‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 206 sur 256 · Lettres familières, I, 9 : lett. à Lentulus · texte numérisé non relu

Lettres familières, I, 9 : lett. à Lentulus

4. L'acception où est prisé ici ce mot se retrouve dans ce vers du Misanthrope ,1,1:

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence ;

ce qui signifie est d'une fausseté choquante.

dire quant à l'autre manière de parler en laquelle nous usons de doy. Or, sçay-je bien que ce mot est en usage entre les Walons encores en une autre façon , qui est fort estrange , et à rebours de la nostre ; car, au lieu que nous l'applicquons au futur, ils l'applicquent au prétérit, quand ils parlent ainsi, Pierre m'a deu dire que vous estiez malade. Item, On a deu dire que l'empereur vouloit faire la guerre. Mais je laisseray aux Walons rendre compte de leurs walonismes* : il suffit si je ren compte de mes gallismes ou gallicismes. Toutesfois je feray bien ce plaisir à messieurs les Italiens, de les advertir en passant d'une chose dont ils pourront faite leur prouffit : c'est que, comme nous ensuivons le (xeXXw des Grecs en ces deux locutions desquelles je vien de traicter, ainsi eux ensuivent leur &ro)*a quand ils disent , sto à veder ; car f <roix« pX£rco>v ne signifie autre chose que fRlmo , ainsi que sto à veder ne signifie non plus que vedo : comme sto qui ad aspettar pour aspetto qui.

Obs. 4. J'entre maintenant en une matière d'autant plus difficile (selon le proverbe grec) qu'elle est belle, et non moins prouffitable que belle. C'est l'observation de l'usage des temps : lequel , bien entendu , apporte grande clarté pour l'intelligence tant de la langue grec-

1. Le nom de Wallons désignait, en France, tous les peuples des Pays-Bas (tels que ceux du Hainaut, de l'Artois et de la Flandre ). Or, comme ils passaient pour avoir, dans le moyen âge, conservé en grande partie le langage primitif de nos pères, on appelait jadis aussi wallon , par extension de sens , l'ancien , le pur gaulois, et Ton opposait ce mot à celui de roman , mélange de l'idiome national et du latin , qui avait eu longtemps cours dans presque toute retendue de notre pays. — En réalité ce fut la langue wallonne, c.-à-d. celle du nord de la France, qui, après des débuts beaucoup plus modestes que la langue du midi ou le provençal, prévalut entièrement parmi nous.

que que de la nostre; au contraire , n'estant cogneu, cause grande obscurité en plusieurs passages.

Suivant l'ordre , je commenceray par le présent. Je di donc que, quand nous usons du présent au lieu du futur , nous ensuivons les Grecs ; comme quand nous disons, Et bien, demeurons-nous ici? Disnons-nous ici? Item, Où disnons-nous aujourdhuy? Où souppons-nous demain? Item 9 Nous ne partons point d'ici jusques à demain: au lieu de dire, Demeurerons, Disnerons, Soupperons, Partirons. Nous disons aussi souventesfois, Et bien, que devenons-nous? Et bien, n'allons-nous point plus avant? Ne passons-nous point oultre? Mais je suis prodigue d'exemples françois: il vaut mieulx venir aux Grecs. Lucian, en son Asne, ?l irotoupEv, ïyv\ tiç oiutwv, t^v âponcsTiv; ici est mis tcoioujjlsv, présent, pour 7confcofMv, futur, comme cognoistront aiseement ceux qui vouldroient aller veoir le passage. Le mesme auteur, en son Toxaris, $ Tfôsjjiev xa\ toutov Iv toùç TsXefottç vj^çotç (xtav twv ttsvte eTvai; ici pareillement il use de Tiôspev pour 5^90(aev. Il se trouve aussi plusieurs exemples de tel changement de teipps en autres auteurs encores plus anciens r et nommeement en Xenophon ; mais je me contenteray d'un des siens , qui est notable entre le» autres , pource qu'usant de deux verbes appartenons à une mesme chose, il en met l'un (asçavoir le premier) au présent, l'autre au futur. Le passage est tel au V e livre de la Pœdie, au commencement de la page 72 de mon édition: KatàvSpoç S\ s$7) , x9j ^ufaTpi ^ cpoêou àç dhrop^aetç à^iou taur/jç' iroXXol yàp xal âyaOol

<p(Xoi eîa\v l(jio\, Sv Sçtiç y ^ 6 * a^v, et pivrot xp^{ xaTa fgci Toaaura 3aa $(§g>ç, etc. Or, cest exemple vient d'autant mieulx à propos, que nostre langue use ordinairement du temps présent au lieu du futur de son verbe

qui ha la signification de fatAsïv , sçavoir est marier.

f toe) Car nous parlons ainsi tous les jours, Et bien, quand vous mariez-vous? Item, Ne vous mariez-vous point? Et quant à l'usage du mot grec fafAeTv, je ne le di pas estre conforme à nostre marier pour esgard de ee seul passage de Xenophon , mais ayant esgard à plusieurs semblables, et nommeement de Lucian. Quant aux Latins, ils n'usent pas volontiers de telle eschange de ces deux temps : toutesfois on trouve en Terence (si j'ay bonne mémoire) quid ago T pour quid agam? comme aussi Aristophane a dict $p<5 pour $pa<xto '. Toutesfois ce n'est point en ce verbe Sp3 seulement que le présent se prend pour le futur , mais autant s'en fait en aucuns autres, qui sont de la mesme conjugaison; car ainsi se dictlXû!) pour èXacw, et$ia6i£c» pour $tae€i6a<r<o. Lesquels exemples jen'ay voulu alléguer cidessus, afin qu'on ne pensast que telle eschange fust peculiere à tels verbes. Gomme aussi je n'ay point voulu faire mention de e?pt , pource qu'il ha de toute ancienneté, et mesmes de nature (si ainsi fault parler), la signification du futur.

Nostre langue ha aussi cela de commun avec la grecque quant à l'application du temps présent , qu'elle en use volontiers au lieu du prétérit, en faisant quelque récit. Car ainsi que les Grecs racontent ordinairement les choses faictes comme si elles se faisovent sur l'heure , aussi avons-nous ceste coustume, et spécialement en certaines façons de parler. Mais pource qu'on ne pourront amener exemple de ceci qui ne fust bien long (d'autant qu'il fauldroit veoir un discours entier) , il me suffira d'en avoir adverti.

Obs. 5. Quant au prétérit imparfaiet, je trouve que

t. On lit en effet dans la Paix (v. 265, édit. Taachnitz), dtye $9) , TC6pâ)(j.ev... «hé bien , que ferons-nous? » Pour l'exemple cité de Térence, voy. YHeaut+ r Y. 343».

nous ensuivons les Grecs, plustost que les Latins , aussi en certains usages d'iceluy , desquels j'allegueray un. C'est que comme nous disons, Ainsi qu'il mouroit, ou, Gomme il mouroit, survint un sien ami, à grand peine les Latins diront-ils, quum ipse moriebatur, amicus ejus supervenit, au lieu de quum moreretur*; mais les Grecs diront comme nous, w; Bï afroc âTréôvr^xev , èizéarr\ 6 çftoç aùrou, ou, Ircel Si auxbç (*7r£&v7)axEv , ainsi que Lucian a dict en son Toxaris , iizù Se £7céôvy)<7xe , Staôifraç

tibreX kte.

Obs. 6. Nous avons aussi deux prétérits parfaicts, desquels il m'a semblé autresfois que l'un se pouvoit rapporter au temps que les Grecs appellent aoriste, c'est-à-dire indéfini, et non limité. Car quand nous disons , J'ay parlé à luy , et luy ay faict response , cela s'entend avoir esté faict ce jour-là; mais quand on dit, Je parlay à luy, et luy fei response, ceci ne s'entend avoir esté faict ce jour mesme auquel on raconte ceci , mais auparavant , sans toutesfois qu'on puisse juger combien de temps est passé depuis. Car soit que j'aye faict ceste response le jour de devant seulement, soit qu'il y ait ja cinquante ans passez, ou plus, je diray, Je luy fei response, ou , Alors, ou, Adonc je fei response. Voila comment par ce prétérit nous ne limitons point l'espace du temps passé : ce qui autresfois m'a faict penser que (comme j'ay dict) il avoit accointance avec l'aoriste grec 2 . Mais depuis ayant considéré de plus

t . Au sujet de ce tour on consultera avec fruit V Hellenolexias de Daniel Vechner,édit. de 1733, 1 , 36; et Re\i f Belga grtecissans, p. 385.

2. Ce même caractère de ressemblance entre les deux langues grecque et française a été signalé , en ces termes , par le célèbre Guillaume Budé, dans ses Commentaires sur la langue grecque : m Ànimadvertimus et ia eo similitadinem idiomatis gallici con

près la nature de cest aoriste, et pesé les raisons d'une part et d'autre , je me suis doubté qu'il y a voit quelque autre secret caché soubs cest aoriste, quant à son nayf usage ; et confesse que jusques à présent je n'en suis point bien résolu. Or, ce qui principalement me garde de prendre quelque resolution, est que son usage commun n'est autre que du prétérit parfaict. Et qu'ainsi soit, on trouvera souvent dedans les bons auteurs qu'une chose qui aura esté dicte par le prétérit , sera répétée par l'aoriste , ou au contraire : ce qui me gardera de parler plus avant pour ceste heure de ceste convenance. Car pour bien enfoncer ceste matière, il me fauldroit entrer en une longue dispute, et par conséquent avoir meilleur loisir que ne me donne la presse où ceci s'imprime, laquelle me suit de trop près.

Ce nonobstant, je penserois faire tort aux estrangers, qui font profession de parler bon françois, si je ne les advertissois que c'est ici l'endroict par lequel ils sont le plus aiseement descouverts, principalement par ceux qui les veulent espier au passage. Car c'est grand cas que de cent à grand peine s'en trouvera-il dix qui ne heurtent , voire choppent à ceste différence de nos deux prétérits, comme à une pierre qui seroit au milieu de leur chemin. Et qui plus est, si tost qu'on leur aura

hellenismo , quod nos aoristo in verbis utimur. Neque enim eadera verborum inflexione indicamus quippiam hodie et beri aut ante annum factum ; ut regem hodie venisse , aut ante mensem aut ante triennium : id quod nec lingua latina nec italica distinguera potest verbi inflexione; » p. 183 de la 1" édit. (1529). — Au reste, si l'on veut approfondir cette question, on pourra consulter, au sujet des modes comparés du grec et du français, l'ouvrage allemand de J. A. Savels : « Esquisse d'une comparaison des modes du verbe, dans les langues allemande , française, latine, grecque; v in-8°, 1837. Cet auteur a fait encore parattre un travail analogue sur l'emploi des cas dans les mêmes langues.

donné la main pour se relever, on les y verra retomber. Je le sçay pour avoir fréquenté avec plusieurs sortes d'estrangers, gens de bon esprit et de bon jugement, lesquels au demeurant se tenoyent si bien clos et couverts en leurs devis, que pour un peu de temps ils pouvoyent passer pour François; mais depuis qu'ils venoyent à raconter quelque faict, c'estoit la pitié. Car d'un homme qui fust venu parler à eux depuis un demiquart d'heure, voire depuis une minute de temps, ils eussent dict , Il vint ici , Il parla à moy , Je luy di ; au lieu de, 11 est venu ici , Il a parlé à moy , Je luy ay dict. Etmesmes, sans qu'il soit besoin de les escouter long temps pour en donner sentence, ils font quelquesfois leur procès çux-mesmes, quand ils disent, Il me vint parler aujourdhuy, Il me vint veoir aujourdhuy. Car cejourdhuy qu'ils adjoustent porte leur condamnation. Obs. 7. Laissant donc en doubte la question que j'ay cidessus proposée , si l'aoriste grec se rapporte à un de nos prétérits, asçavoir à celuy par lequel nous ne limitons point le temps, je parleray de son compagnon avec lequel le prétérit latin aussi ha convenance; c'est quand nous disons, J'ay faict, j'ay dict. Et premièrement j'advertiray que, combien que j'aye dict que quand nous parlons ainsi, Je suis venu, J'ay faict, nous entendons du jour auquel nous sommes , et au contraire Je vin, Je fei, se dit d'une chose qui n'a point esté faicte ce jour-la , je ne nie pas que quelquesfois, selon le propos qu'on tient, on ne signifie par ce preterit-la le temps aussi qui est passé devant le jour auquel on est. Car nous disons ordinairement, Je luy ay faict souventesfois plaisir, et non pas, Je luy fei souventesfois plaisir. Et toutesfois en la négative nous usons de tous les deux, Je ne luy ay jamais faict plaisir, ou, Je ne luy fei jamais plaisir. Mais, tout bien considéré, il se trou-

vera qu'en l'affirmative ce premier prétérit, J'ay faict est plus gênerai que le second, Je fei. Car Je luy ay faict plaisir (si par les circonstances cela n'est restreint, s'entend généralement du temps passé; mais Je luy fei plaisir , ne peolt estre si gênerai , d'autant que le jour auquel on est, doibt estre excepté. Or, qui sont les circonstances qui peuvent restreindre la généralité de ce premier prétérit? Ce sont les circonstances du faict duquel on parle. Exemple : Si je tien propos d'un personnage duquel je n'ay jamais eu cognoissance qu'aujourdhuy, et en la fin du propos je di, Je luy ay faict plaisir ; eeluy auquel je parleray ainsi ne pourra doubter que ce plaisir n'ait esté faict ce jour mesme. Au contraire, si je di>H m'a tant de fois importuné qu'en la fin je luy ay faict ce plaisir , l'auditeur n'entendant autre chose aura raison de demander , Quand? Ayant adverti les lecteurs (et principalement estrangers) de prendre garde à cest usage de ce premier prétérit de nostre langue , je vien à monstrer un autre usage sien fort notable , lequel il ha conforme à l'aoriste grec. Il n'y a rien plus commun en nostre langage que ces façons de parler: C'est une povre chose que le fard; sitost qu'il sent le chaud, le voila fondu. Item, C'est un fin rusé : quand il se sent pressé , il a incontinent trouvé ses eschapatoires. Item, C'est un dangereux vilain : si on le fasche, il a aussitost donné un coup de dague; ou, Si vous lefaschez, il vous aura incontinent donné un coup de dague. Item , Si j'oy seulement le bruit d'une souri , je suis incontinent esveilté. Item, Si je fay le moindre excès du monde, me voila incontinent tombé en maladie. Je di que ces façons de parler tiennent de l'air des grecques suivantes, esquelles on use de l'aoriste. Je commenceray par un exemple pris du père de tous les poètes, lequel exemple con-

tient des mots dorez , on plustost une sentence dorée *, et est au premier livre de Y Iliade :

"Oç xs 3"êoc; Imite i6*)Toet , fnaXa t* êxXuov ccutoïï 2 .

Lequel vers mérite mieux d'estre en 1» bouche d'un chrestien que d'un payen , en changeant seulement tes nom et verbe pluriels en singuliers , et disant ,

C'est-à-dire,

Qui porte à Dieu obéissance entière, Est exaucé par luy en sa prière.

Mais pour le traduire simplement , et en gardant le» mesmes temps, il fauldroit dire, Quiconque obéit à Dieu, il Ta aussitost exaucé. Ou par le pluriel (pour estre plus intelligible), Geiuy qui obéit aux dieux , ils l'ont aussitost exaucé, ou (avec le pléonasme du pronom), Ils vous l'ont aussitost exaucé. Autre exemple pris du IV e livre du mesme poème :

c Qç $* #rs ^etfjiaf^oi icoTafxo\ , xar' #pe<rcpt ^sovxeç , 'Eç (XKryaYxeiav aup.êaXXeTov tfêpifjwv S Stop , Kpouvwv Ix fxeYaXwv , xotX^; IvxooOe ^apaôp7)<; ïwv 5e T6 rqXo'ae Soîhrav iv ouptciv èxXue 7coi|/.^v.

Ainsi dirions-nous : Gomme quand il y a des torrens qui , tombaiis à val * d'une montagne , viennent à s'en-

1 . Doré se prenait dans le sens de beau. Venus la dorée , disait Ronsard , à l'exempte du Venus aurea de Virgile. On a donné, notamment, le nom de vers dorés à des préceptes moraux de Fythagore ou plutôt de son école.

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