V. — L'ART
sage transporté sur une toile par un indiscutable artiste! À quoi tiennent ces saveurs psychiques de goût si divers? Là git, apparemment, le secret du problème. Et de même pourquoi, par exemple, le meurtre de Desdémone à la scène cause-t-1l une sensation esthétique si émouvante, tandis que dans la réalité de la vie 1l ne serait qu'une horreur? A cela s'attachèrent mes méditations quand, avec l'âge, mon esprit s'éloignant des rumeurs, sisola dans la contemplation de plus en plus persistante des grands espaces de la Pensée, Car (je l'ai déja ‘dit dans”cé livre) si durant la jeunesse et ses turbulences, les détails et leurs minuties nous absorbent, plus tard ils échappent de plus en plus à notre observation et à notre mémoire, et nous nous complaisons dans les généralisations. C'est le navigateur qui s'éloigne du rivage pour gagner les immensités de la mer et du ciel.
Insensiblement, avec la. lenteur de Îa poussée, pourtant infaillible, de l’herbe, cette notion. gérma et::grandit. en moi: que
dans l'œuvre d'art ce qui produit sur nous cette commotion spéciale, la jouissance esthétique, c'est, outre la beauté qui lui est commune avec tant d'œuvres de la Nature insensible, la participation à sa création, d'un de nos semblables, d’une âme sœur de la nôtre, mails investie du ‘don de faire Sanlir visiblement le caché pathétique des choses.
WVorarce qui-existe dans TArt et ce qui manque à la Nature. C'est le frémissement personnel de l'artiste introduit dans son œuvre, rendu apparent par l'étrange alchimie de son travail et qui va droit à notre sens esthétique qu'il excite comme la séduction de la grâce féminine va à notre sens érotique.
Cet accord d'émotions n'est-il pas une des plus hautes attestations de la solidarité et de la fraternité humaines ? Il révèle le feu souterrain qui chauffe l'universalité des âmes, comme les volcans et leurs cimes révèlent le noyau incandescent emprisonné sous l'écorce LOLPESLTE,
Là m'est donc apparue, à tort ou à raison,
Vi =="pLANT I81
la caractéristique de l'Art, et à partir du Jour où cette Conceptioit ime trnt, l'activité tout entière de cette force’ gigantesque et d'une si indomptable permanence, m'apparut sous des projections lumineuses nouvelles. Je recherchaï avidement dans les œuvres cette parcelle de feu personnel introduite par un de mes semblables et qui seul me semblait lui donner l'éclat du vrai diamant. Je compris avec ardeur pourquoi une copie en laquelle ce charme magique de l'inspiration brûlante n'existe plus, quelque parfaite qu'elle soit, n’a plus sur l'âme qu’un effet amoindri. Je compris la froideur de F'Art industriel où la mécanique est substituée à l'action émue de la personnalité humaine. Je compris pourquoi en nos esprits, dès que la confession d'un travail extra-humain nous est faite, nous éprouvons un affaiblissement de la jouissance esthétique ; pourquoi, réalité ou illusion, il nous faut la croyance que ce que nous admirons est le jet d’une âme pareille à la nôtre, fusant ‘dans. lé miracle : d'une. œuvre, “ét
pourquoi rien ne peut remplacer la saveur spéciale de cet acte de vie fraternelle.
Et alors aussi mapparut en toute son énergie l'importance de lOriginalité dans l'Art, entendue non pas comme un besoin maladif de faire du neuf à toute force, mais comme la réalisation sincère et constante de l'essence humaine, personnelle à chacun et en rapport soumis avec l'époque et le lieu, puisque dans l'Humanité tout homme a sa nature propre, puisque dans le Temps et dans. l'Espace, toute heure. est différente et tout endroit l'est aussi.
J'avais commencé la vie quand florissait la déplorable manie de limitation de ce qu'on nommait « les Modèles ». On ne concevait pas les chefs-d'œuvre déjà acquis au trésor esthétique des nations comme de simples occasions d’exalter chez ceux qui les contemplent le sentiment du Beau et le désir de faire du beau à leur tour mais en des formes nouvelles. On les invitait à recommencer ces choses, à jamais achevées parce