V. — L'ART
jamais le sang comme facteur dans ce qui m'arrive. Mon Père avait un oncle, Jean- Baptiste Picard, dont vaguement je me souviens sous l'aspect d'un grand vieillard célibataire, sec et grave, coiffé d’un bonnet grec. Fonctionnaire à la Cour des Comptes, il avait été sous l'Empire, sous le gouvernement du « Roi Guillaume » et, depuis la Révolution de 1830, était encore Secrétaire de la Société des Beaux-Arts. Dans une étroite maison qua englobée l'Hôtel de Flandre, au fond de l’impasse du Borgendael, petit béguinage dans le grand béguinage qu'était Bruxelles, il réunissait des artistes : David, l'exilé régicide, Navez, son disciple, et leur entourage, à des diners délicats (il y avait alors encore de vraies primeurs difficiles à se procurer) et accumulait des curiosités de tout genre, tableaux, médailles, bibelots, statuettes. ivre. tabatières-Linimiatures, vieux meubles. Quand on me menait chez lui, j'entrais là comme dans un sanctuaire, étonné et cffrayé par cet attirail d'antiquaire,
pour moi bizarre et incompréhensible en son encombrement de choses en apparence inutiles. Il écrivait sur l'Art : deux manuscrits relatifs. a la Peinture flamande, .dont l’un orné par lui de portraits à la plume, sont à la Bibliothèque royale. On parlait constamment chez nous de ce considérable parent, amateur que plus tard on eût qualifié Esthète.
Ce qui davantage mémouvait, c'était la belle promenade par les jours de soleil ou sous les ciels de grands nuages à travers la campagne brabançonne, monticuleuse, aux sablonneux chemins creux serpentant sous le berceau des hêtres jaillissant de leurs versants escarpés. C'était la marche à travers la Forêt de Soignes, « vaste et murmurante ». Cértés SUT mOn âme décolier, inèneé par Ja main paternelle et trottinant, agissait déjà ce que plus tard je nommai l’Esthétisme de la Nature. J'en ai le souvenir très doux, — et maintenant que tombe le soir des achèvements, le souvenir pathétique, tant ce passé juvénile se perd dans les brumes de ce qui