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fertile, la Campine aux étalements arides où s'impose si puissamment aux regards la mouvance du ciel, le Brabant mameélonné et riche en verdure, les Ardennes rocheuses et forestières, les tragiques paysages industriels de Liége et du Hainaut, la mer du Nord et ses dunes vaporeuses, l'Éscaut presque sans rives, énormeetrampant, la Meuse encaissée et limpide, — ce prodigieux échantillonnage de pittoresque concentré sur un si étroit territoire! Les villes aussi, si proches les unes des autres qu'elles semblent se coudoyer et chercher à se souder; leurs vestiges architecturaux splendides. La mémoire enfin des événements pathétiques qui, partout sur ce sol choisi par l'Histoire pour d'innombrables drames, ont laissé des traces invisibles en le peuplant de fantômes, — cet ensemble où le passé fourmillant s'enchevêtre à un présent séducteur, m'unirent enfin au Pays par des fibres et des attaches aussi multiples et aussi tenaces que celles du lierre à une antique et solide muraille.
Pour moi qui, sous les tropiques, avait connu l'ennui des climats uniformes au charme faussement célébré par des voyageurs complaisants, nos quatre saisons apparurent dans la beauté de leurs changeants décors, de leurs esthétiques transformations où le vulgaire ne voit qu'une question d'inconfortabilité; les pluies, les neiges, le froid, si habituellement blasphémés et qu'étourdiment on voudrait troquer contre un impossible et fastidieux « Printemps perpétuel », redevinrent ce qu'ils sont en vérité : des éléments d'harmonie dans le concert séducteur des phénomènes et des météores de la zône du monde où les catastrophes géologiques ont fixé mon doux Pays.
Et les Hommes! Eux aussi, malgré les inévitables tares, maloré les défauts et les vices, malgré les dissentiments et les querelles, les méchancetés et les injustices auxquels, jusqu'ici, n'a échappé aucune agglomération humaine, m'apparurent sinon comme les meilleurs, du moins comme les mieux
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appropriés aux contacts de ma vie, à ses creux et à ses reliefs. J'en avais vu tant d'autres avec lesquels toujours cette impression m'était restée : qu'ils étaient des étrangers, que certaines assimilations ne se formaient pas, que des rattachements manquaient! Ces inadhérences je les avais senties mème quand un charme extérieur d'amabilité avait enveloppé de sa grâce les relations passagères.
Inévitablement au retour j'avais éprouvé un élargissement de respiration, sensation du poisson quelques instants arraché aux eaux coutumières et qu'on rejette au vivier.
C'était un total de facteurs, les uns puissants, les autres ténus et subtils, d'une horlogerie si merveilleusement compliquée qu'elle en était, en maintes parties, inanalysable, formant une entité englobant le passé, le présent, l'avenir, le sol, le climat, l’atmosphère, la vie physique, la vie morale, les corps et les esprits, les infiniment grands et les infiniment petits, qu'en 1897, dans une étude publiée à Paris par la Revue Encyclo-
pédique, je concentrai en ce cri qui, alors, sembla à plusieurs ridicule, mais qui, depuis, pour sa vérité sans doute, devint familier et désormais est admis : L'AME BELGE |
L'âme d'un peuple !- L'âme d'un petit peuple! grande, peut être, comme petite peut ètre l'âme d’un grand peuple! La recherche, la découverte de cette chose essentiellement fluide, fuyante, cachée aux mystérieuses cavernes des psychologies nationales, des psychologies humaines; de cette chose cosmique lentement façonnée au cours des temps par les influences historiques, sortie de la race, malaxée par les événements, travaillée par les météorologies du climat et par les géologies, par les afflux et les violences des conquêtes, par la mimique des imitations, par les gestes impérieux des Illustres! Cette chose, opiniâtre en ses foncières directions, aboutissant peu à peu à une intégration de qualités et de défauts indestructibles, se concentrant en une immuable source, inépuisable alors, de pensées, de sentiments, d’ef-
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forts et d'œuvres; se manifestant en un « Caractère > désormais visible, réservoir d'originalité et de puissance pour qui en a le bienveillant orgueil et en suit humblement les impulsions; cause aussi parfois d'hostilité et de sarcasme pour l'étranger qui, pris luimême dans le lacis et l'enchevêtrement d'une autre âme nationale, ne comprend pas toujours la beauté et la fécondité salutaire de ces diversités et de ces oppositions.
Elle se révélait, elle se manifestait enfin à moi, comme une apparition touchante et grandiose, nette et ferme en son dessin, puissante en son coloris, cette âme belge, longtemps obscure, niée, bafouée, moquée et méprisée, moins peut-être par l'étranger que par le Belge lui-même, non pas en la généralité des citoyens dé cetteypatrie étroite comme la Grèce, mais par les superficiels et les souffrants qui ne savent s'accommoder des inévitables torts locaux, ou des déceptions commandées par leur insuffisance. Car au moment où, d'une plume tremblante d'émo-
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tion, Je fais cette profession d'une foi retrouvée 1] y a vingt-cinq ans, qu'ont affermie, depuis, tant d'années de vie turbulente sur cette terre que mes pieds foulèrent dans tous les sens, parmi ces hommes dont j'ai ressenti les caresses et les coups, avec tristesse je me remémore les expatriations de plusieurs, leur retraite mécontente en d'autres pays, le détachement étourdi et presque toujours stérilisant, de leurs liens traditionnels, leurs injustices de paroles et d'actes, pour ce pays, cher et singulier, qu’une si étrange destinée a maintenu à travers les siècles, malgré d'ininterrompues submersions et une série unique de ravageurs orages.
Et vraiment, la raison principale qui m'apparut souvent pour croire à la spécialité de cette âme, dont l'essence lentement se précise aux regards des clairvoyants et des obstinés, c'est ce phénomène de persistance qui, depuis les plus profonds lointains histoniques, Saffirne: sur Ce: territoire. special, sur ce triangle géographique, carrefour
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entre trois nations typiques parmi toutes : la France, l'Allemagne, l'Angleterre, Un groupe humain presque insignifiant, se maintenant quand même sur un territoire sans apparente importance, sans aucun bourrelet protecteur de frontières naturelles, formant centre et point de choc des peuples courant au-devant les uns des autres pour les batailles, les invasions, le commerce, les luttes de religions, pour tous les conflits — et pour tous les accords, — de la matière et de la pensée. Et, par un prodige inouï, ce ne fut pas assez de trois nations contiguës, pour y mêler et leurs mains et leurs cerveaux : du midi de l'Europe, au travers des espaces, des intermédiaires et des obstacles, une quatrième, alors aussi grande et aussi différente, l'Espagne, vint à son tour déferler sur ces provinces, comme si vraiment 1l eût fallu que tous les vents ethniques y soufflassent et y répandissent les poussières, les germes, les moissons et les calamités dont ils sont chargés.
Auparavant, Rome et César n'y avaient-ils
pas apporté l'Italie et la civilisation latine ?
Carrefour, oui! Arène d’aboutissements pour le rendez-vous des peuples, oui! Une attirance fatale pour le passage des voyageurs, des envahisseurs, des batailleurs, des penseurs. Quelque chose comme ces cols de montagne imposant l'itinéraire aux piétons isolés et aux multitudes, aux marchands et aux armées, aux oiseaux migrateurs et aux troupeaux.
Quand, le front penché sur un atlas, je regardais par où se délinéent les voies et les grands courants de déplacement et d'invasion, cette Belgique s'inclinant vers la mer en une déclivité douce de soixantedix lieues, commençant à l’Ardenne dont les cimes se dressent à sept cents mètres, pour s'achever au niveau de la mer dans l’ourlet d'or pâle des dunes côtières, se déroulant en un large tapis de paysages paisibles, au milieu desquels s'ouvre l'estuaire hospitalier d'un grand fleuve accueillant, cette Belgique se révélait à mot comme la route indiquée