‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 202 sur 256 · C'est le xx" des Dialogues des dieux · texte numérisé non relu

C'est le xx" des Dialogues des dieux

qu'elle est couchée es vers suivants , entant qu'il y a quelqu'autre esgard. Ces vers sont le commencement d'un epigramme composé par un savant homme en l'honneur de l'empereur Charles, faisant son entrée à Paris S et sont tels:

Alituum ut princeps aquila est , sic altéra gallo Gloria : vos aliae nil nisi vulgus aves.

Je di qu'il y a quelque autre esgard en ceste locution : pource que vos aliœ aves vault autant que vos cœterœ aves, ou reliquœ ; mais celuy qui diroit que Nous autres (ainsi que nous en usons ordinairement) signifie nas cœteri , ou nos reliqui, s'abuseroit bien lourdement.

Obs. 3. Les pronoms desquels je vien de parler , moy, toy, nous , vous, sont appelez par les grammairiens primitifs; ceux desquels je parleray maintenant (asçavoir mon et ton, ou mien et tien, et nostre, vostre) sont nommez possessifs. Or, ce que j'ay à dire touchant ceux-ci, c'est au regard de ces locutions, Il est mien, ou , Il est tout mien ; et Je suis vostre , ou , Je suis tout vostre; au lieu dédire, Il est à mon commandement,

1. Au commencement de 1540, lorsque ce prince eut la hardiesse de traverser la capitale de son rival François I er , pour aller châtier la révolte de ses sujets de Gand. J'ai consulté , pour savoir à qui appartenait ce distique , les recueils poétiques ainsi que les Histoires et les Mémoires du temps : mais je n'ai rien trouvé. Il est permis de croire , d'après l'indication vague de Henri Estienne, qu'il ne connaissait pas lui-même le savant homme dont il parle. Ces épigrammes , que faisaient naître les circonstances, circulaient le plus souvent sans nom d'auteur : on se plaisait alors à leur donner le piquant de l'anonyme. Rien de plus ordinaire aussi que de représenter Charles-Quint par l'emblème de l'aigle, et François I er par celui du coq. Quand le premier s'enfuit devant le second à Landrecies, en 1543, il parut un petit poëme d'un certain Chappuys , ainsi intitulé : « L'aigle qui fait la poule devant le coq. »

et Je suis à vostre commandement; ou, Je suis prest à vous faire plaisir (ou service, selon la qualité de la personne à laquelle on parle). Car je trouve l'usage de ces pronoms estre tel en la langue grecque aussi , comme il appert par ce passage qui est de Lucian, en son Asne 1 ,

il Se , fxeya xai ^Swcov èx, toutou àvaxaY/aG affa > Ip^l T0 Xoiirov ?v. Il me souvient d'avoir leu aussi ao'ç et ^jjiTspoç ainsi applicquez ; mais je n'ay mémoire de l'endroict.

Quant à la langue latine, encores qu'elle die mei et tui pour Mes amis, et Tes amis, ou Mes familiers, et Tes familiers, si est-ce que je double si on peultdire ainsi tuus mm, en offrant son service à quelqu'un, au lieu de inverties me ad mania tuo nomine paratissimum , ou , habebis me ad quidvispro te paratissimum : ce que nous disons quelquesfois, Je suis vostre, ou, Je suis vostre serviteur. Sur lequel mot nous avons aussi à noter qu'il n'y a ordre de le rapporter au latin, ni à servus, ni à famulus, ni à minister > mais doibt estre rapporté à l'ancienne signification du grec depdbrcDv , et à Sepotroueiv et S-epawefa , qui se disent du service honneste, et qui se fait libéralement et de bon cueur à la personne qu'on respecte 2 : duquel service on entend aussi, quand on dit Je suis vostre serviteur. Lequel mot 3£pa7T£U£tv signifie aussi en quelques endroicts ce que nous disons Faire la cour à quelqu'un : où se trouvent bien empeschez ceux qui traduisent de grec en latin , et non pas sans cause ; car ni le colère ni le observare des

1. Lucius ou l'Ane, espèce de conte milésien (c.-a-d. trèslibre, suivant le goût des habitants de Milet), réédité en 1818 par P. L. Courier, où Le Sage a pris l'idée d'un des épisodes les plus ingénieux de son GilBlas (celui de la Caverne), et qui précédemment avait servi d'original à l'Ane d'or d'Apulée. Wieland en a donné une traduction allemande.

2. On sait que le mot domestique se prenait autrefois, chez nous, dans ce sens relevé.

(92) Latins, ne revient point justement à ce que nous disons, Faire la cour.

Mais pour retourner au propos de ce vocable serviteur, j'advertiray encores de ceci en passant, c'est que comme ceste manière de parler , Je suis votre serviteur, se doibt rapporter au langage grec et non au latin ; au contraire le mot de maistresse, ainsi qu'il se prend par ceux qui font l'amour, ha convenance avec le latin, et non avec le grec. Car les poètes latins (et principalement elegiaques) sont pleins de ce mot domina en ceste signification ; mais les Grecs ont esté en cest endroict mieux conseillez que nous et que les Latins , de ne se vouloir dire valets des femmes, pour plusieurs bons respects , et mesmement de peur d'enfler le cueur à celles qui l'auroyent desja assez gros de nature. Ils ont dict donc aux femmes Ipwf/ivYj et ç(Xy), tant qu'elles ont voulu y mais de leur dire SeWnva ou Searcoriç, ils s'en sont bien gardez.

Et puisque je suis tombé sur ce propos, j'adjousteray encores ceci , c'est que les poètes latins (et spécialement les elegiaques) ont un meus qui n'est point le Ifxoç des Grecs ni le mien des François (en prenant mien au sens que j'ay monstre qu'on prenoit vostre) , mais leur est comme peculier en ceste manière , comme on peult veoir par ces passages d'Ovide. Sappho escrivant à Phaon,

Abstulit orane Phaon quod vobis ante placebat : Me rai sera m , dixi quam modo pêne, meus !

CEnone escrivant à Paris ,

Pegasis Œnone , Phrygiis celeberrima sylvis , Laesa queror de te (si sinis ipse) meo.

Je laisseray plusieurs autres passages où ce meus est ainsi applicqué; et en adjousteray seulement un du

X e livre de la Métamorphose, où il y a un traict de fort bonne grâce et digne de la gayeté 1 d'esprit qui estoit en ce poète. Lequel traict consiste en la double signification qu'ha ce meus en un mesme lieu, dont l'un s'accorde avec les deux passages que je vien d'alléguer. C'est où ceste povre malheureuse Myrrha dit entre autres choses , parlant de son père , lequel elle aimoit autrement qu'en qualité de père ,

Nunc , quia jam meus est , non est meus : ipsaque damno Est mini proximitas : aliéna, potentior essem.

Voilà quant à meus. Or, ne faut-il doubter qu'ainsi ne soit de mea , et réciproquement aussi de tuus et tua : ce qu'il seroit aisé de prouver par plusieurs exemples ; mais les trois suivans suffiront. Ce mesme poète , en l'elegie n du livre III des Amours,

Quae modo dicta mea est , quam cœpi solus amare, Cum multis vereor ne sit habenda mihi.

Item en la X e elegie du mesme livre 2 ,

Quicquid eris , mea semper eris.

Et Ariadne reprochant à Theseus qu'il luy avoit faulsé la foy,dit,

Quum mihi dicebas, « Per ego ipsa pericula juro, Te fore, dum nostrum vivet uterque, meam ».

Vivimus, et non sum, Theseu, tua...

Obs. 4. J'ay aussi observé qu'il y a un autre usage de ces pronoms possessifs joincts à autres mots, lequel

1. Ce terme est ici pris dans le sens, alors usité, de vivacité, agrément.

2. Les chiffres cités sont inexacts : cette élégie est la xi e du troisième livre, et celle qui a été précédemment mentionnée est la xii*.

nous est commun avec les Grecs. Car en la mesme signification que nous disons ordinairement , De ma part, et Pour ma part, eux disent , toujxov peprç , ou x 6 •{ Ipov fxépoç , qui y respond mot pour mot. Il est vray qu'en certaines façons de parler , comme quand on dit , De la part du roy (au lieu de quoy on dit souvent, De par le roy), il semble qu'il y ait quelque autre considération: comme il sera dict ailleurs.

Item, comme nous disons , Pour mon particulier, ou, Quant à mon particulier , je trouve que Lucian a dict Touuov ÎSiov , au traicté irep\ twv Im puaOcp oxivovtwv *, où il escrit, Xlç £y w Y 8 » foùfxbv ïotov, ouSè pot<xtXeî t£> [leydha œuto [xovov auveïvat xa\ auvwv ôpaaôai , (X7)Sèv ^pijffxov àiro- Xauwv xrjç Çuvou<r(aç , 5eïai|iriv dtv. De l'autre façon de

parler, asçavoir Toôfxbv pepo;, je n'en ay point amené d'exemple , pource que tout en est plein.

Obs. 5. Je toucheray aussi un mot d'un certain usage du pronom démonstratif ci (qui respond à o&toç), lequel usage pourroit sembler estre propre et peculier à nostre langue, et toutesfois se trouve luy estre commun avec la grecque, ainsi qu'on cognoistra par les exemples que j'ameneray de ces deux langues. Je di donc (commençant par ceux de la françoise) que combien que ce pronom ce se doive dire proprement des choses qu'on veoit et quasi qu'on monstre au doigt, ainsi que le hic des Latins (lequel à cause de cela les grammairiens ont appelé démonstratif), neantmoins nous en usons souvent autrement, en parlant de choses peult-estre fort esloignees de nous , voire qui sont (selon le bon propos qu'on tient) en l'autre bout du monde.

1 . C.-à-d. Du sort des gens de lettres qui se mettent anx gages des grands seigneurs : l'un des morceaux les plus travaillés et les plus piquants de ^ucien.

Exemple , Ne m'apportez point de ces petits rubis , ni de ces petits diamans , mais de ces grands. Celuy qui dira ceci à quelqu'un allant en Portugal , ne luy monstrera point en parlant à luy , ni des petits rubis , ni des grands ; et toutesfois usera de ce pronom démonstratif. Et pourtant fault noter que quand il dit, Ne m'apportez point de ces petits rubis, mais de ces grands, c'est autant que s'il disoit, De ces petits que vous sçavez , mais de ces grands. Voila quant aux exemples de nostre pronom. Je vien maintenant aux Grecs, desquels Lucian me fournira mieulx que nul autre. Et premièrement, au dialogue dict Navigium 1 , 'AXX\ a> yaôà, wpoç t9k "Ioriôoç, xâv t& NeiXcoa Tauxa Tapt^yj t& Xetct& (xéuiv^ŒO j)p?v ofyeiv

an' A?yo7ctou. Apres, au dialogue appelé Jupiter tragœ-

dus, Etxefaaç ouv (fcrepxjv) cpiXoaocpouç eïvat twv IpiffTtxwv toutcidv, lêouXrjÔYjv Itckxt&ç àxoïïaai auxwv S xt xal Xe^ouai.

Ainsi en est-il en nostre françois : car si quelqu'un me demande, Qui estoit celuy à qui vous parliez hier, et je respon, C estoit un de ces plaidereaux 2 ; cela s'entend , Des plaidereaux que vous sçavez , ou, que vous cognoissez , ou , de ces plaidereaux desquels vous avez ouy parler. Les Latins n'ont point un tel usage de leurs pronoms démonstratifs ; car quant à hic , il n'est point de mention qu'il tienne rien de cette signification. Quant à iste , il en approche ( voire mesmes il y vient] , mais c'est seulement quand on parle par mespris. Et à l'esgard de leur pronom relatif Me, l'usage particulier qu'il ha ne se peult rapporter à celuy que j'ay déclaré cidessus de oOtoç, et de nostre ce, sinon qu'en une

1 . Le Vaisseau ou les Vœux : dialogue plein de sel et d'une forme dramatique, où l'auteur tourne en raillerie les vœux téméraires des mortels.

2. Terme de mépris pour désigner des hommes plaidant beaucoup et mal à propos , des chicaneurs.

(96) certaine façon de parler , en laquelle nous usons de ce mot l'autre , quand après quelque proverbe ou façon de parler notable nous adjoustons , Comme dit l'autre. J'enten de l'usage particulier de Me, tel qu'il est en ces passages , Ut ait Me, Ut Me apud Ennium. Car quant aux Me et Ma semblables à cest Ma de Terence, Quid ais Byrrhia ? daturne Ma hodie Pamphilo nuptum* f c'est un autre cas apart.

Obs. 6. Nostre langue s'accorde avec la grecque encores en un autre usage du pronom démonstratif. Car ainsi que nous usons quelquesfois du nostre en parlant de nous-mesmes par la tierce personne, ainsi usent les Grecs du leur. Vray est que le plus souvent nous n'usons pas du pronom apart, mais joinct et comme lié avec un aultre petit mot, comme quand nous disons , parlans de nous-mesmes , Si vous avez envie de combatre , voici vostre bomme. Item, Voici vostre serviteur, s'il vous plaist de rien commander. Item, Voici l'bomme du monde qui désire plus vous faire service. Que si quelqu'un m'objecte que voici n'est pas pronom, mais adverbe, je respondray qu'il est tellement adverbe, qu'il ne laisse de tenir de la signification du pronom ; car voici vault autant que voyici. Or, noussçavons que comme de #oe pronom démonstratif, vient l'adverbe 5Se, et de hic vient hic, de iste aussi istic, ainsi du pronom ce vient ci ou ici. Aussi usons-nous quelquesfois de ici en ceste sorte, comme quand nous disons, parlans de nous-mesmes, Vous avez ici un bomme qui est bien à vostre commandement. Voila quant à la façon de parler françoise. Quant à la grecque, je di que Sophocle, en la tragœdie

l. Andrienne, II, l ; passage légèrement modifié dans les diverses éditions.

(9T) nommée Ajax flagellifer, a dict pareillement àvSpbç touSs, pour Ifxoîî, et dvSpt tÇ8s pour Ijxoi. Item en la tragœdie appelée Trachiniœ, t^ç U ys &<**£ " l > pour Iulou. Et le semblable se trouve aussi en Euripide et autres bons auteurs. Mais je ne veulx pas nier que les Latins n'ayent leur part de cest hellénisme; car je serois démenti par ce passage du mignon poète Tibulle ',

Quod si militibus parées , erit hic quoque uiiJes ,

au lieu de dire Ego quoque ero miles. Aussi me démentirait ce passage de Terence , en la comœdie intitulée Heautontimorumenos ,

Tibi erunt parafe verba , huic homini verbera.

Obs. 7. Je vien au pronom relatif, en grec aùxdç, en françois luy, et di que ceste façon de parler ( qui sert bien pour abbreger), Il y est allé luy troisième, ou, luy quatrième , ou , luy cinquième (au lieu de dire , Il y est allé estant accompagné de deux , ou , de trois , ou , de quatre) , est conforme à celle des anciens auteurs grecs, et mesmes d'Homère et de Thucydide entr'autres ; mais quant au passage d'Homère, je demande terme : quant à ceux de Thucydide , je n'aurois qu'à ouvrir son livre pour en fournir sur le champ tant qu'on en vouldroit. Mais je me contenteray d'un, sur lequel le scholiaste grec a annoté ce que je diray ciapres. Il est en la page 16 de moto édition, où il escrit, aipaTr^oi 8k

TOU'CtoV ^<J<XV |X£V X0t\ XOCtà 7rdXstÇ IxOtGTtoV , KoptVÔlCOV 8z

SsvoxXeiârjÇ ô EùôuxXéovç , iréf/.7rroç auxoç. Or , voyons

comment se tourmente ici le scholiaste grec : pour estremieulx advertis de quelle importance est ceste me-

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