Sat* VI
(64) Habillé d'habillement, Vestu de vestement, comme en grec 9 ivou|xata évouç*.
Ne plus ne moins aussi que quand nous disons : C'est vostre plus court , ou , C'est vostre plus long , ou , Menezmoy par le plus court, nous omettons ce mot chemin, comme aisé à entendre; aussi les Grecs ont accoustumé, en ceste façon de parler, d'omettre 6&fc, qui signifie chemin. Lucian , en son opuscule qu'il a intitulé Scytha,
xiyùi lirfropôv tivoc Tauxrjv IÇeupov aùxw, ôrctoç, etc. Et
fault noter tout d'un' train que comme nous usons de ceste façon de parler : Un plus court chemin , par métaphore ou translation , au lieu de dire : Un moyen plus aisé; aussi disent les Grecs l7ciTou.wTipav ôoov (qui signifie proprement , Plus court chemin) en ceste signification. Et mesmes sans aller plus loing, en ce passage que je vien d'alléguer , Lucian prend fatxopov ôSov (car il fault entendre fôov comme j'ay dict) pour un moyen aisé. Et quant à ceste signification métaphorique, les Latins sont de la partie avec les Grecs et nous (car ils usent ainsi de leur via) ; mais ils n'en sont pas quant à l'omission , car ce n'est pas leur coustume de dire compendiariam ou brevem mihi indicato , au lieu de compendiariam viam, ainsi que j'ay monstre que les Grecs omettent leur ôSo'v et nous nostre mot chemin, quand nous disons : Monstrez-moy le plus court.
Ce mot de court me ramentoit 2 ce que j'ay tantost dict, que les Grecs omettoyent souvent devant un verbe un nom substantif qui estoit de sa parenté , c'est-à-dire
1 . Le goût des pléonasmes , particulier aux Grecs et aux Latins, ne devait pas subsister dans notre langue : néanmoins on en trouve quelques-uns dans l'éloquence et la poésie au xvii* siècle.
2. Du verbe ramentevoir, rappeler : il a duré jusqu'au milieu du xvii" siècle. Ramenteur, c'était celui qui faisait ressouvenir, qui donnait des avis. -
( 65 ) s'atcordant ou correspondant à sa signification et estant bien à propos d'icelle; lequel nom substantif se joind avec l'adjectif qu'ils mettent. Exemple : 'Q; ftaôbv Ixot-
fx^ÔTjç, ta tcxvov. Item , *H for woXûv tiv' Itciveç &t 9 eîç euvàv xaTe&tXXeu 1 ; car avec Ixoi^Ôyi; il fault entendre ce nom substantif fiicvov, qui se joigne avec paôuv; et avec etuvêç doibt estre entendu oîvov pour joindre avec îcoXov. Or, je di que ce mot de court me fait souvenir de ceci, pour ce qu'en certaines manières de parler nous usons de court et de long, esquelles semblablement nous omettons le nom substantif accordant au propos que nous tenons. Exemple : Je vous prie, escoutez-moy ; je vous le feray court; ou , Si vous avez à me dire quelque chose, ne me lefaictespaslong. Item : Comment? n'avez- vous pas encores disné? vrayement vous le faictes bien long. Il est tout évident qu'en ces façons de parler nous omettons un mot, mais lequel s'entend aiseement. Car quand je parle ainsi : Si vous avez à me dire quelque chose, ne me faites pas long, c'est autant que si je disois : INe me faites pas long propos. Il est vray que quand on use de la locution entière, on dit plustost : Ne me tenez pas long propos. On pourroit bien aussi entendre dire, et que ce fust autant que si on parloit ainsi : Ne faites pas votre dire long. Car nous usons souvent de cest infinitif dire (ainsi que les Grecs usent souvent de leurs infinitifs) au lieu d'un nom; comme, Je trouve vostre dire raisonnable. Ainsi est-il de l'autre exemple, N'avezvous pas encores disné? vrayement vous le faites bien long. Car c'est-à-dire, Vous faites votre disné bien long. Item quand nous disons : Je ne la feray pas longue ici , c'est autant que si nous disions : Je ne feray pas
1 . Le premier de ces passages se trouve dans les Dialogues des Dieux marins de Lucien (le n*);le second est un vers d'une idylle de Théocrite, Épithalame d'Hélène.
longue demeure ici. Et fault noter en ces façons de parler que les articles le et la tiennent comme la place du nom omis. Mais il ne fault pas penser que nous facions ces omissions semblables aux grecques que j'ay amenées cidessus, en telles locutions seulement esquelles nous usons de ces mots court et long, ou courte et longue. Car si on y prend garde , on trouvera plusieurs autres exemples en diverses façons de parler. Et mesmes ceste-ci, qui est ordinaire, est du tout 1 semblable à celle de Theocrite, que j'ay alléguée cidessus; c'est quand nous disons : Je boy plus volontiers du clairet * que du blanc. Car il est évident que nous omettons ici ce mot vin, ainsi que Theocrite omet oTvov. Mais l'omission de ce mesme mot se pourra trouver en quelques autres locutions, esquelles elle ne s'appercevra si aiseement; comme en ceste locution, qui est de la nature des précédentes, et où on use de l'article en mesme sorte : O qu'il est saoul! il en a bien avalé le galand, ou, Il s'en est bien donné ; il n'y a point de doubte que nous n'entendions, Il a bien avalé du vin. Tellement que ce passage de Theocrite se pourroit traduire ainsi par une mesme façon d'omission , T H p « tcoXov tiv' ewiveç &V eîç eûviv xaTeôoÉMeu ,
Vous en avalastes bien quand vous alastes coucher, ou, Vous vous en donnastes tout vostre saoul.
Les Grecs ont quelques autres sortes d'omission , lesquelles nous ensuivons; et ceste-ci entre autres, quand ils omettent le nom verbal qui devroit estre joinct au verbe. Gomme quand Lucian dit au dialogue appelé Ni-
1. Entièrement, tout àtfait : « ex omni parte. » Cette locution, qui n'est plus usitée maintenant que jointe aux formes négatives, s'employait encore avec les phrases affirmatives au milieu du xvii e siècle. Bossuet a dit dans Pun de ses premiers sermons : « Certes, il faut l'avouer, mes très-chères sœurs, cela est du tout admirable. » Voy. t. XX, p. 394 de redit, de Versailles, 1816.