VI. — L'AMOUR
sances, individuels tourments. Car n'est-il point curieux que, pour celui qui l'éprouve, chaque amour soit un événement si dominateur, et pour ceux qui l'entourent une telle insignifiance? En vain chacune de ces aventures émane du réservoir intarissable qui donne à toutes une source commune et une fraternité tragique. Dès que le filet du fluide éternel a glissé dans une âme, n1 elle ni les autres ne discernent la divine unité, l'imposante solidarité du phénomène. Prodigieux et délicieux pour celui qui l’éprouve, il ne sera pour autrui, la plupart du temps, qu'occasion dindifiérence, de.Sarcasines, et de profanations.
Des lectures, des récits d’amours ou de voluptés fameuses, peut-être aussi un instinctif besoin d'agrandir et d'anoblir les permanences du Monde dont peu à peu la majesté se découvrait pour moi, introduisirent dans mes pensées une vue moins bornée. Elle se muait en Jeunesse mon adolescence aux émotions confuses pareilles apparemment à
ce qu'éprouveraient les premières formations gélatineuses de la matière en évolution vers les organismes vivants, si elles avaient la conscience. Mes sensations nouvelles n'étaient point plus vives (comment exprimer et surtout comment oublier les prenniers troubles amoureux de lPâme, les premiers troubles amoureux de la chair, enivrant diptyque?) mais sordonnaient en une précision plus visible, si l'on peut parler de précision et d'ordonnance quand il s'agit de ce qui, dans le travail de la vie, semble l'expression suprèmeé de limprévu, de l'instinct, du tumulte, de l'enthousiasme incompressible et du désordre. C'est qu'au-dessus de cette agitation commençaient à poindre des lueurs, des feux encore vacillants, précurseurs d'un spectacle qui plus tard devait se démasquer en sa plénitude.
Ce fut lépoque ‘du premier grand amour. Il s'étala dans ma vie avec tous ses mirages et la conviction, depuis démentie, qu'il n'en saurait advenir de plus grand, alors