le bonheur ne s'est passé, ici-bas, que sur des fronts de démence, le bonheur n'a. jamais hanté le front de l'homme véritable.
»Le bonheur n'est qu'un cri d'enfant.
» N'augmente- pas l'inoonscienee misérable rie la terre par un aveuglement qui t'empêcherait d'apercevoir les mensonges de ce vain éden où des hommes impuissants tâchent d'élreindre l'image fuyante du bonheur.
» Dis adieu à la fête stupide que tu projettes, arrache cette couronne de verveine masquant un front qui se doit la fierté des épines, le sillon douloureux des rides, l'épouvante de la pensée.
d Derrière les fenêtres, les déshérités sont là, haletants; ils épient, regardent les apprêts de ton festin, les serviteurs empressés à ton service, la table ornée de mets fins et rares, les iiôtes qui te sourient.
b Ils ne connaissent que les échos de la salle, le son des voix enfiévrées, les accords de l'orchestre.
» lis vont recueillir les miettes du pain de la table; leur joie à eux ne sera qu'un reflet parcimonieux.
• Ils accusent, menacent; ils sont dévorés par la faim et la soif; voilà un secret de la rie qu'il te faut découvrir. »
Mais tu fus sourd à ma prière, pauvre homme qui me ressemble pa* la faiblesse ot He désir, pauvre ètrf mortel séduit plutôt aa tonseil irrésistible de la coupe. VA je garde «ncore dans mon oreille ce cri de fauve rué au plaisir:
«C'est en vain que. tu cherches à me dérober la joie de la vie. La coupe a raison: je Tais boire, « car les morts ne reviennent jaimais.
»Je bois pour être pareil à ces morts s'ils revenaient soudain au jardin clair de la vie. Je bois pour eux, à leur mémoire, à leurs os transis, à leur poussière stérile.
»Je flatte à travers moi une seasation qui serait la leur et je les ressuscite presque, en goûtant à un enchantement qu'ils ont inutilement souhaité.
»Je les venge de la vie en leur dédiant les minutes enivrantes qu'elle m'accorde.
«C'est pour eux que mes doigts tremblant* de fièvre vont saisir l'urne de la joie.
» Mes lèvres rient sous la boisson qvii les effleure, les mouille, les touche avec son sillage de velours ei de parfums. Ma poitrine se gonfle, mes pieds trépignent, ma gorge dévoyée roule un chant d'ivresse.
»Je suis le maître de l'heure, j'apprivoise Je néant: un oiseau éperdu et captif! Je règne sur la nuit et le inonde.
» Les heures coulent autour de moi qui »î enlacent et me fascinent. Les lustres allumés sont moins étineelants que 1 i félicité qui me transporte.
»J'ai vaincu la clameur farouche du devoir et tous les secrets de la vie m'appartiennent. J'ai dépassé la région troublante du désir et, libre de scrupules, j'ai brisé les cercles odieux de l'impuissance.
» O morts, je bois à vous sur cette terre où vous n'avez fait que paraître; je bois à la beauté flétrie de vos espoirs, à ia tristesse du séjour où vous înaadissez les ténèbres. Entendez-vous tressaillir, sur la terre qui vous tient captifs, des pieds trépignants de plaisir?
»0 morts, je bois à vous comme si vous reveniez mêler, vivants, votre ronde à ia
"* (1U1 '» emporte, ivre -i a
AU POETK
Repose. Que ie rêve divin haaie te»
cerveau seus la sourde nuit de 1 éternité. Pourquoi, d'ailleurs, fatiguerais-tu à nouveau l'espace de ta plainte, de ce murmure voluptueux qui souleva ta poitriae où mourait. en se tordant, te» inexprimable douleur.
Audacieux chercheur d'infini, penehé suides soirs inspirateurs de dcmence enivrée et que l'indicible nusnee torierait, te as parié, tu as tout dit.
Repose: tes mains mortes ne connaissent pius le frémissement de la prier» on du désir;
ton cœur ardent et parfumé sYi»t envolé «parmi l'étreinte des brises p.
Tu gis dans l'immobilité des espaces éternels, ayant épuisé le soupir de ta peine.
Des fantômes multiples et subtils te composent un beau lit de mystère* sur lequel, allongé pour des siècles dans le silence bienheureux, tu endors ta vieille àme, saoule de toute la tendresse de la terre.
Repose.
La poésie avait élu en toi ses retraites d'élection; le cri n'eut jamais une bouche plus apte à le moduler, et la mélancolie semblable à la boisson qui descendait dans tes veines aveo ses vertus de gris et de mauve, ne produisit jamais un ohant plus insinuant et plus caressai.
Nul. dans le monde où s'ébattent les vaniteux poète«s ivres de mots et de phrases, n'a su leur conférer un esprit plus délié, plus rare, plus souple.
Les finesses y côtoient les parfums, et les roses s'effeuillèrent sous tes doigts avec des flétrissures infiniment douces.
dEndormeur de raies» si bien nommé partoi-même 1 Jardinier qui erre en des jardin»
idéaux où succombent de langueur ia jeune ftile et le damoisel.
Que tes marqaises en robes à pa niera froissent délicieusement leur tissu! Et ta Scaramouehe et ton Pierrot, quels umours!
Mais ce n'est là que le décor orné de ta fantaisie, jamais pauvre de surprises; c'est là le tableau où grouillent tes marionnettes auxquelles tu as insufflé une àme, de l'esprit st de la sensation.
Un monde minuscule est sons ta main que tu diriges selon ton caprice. Et il accomplit par des mimiques répétées, l'acte vital; ua inonde, à coup sûr, vivant, d'où émergent des exemplaires ehoisis, façonnés de rêve et «le réalité.
Tu les endors en des mots pareils à des musiques.
Pour eus, la vie prend un sens qu'elle n'a point dans le torrent habituel des choses. Us ne vivent pas de la vie de tous les jours et s'ils y sont soumis, ils savent s'en échapper par les portes de l'imagination et du rêve.
Et là, au seuil du réel abandonné, connaissant que les réalités offrent quelque chose de fini, lu les arraches à eux-mêmes, aux
lois, aux entraves qui constituent le lot de
chaque homme pour les lancer ch-ns le factice, dan:, i oubli des trop plates servitudes.
Tu promenas sur eux la baguette merveilleuse qui crée l'Illusion aux figures riantes, aux mille visages de joie et de tristesse.
A travers les Actions eu qui s'incarnent ta pensée et tes fièvres, c'est toi-mêmo apparaissait qui parles par ces bouches, et c'est ta tristesse, déployée et chantante, qui s'exhale et vibre.
C'est ie rêve complet s'exprimant par ta poésie; c'est lârae humaine qui s'exaspère en plaintus et eu sanglots.
Là, tu règnes avec des défis à la sagesse et à la raison; tu ne te soucies pas d'apprivoiser ces farouches déesses. Et tu sais qu'elles sont servies à souhait par des av-dorateurs ardents et ingéniés à leur culte.
Pour être moins sévère et moins sur, ton domaine est néanmoins sauvé du néant par des créations amusées d'elles-mêmes, par le eri sincère d'un cœur traversé de la peine à jamais quotidienne.
Des photographes appliqués s'opposent à ton art en réduisant au concret i humanité
idéale et littéraire, en en fournissant une image sourde, finie, sans reflets comme sans suggestions.
Art fermé qui s'efforce d'empêcher l'idéalisation de la tristesse et qui ligote systématiquement l'être pensant dans les mailles de la réalité.
Toi, tu fleuris les choses, leur donnes une âme variée, harmonieuse.
Des poètes issus de toa génie, fécondés par lui, exploitent dans ce siècle qui ne vit pas seulement pour la matière, les filons que tu avais su découvrir.
Ils ont un autre génie, mais sous les différences transparaît quelque chose de ta sensibilité.
Ils existent parce que tu as chanté et que, dans l'univers de la poésie, tu apportas de nouvelles manières de sentir.
Dévoués à l'art, ils continuent de servir l'idéal.
Grâce aux évolutions successives, l'âme humaine ne demenre-t-elle pas un vaste champ de trésors encore ignorés?
Repose donc enveloppé des ombres paradisiaques, riche de tes conquêtes spirituelles.
derrière l'horizon qui bruit de tant de ohansons inédites et de toutes celles qui s'en •vont mourir au sein de l'éternité glorieuse