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V. — L'ART I6I

ne sera Jamais plus. Tout cela! C'étaient pour moi les premiers mots de la grammaire du Beau.

Quand, dans le déroulement de ma destinée, vinrent plus tard les jours où Îles champs mouvants de la Mer remplacèrent les champs immobiles de la verdure, le sens des splendeurs naturelles créées autour de nous sans la participation de l'activité humaine se fortifia. Ah! que ces années consommées dans le vaste décor maritime et la vie vagabonde, pittoresque et virile du matelot, ont influé sur tout ce que je suis!

Comme je retrouve encore entremêlés à mes fibres des filaments qui viennent de leur végétation depuis si longtemps arrachée et déracinée |

Mais quel intervalle, le plus souvent, entre l'époque où une âme est müre pour comprendre les beautés naturelles, s'émouvoir à leur aspect, en savourer la jouissance, et celle où elle ressentira le même émoi pour les beautés que peut façonner

un artiste! Il semble que dans la concentration qu'est une vie humaine, les mêmes étapes, mais accélérées, se succèdent, que dans la vie incommensurablement lente de l'Humanité! Le sauvage primitif subissait, sans doute, une admiration trouble pour la magnificence des météores longtemps avant que des mains encore inhabiles eussent gravé sur la pierre ou la corne les premiers linéaments qui furent l'origine du dessin, ou tailladé et coloré dans la peau les premiers tatouages qui furent l'origine de la peinture, — et de la bijouterie.

À l'Université les œuvres littéraires cominencèrent en moi leur attirance et leur séduction. Oh! Musset, le poète enchanteur pour les amoureux d'avant 1850, en si parfait et si sentimental accord avec les passions d'alors à superficielle violence, sans aucune des descentes aux profondeurs souterraines des âmes que Baudelaire, nouveau Dante, allait bientôt entr'ouvrir de sa main fiévreuse et sarcastique. Lamartine déjà

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reculait dans les prédilections de la génération où javais ma place régimentaire, et Hugo, admiré, était réservé pour les liturgies graves de la Vie.

L'Art prenait donc dans ma mentalité une place plus large, mais si restreinte encore! et toujours avec cette idée d'occupation purement distractive ou reposante sans rapport avec l’universalité des forces en mouvement dans le Monde. L'ambiance où je vivais était sursaturée d’utilitarisme; si « les hommes d'affaires > qui pullulaient en Belgique l'admettaient en amusement et en occasion de faste, 1ls ne discernatent point par quoi il eût pu être élevé à la dignité de puissance sociale. Is le traitaient en ornement qui donne de l'élégance à un peuple, ou plutôt à quelques individualités parmi un peuple, à une « élite » formée d'intellectuels et d'amateurs; mais nul d'entre eux ne mettait en doute quon pût parfaitement s'en passer. Sauf dans la musique et la peinture, les plus accessibles des productions esthétiques, les artistes

belges travaillaient submergés dans un universel et désolant dédain.

Ce sont ceux d'alors qui peuvent, pour les avoir supportées, raconter les luttes et les souffrances de la vie artistique vers 1860.

Quelle était loin de l'épanouissement qui lui donne aujourd'hui tant d'éclat! Ce sont eux qui savent qu'alors il n'existait guère en Belgique mé littérature CEuS QUI CAVE, le faisaient à l'écart, la plupart pour eux seuls, les plus heureux pour quelques amis.

Mais leurs travaux n'avaient aucun retentisserment au dehors. -Crcetait au milieu, non seulement dé lindifiérence mask de lt malveillance du public qu'ils poursuivaient leur œuvre. C'était un temps où lorsqu'un avocat écrivait il perdait ses clients, lorsqu'un médecin était poète il perdait ses malades: si un offhiciér faisait un livre, il nuisait à son avancement; si un ingénieur avait l'audace de temir üné/plume, il était assuré dé se-voir refuser un emploi par «€ la haute industrie»

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C'était d’instinct que de rares prédestinés s'occupaient d'écrire, par une impulsion naturelle, irrésistible, mais qui, chez la plupart, était rapidement étouffée. Il n'y avait point chez nous de maitres ou de guides. I fallait tout. tirer. de :Soi-même, et sur l'ensemble de ces conditions décourageantes venait encore brocher l'hostilité officielle pour tout ce qui était indépendant. André Van Fasselt. "Charles "Déco Er" OC ve Pirmez, Camille Lemonnier, labeuraient solitaires, grands vaisseaux perdus pavoisant inutilement les flots, où, aussi inconscients que les poissons nageant dans les profondeurs, leurs compatriotes vaquaient « à leurs affaires ».

En cette atmosphère j'étais plongé et je respirais les miasmes dont elle était chargée. Je participais à l'étroitesse générale, mais avec un instinctif besoin grandissant, mal compris de moi-même, d'y échapper. Les grandes batailles artistiques qui retentissaient ailleurs

faisaient battre ma pensée.

C'était l'époque où Wagner, comme un Fafner menaçant jetant des flammes et remphissant l'air de ses rugissements, dressait ses œuvres devant une humanité presque universellement hostile, parfois jusqu'à la rage. Un chef d'orchestre hardi osait en jouer des fragments aux concerts du jardin zoologique, très couru alors par la bourgeoisie bruxelloise, à « la Zoologie > comme disait la langue locale, et ces échos de l'énorme épopée musicale qu'avait construite celui qui, en son héroïque confiance, se titulait Gil ne se trompa point) « le musicien de l'avenir », me gonflaient d'une admiration enthousiaste, Quand il y a environ trentecinq années, à une époque où la plupart dé: couR qui, “depuis, ont CH que, 4 compréhension du génie de Wagner leur était due, n'étaient encore que des moutards, on annonça la première représentation du AAeiëngold à Munich, car Bayreuth était encore dans les futurs contingents, je partis pour y assister.

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