J,. =" LA, PATRIE
joyeuse ou morose, la même vie sociale, imprégnée des mêmes souvenirs, 1luminée des mêmes espoirs, attristée des mêmes craintes où des mêmes traverses, sagitant dans les mèmes luttes!
Je commençai à aimer mon Pays! Je voulus en être, intimement.
Tant de conceptions étroites et ridiculement chauvines ont discrédité les mots Patrie et Patriotisme, qu'il importe de préciser le sens qu'ils prirent alors dans mon âme et qu'ils y ont encore en une efflorescence que je crois définitive.
Cela ne s'accompagnait d'aucune idée glorioleuse, d'aucune hiérarchie vaniteuse entre les peuples, d'aucune tendance à la haine, au mépris, au dédain des nationalités étrangères, d'aucune folie de domination ou de prépondérance, d'aucun orgueil. Ce n'était pas même, comme émotion dominante, l'affection sentimentale, souvent célébrée, pour le milieu où j'étais né, pour les touchants souvenirs d'enfance, pour les lieux imprégnés
du parfum des premières amours, des premières joies, des premières douleurs. Une alchimie plus profonde et plus pénétrante avait travaillé mon intimité. Je m'étais rendu compte qu'ainsi qu'une plante faite au sol, au chimat, à la latitude, je ne pouvais complètement pousser et fleurir, sentir circuler une sève riche et vigoureuse soit dans mon corps, soit dans mon cerveau, qu'en m'attachant obstinément à ce pays qui m'enveloppait et à sa colonie humaine fraternelle, à ses mœurs, à ses traditions, à ses tendances historiques sortant de son passé et gonflées de son avenir; qu’il ne s'agissait pas de rechercher ce qui était théoriquement le mieux, n1 d'établir un schéma réglementaire applicable à une humanité idéale, mais de s'abandonner à la bienfaisante équation d'un être avec son milieu naturel. Je compris que de là viennent la:lotce et la-santé matérielle ét morale: Je compris que, dans l'obscurité des règles applicables à nos actions, c'était le principal sinon l'unique devoir. Je compris que là résidait le
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seul vrai Patriotisme, le seul .excusable; le seul salutaire et élevé sentiment de la Patrie senchâssant avec sa spécialité de pierre précieuse, sans lui nuire, l’harmonisant au contraire, dans le fort amour plus large mais plus vague de l'Humanité.
Car,-en,ces témps--de--merveilleuses-et sans cesse augmentantes communications par terre et par mer entre tous les peuples et tous les recoins de notre globe, de telle sorte qu'on peut dire qu'il n y a plus de bout du monde; en ces temps où quelques vastes idées internationalisent la pensée sans pourtant anéantir la forte et séduisante mosaïque des diversités ethniques et du parterre admirablement changeant des nations, certes il faut que la notion de la Patrie n'obnubile pas celle de l'Humanité.
J'ai beaucoup voyagé. Non seulement parmi les peuples européo-américains, de même race que la mienne, mais parmi les peuples de deux races différentes, les Sémites ctles Nègres. J'ai non seulement pu comparer
ce que la Nature d'une part, l'Histoire d'autre part, ont mis de diversités, les unes foncières et irréductibles, les autres contingentes et modifiables, entre les groupes qui habitent la Terre. J'ai éprouvé, au cours de ces pérégrinations, des admirations ou des répugnances, des enthousiasmes ou des animadversions.
J'ai médité sur l'élargissement que l'originalité personnelle reçoit de la fréquentation (pourvu quelle reste passagère) des esprits étrangers et de la contemplation des horizons qui ne sont pas les horizons familiers. Mais, en quelque endroit que m'aient conduit les hasards de mes impulsions vagabondes, toujours, depuis ma maturité, au fond de moimême, Jai clairement ressenti la différence entre l'influence vitale, sur l'homme que je suis, d'un pays étranger et la chaude etintime influence: vitalé de 14 Patrie. faite de. mille éléments, insaisissables certes, efficaces néanmoins comme les dosages homéopathiques.
Ce besoin de m assimiler plus étroitement au milieu autochtone, d'embrasser plus
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fortement et plus voluptueusement cette réalité natale, m'induisit à une étude tardive, passionnée parfois jusqu'à la manie, de la langue flamande. Il me semblait que, sans elle, la moitié de la Patrie demeurait pour moi indistincte derrière une gaze. Mon désir d'accouplement avec elle ne s'accomplissait pas avec la plénitude des parfaites jouissances, Je me souvenais qu'au foyer domestique, ma mère, fille de la Flandre, la poétisait de sa douceur résignée ; je me souvenais des mots germaniques qu'irrésistiblement elle mèlait au français, caressants et pittoresques, meilleure expression de son âme demeurée instinctivement fidèle à ses origines; je me souvenais du bonheur confus qu'elle avait à nous lire les naïves ou tendres histoires d'Henri Conscience, Et je découvrais maintenant pourquoi cet humble hommage rendu à son idiome natal m'émouvait parfois jusqu'aux pleurs. Elle aussi obéissait, sans en discerner l'ampleur, la fécondité et les causes, à cet instinct de la Patrie qui peut
dormir en nous, se dénaturer, sortir de ses voies, aller à des applications systématiques et mesquines, mais non disparaitre sans laisser une triste mutilation.
Elles me revenaient ainsi, désormais claires et expliquées, les sensations d'enfance qui vibraient en moi quand je traversais autrefois « la vaste et murmurante forêt de Soignes >. La Belgique entière, en ses adorablement variés paysages, renouvelait, les magnifiant, ces émotions premières et Je m'extasiais à la facilité avec laquelle elles s'éveillaient depuis que je les ramenais à la source profonde du sentiment patrial et à l'influence exaltante et invigorante qu'il exerce sur un cœur qui sy livre avec piété et confiance.
Partout japercevais des beautés longtemps inaperçues. J'assistais à ce miracle, d'ordinaire si rare, que ce qui m'environnait devenait visible pour mot. Car combien parmi les hommes, vivent et meurent sans avoir jamais connu n1 leur pays, n1 leur ville, n1
leur maison, n1 leur âme! La Flandre unie et