II. — LA RELIGION
Religion de l'Humanité, ce qui nous relie à l'humanité. La-croyance ancienne, ‘celle de mon enfance, se retrouvait, mais non plus sous forme de lécéndeet de chimère, Ellé:se posait sur une entité visible et vivante. Elle faisait converger mes sentiments vers un objet palpable. Ce n'était plus une Divinité ténébreuse, un Olympe fabuleux peuplé de dieux imaginaires et que je croyais puérils : cétait une réalité positive, à portée de mes yeux, de mes mains et de mes actes.
Ce fut un élargissement de mon intellipence ‘et-de mavie une pénode (courtes EST. «Wral); de-Sérénité et dé force. l'avais conquis un Idéal. Et comme c'était apparemment son heure dans le déroulement des choses, d'autres autour de moi y croyaient aussi. Il ouvrait une issue à cet instinct religieux que des millions d'êtres avaient manifesté avant moi, qui a rempli l'Histoire de ses créations, de ses splendeurs et de ses misères, de ses fêtes et de ses cruautés, de ses beautés et de ses horreurs, et qui, par sa
persistance et son universalité, semble une des fatalités de la nature humaine. Y pouvais-je échapper? Et si j'y avais échappé, n'eût-ce pas été le signe d'une infirmité ou d’une mutilation?
Je redevins donc religieux, mais sur un mode philosophique et terrestre. Ce ne fut plus un Dieu, planant dans l'infini, vague par son lieu, vague par sa forme, vers lequel allèrent mes méditations et mes aspirations aux heures du recueillement, aux heures de la prière cette attitude d'amour et de soumission par laquelle l'homme, conscient de sa fragilité, implore, remercie ou vénère les puissances inconnues dont il devine l'irrésistible empire. Ce fut vers cet Etre total l'Humanité! Je m'efforçai de la comprendre comme objet digne de mon culte, de ma piété et de ma subordination. Je m'efforçai d'approprier à cette dévotion nouvelle la force rituelle et le symbolisme cachés sous Îles cérémonies chrétiennes. J'utilisai, pour cette assimilation, l'ingénieux et poétique voca-
IE. =") LAMRELIGION Fa
bulaire catholique, destitué de son sens superstitieux. Je « communiai >» avec l'Hu- Nanité, le voulius- étre SON <probre », je lui rendis un « culte ». Je devins, en Religion, un rationaliste humanitaire, je fus de l'Église philosophique. Je le fus avec d'autres, tant 1l est à supposer que les phénomènes que nous croyons personnels ne sont que le retentissement en notre individualité de grands courants psychiques formés, non point par notre initiative, mais par des lois profondes dépendant de « la Mécanique supérieure du Monde ».
Mais si cette étape m'avait conduit à la halte d’une conviction à première vue satisfaisante et apaisante, mon repos ne fut pas long. Dès que mes regards se fixèrent avec continuité sur le total humain, sa petitesse par rapport à l'Univers s'accusa, et alors que je ne mie :sentais qu'une parcllé en lurtiline m'apparut qu'une parcelle dans le Cosmos.
Si ma vie était subordonnée à la vie de l'Humanité, l'humanité elle-même n'était-
elle pas subordonnée à la vie du Monde?
Quelle était, pour la formation d’une conception religieuse, l'utilité de cet intermédiaire auquel j'avais cru devoir me rattacher comme la molécule au corps, alors que derrière lui, au-dessus dé lui: tout: autour ‘den existait un Univers, aussi vivant que lui, immense, plus fort et plus dominateur que lui!
J'étais en vain descendu dans l'abime!
D'autres abimes plus larges s'ouvraient devant mes pas, comme pour l'homme de Tite-Live descendant du rivage. S'il fallait irrésistiblement se « relier » à plus grand et plus puissant que soi, si c'était là le sentiment religieux dégagé en son essence, débarrassé de toutes cristallisations concrètes, conçu en la pureté de sa forme abstractive éternelle, pourquoi s'arrêter à mi-pente dans la recherche de l'objet auquel ce rattachement devait être fait? Certes l'Humanité est vaste, certes chacun de nous y est enchâssé comme un grain de cristal dans une montagne,