‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 112 sur 256 · CXLVIII · texte numérisé non relu

CXLVIII

magne une école de latinistes, qui par subtilité et par affectation tendaient à dénaturer la langue. Enthousiaste de Tacite, à une époque qui ne savait pas assez admirer ce grand écrivain , il n'avait pu éviter entièrement, dans son effort pour s'approjprier les beautés de ce périlleux modèle , recueil de l'obscurité et celui de l'archaïsme ; il avait pris aussi à Sénèque quelques-uns des vices brillants signalés par Quintilien : les disciples de Juste Lipse avaient, suivant l'usage, copié, en les exagérant, les défauts du maître , plus faciles à reproduire que ses qualités. Henri Estienne n'a pas été le seul à remarquer de son temps cette influence corruptrice 1 ; mais gardien des bonnes doctrines, il se croyait plus qu'un autre appelé à combattretout ce qui choquait la pureté du goût classique. La concision exagérée de cet écrivain, sa recherche de la finesse et du trait, qui semblait tendre des pièges à l'intelligence des lecteurs , sa teinte surannée à dessein , son érudition prétentieuse , ses expressions souvent fausses et pédantesques en visant à la profondeur, sont, pour Henri Estienne, l'objet de moqueries sans mesure ; peu auparavant il avait déclaré dans une première lettre satirique , en s'adressant aux imitateurs de Juste Lipse, qu'il ne voulait être ni son railleur ni son flatteur 2 : la vivacité de sa nouvelle attaque eut pour fâcheux résultat de le faire passer poijr un envieux de cet homme illustre.

1. Voy. Pasquier, Recherches de la France, IX, 29, etc. j cf. Scioppius, Judicium de stylo historiée* , Sorœ, 1658 , in-12 , p. 10 et sniv.

2. Il jouait sur les mots Lipsiomimi, Lipsiomomus etLipsioeolax : cette lettre était placée à la suite des deux harangues adressées au congrès de Ratisbonne. En rapprocher la xrv € Dissertation chrétienne et morale de Balzac où celui-ci raille comme H. Estienne « les singes de Lipse» »

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Sans recourir à cette imputation que repousse le caractère de Henri Estienne, d'autres raisons expliquent assez son hostilité contre Juste Lipse. On sait que celuici, non content d'abjurer les opinions de la réforme, fit preuve , dans la défense du catholicisme qu'il embrassa , d'un zèle empreint d'intolérance * : il encourut par cette ferveur de néophyte l'inimitié de ses anciens coreligionnaires. Telle était toutefois l'estime que lui avaient acquise ses grands travaux, qu'on jugea son adversaire outrecuidant d'avoir osé contester cette haute renommée, sans rivale même en Italie 2 , et à laquelle les défenseurs ne manquèrent point. Par là Henri se trouva engagé dans une polémique nuisible à son repos comme à sa gloire : attaqué à son tour il eut le tort de répliquer à des disciples dont la fougueuse ardeur ne méritait pas de réponse. Dans un siècle où la courtoisie était peu connue des savants , l'âpreté des amourspropres communiquait à de telles luttes une violence déplorable : cette querelle littéraire , bien vite envenimée , dégénéra donc en personnalités offensantes.

Quant à Juste Lipse qui n'avait eu jusque-là, avec la personne et la famille de son agresseur , que de bonnes relations a , quoiqu'il eût affecté d'abord de la modéra-

1. Voy. particulièrement ses Politiques, où il dit au prince, en traitant des matières de religion , « puniendos , nisi aliter expédiât, qui dissentiunt, falsam pacem esse tolerantismum , etc.» Cf. Hallam, Littérature de V Europe auxxv*, xvr et xvii e siècles, t. II, p. 87 et 147.

2. Voy. Burmann, déjà cit., Sylloge epistolarum..., t. I er , p. 734 : « Bonus iile vir , quam misère jamdudum cum il la sua lipsiana latinitate et omni graecanitate, ut sic dicam, evanuit! Stat vero et stabit Lipsius. » Cf. ibid. f p. 670, etc.

3. Voy. notamment une lettre de 1587, adressée à Denys Godefroi, Epist. Cent. II Miscel.,t. II, p. 84 des Œuvres de Juste Lipse, Antuerpiae , 1637, in-f\

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